PASME
Le français en est aussi médiocre que l'orthographe vicieuse, mais il ne faut voir dans ces trois lignes que la pensée, et cette pensée va bien à notre sujet.
Les pèlerins de Nuremberg avaient vu à Jérusalem l'endroit où eut lieu cette pâmoison de la Vierge. Quoi d'étonnant qu'ils l'aient fait sculpter dans leur ville natale, en mémoire d'une tradition qu'eux-mêmes avaient pu constater, ainsi qu'au XV** siècle un autre pèlerin du Nord l'avait consigné dans ses notes de voyages. « Tousiours en allant sur la bonne main, au plus bas de une grande rue, yl y soulloit avoir une église en l'honneur de Dieu et de la Vierge Marie, laquelle s'appelloit l'église Nostre-Dame-Pasmée, et che ad cause que la glorieuse vierge Marie, mère de Jhesus, quand elle rencontra son cher enffant portant la croix, fort travaillé et lassé, tout desréant de son précieulx sang ; et, quand elle le perceupt^ elle chéit toutte pasmée. Dieu, quelle doleur! Auquel lieu on n'y peult rien édiffler, et se n'y peult personne demorer. Et, quand aultres foys on y a voulu faire quelque édifice, lendemain on trouvoit tout rompeu et cheut par terre. Auquel lieu^ à le saluer, il y a plaine rémission de tous péchetz... A deux jectz de pierre de la grosse pierre où la glorieuse vierge Marie se pasma, quand elle vid son filz portant la croix, y a un arc ou arcure de pierre, quy traverse la rue \ »
^ An7iafes Archéologiques, volume xxii, p. 246-247, a.tido de M. le baron de la Fons-Mélico({ sur le voyage de deux pèlerins de Valeiicieuucs et de Tournai, au xyc siècle.
LE CHEMIN DE LA CROIX. iJé
Pour confirmer ce fait de la Vierge pâmée, selon une tradition qui remonterait au moins à Tépoque constantinieniie et laisserait encore de nos jours, dans une pierre que l'on vénère,, un témoignage de sa véracité, il ne sera pas inutile d'écouter un auteur contemporain qui a traité incidemment, mais savamment le même sujet.
« L'évangéliste saint Jean vint Tavertir (Marie) de la sentence prononcée par Pilate et de Texécution immédiate qui allait la suivre. C'est alors que, s'élançant à la suite du disciple bien-aimé, vers la route que la divine victime allait parcourir, elle se rencontre face à face avec lui sur la voie douloureuse... le corps ensanglanté, autour de lui des bourreaux et une foule en fureur... Marie chancela et s'aflaissa sous le poids de sa douleur. On montre encore la pierre sur laquelle Tapôtre ami lui aida à se reposer à côté de la voie pour laisser passer la foule. Saint Anselme ajoute que son Fils lui adressa ce touchant et suprême salut : « Mère, je vous salue*... » — (' Une belle église, dédiée à Notre-Dame du Spasme, et dont il existe encore des restes, fut construite à la place même, dès le temps de Constantin ; les historiens grecs disent par sainte Hélène. Les Souverains Pontifes ont assigné ce lieu pour une des stations de la voie douloureuse et y ont attaché des indulgences. Dès les siècles les plus reculés, la Pierre de la Vierge était conservée dans l'église du Spasme, comme un monument d'une certitude incontestable ^ » (L'abbé Lecanu, « Histoire de la sainte Vierge, » page 266.)
Je serais incomplet, si je ne posais ici quelques règles sur l'iconographie de la sainte Vierge, et ne parlais de son visage,
* « De là (du lieu où la croix fut posée sur les épaules de Jésus) au lieu où il tomba pour la première fois sous le poids de sa croix, il y a 200 pieds; du lieu de cette première chute à celui où il rencontra sa sainte Mère, 153 pieds. »
2 « Quaresmius dit que de son temps l'église du Spasme était presque détruite et qu'on renfermait des chevaux dans ses ruines. Un des Pères de la Terre Sainte avait racheté la pierre qu'on y vénérait comme ayant servi de siège à Mane et l'avait fait sceller au-dessus de la porte du couvent. »
de sa taille et de ses vêtements, d'après les auteurs les plus anciens et les mieux accrédités.
Sans m'arrêter au tableau de Sainte-Marie-Majeure, dont l'authenticité est fort contestable, je citerai de suite le portrait qu'a fait de la Mère de Dieu saint Épiphane, et dont l'historien Nicéphore nous a transmis le texte : « Sa taille était moyenne ; cependant quelques-uns pensent qu'elle était un peu au-dessus de la moyenne... Elle avait le teint couleur de froment*, les cheveux blonds, les yeux vifs, la prunelle tirant sur le jaune et à peu près de la couleur d'une olive, les sourcils d'un beau noir et bien arqués, le nez assez long, les lèvres vermeilles, et dont il ne sortait que des paroles pleines de suavité. Sa figure n'était ni ronde ni allongée, mais un peu ovale ; elle avait les mains et les doigts longs. Elle était ennemie de tout faste, simple dans ses manières, ne s'occnpant nullement de faire ressortir les grâces de son visage, n'ayant rien de ce qui tient à la noblesse, mais agissant en tout avec la plus grande humilité. Les habits qu'elle portait étaient de la couleur naturelle de la laine; c'est ce que prouve le saint voile dont elle se couvrait la tête et que Ton possède encore maintenant. En un mot, une grâce infinie répandait un éclat divin sur toutes ses actions^. »
Je reprends maintenant ce texte en latin, parce que j'y trouve des variantes importantes et dont l'iconographie peut faire son profit. Le « Stellarium, » qui cite également saint Épiphane, attribue à la Vierge un teint mêlé de hs et de roses, comme disaient les poètes du xviii° siècle, d'un blanc de lait, légèrement rosé. Il y a loin de là au teint foncé, couleur de froment, et surtout à la chair noire, qui n'est belle que pour les symbolistes, et encore d'une beauté purement morale, entée sur une laideur physique trop réelle. Au lieu d'être blonde, comme l'a faite l'abbé Daras, je la trouve ici brune foncée. Je ne poursuis pas plus loin la comparaison; mais,
* Cette couleur chaude, que donne le soleil d'Orient, se retrouve à Rome sur toutes les Madones qui viennent de Constantinople.
* Dauas, La légp.nde de Notre-Dame, p. 308-310.
jusqu'à plus ample informé, peut-être le texte que je vais citer serait-il pratiquement le meilleur à suivre.
« Ferunt historié et precipue Epiphanius de ejus pulcritudine scribit quod ipsa (Maria) erat in corpore omni pulcritudine venustata. Erat, inquit, Virgo décora facie et elegantis forme, statura optima: caro ejus coloris lactei cum rubedine et desiderabilis aspectu. Item caput ejus erat aliquantulum oblongum et frons non lata, sed plana, quadrata, et moderate magnitudinis ac decens, humilis et demissa... Item oculî erant pulcre et clare iucentes^ aspectu delectabiles, visus mitis et benignus, humilis et mansuetus : pupilla oculorum nigra et valde lucida ; supercilia nigra, non nimis densa, sed decentia. Item nasus rectus et mediocris, equali linea descendens... Item gène ejus sacre erant nec nimis pingues, nec nimis macilente, sed formose nimis, albe et rubicunde, tanquam lactei et rosei coloris... Item os sacratissimum erat, delectabile et amenum, omnique suavitate plénum. Labia rubicunda, sed modicuni tumentia et aliquantum înferius labium erat exuperansvelplenius labio superiori^ethocdecentissime... Dentés quoque ejus erant caiididi et recti, equales et mundissimi. Item mentum ejus erat decens commensuratum, secundum aliquid ad quadraturam tendens et erat convalliculatum per médium... Item collum candidum, non carnosum nimis neque macilentum, sed decens. Manus munde et décentes.* Dîgiti tornatiles, longi^ recti et graciles et istius corporis statura manu sapientie Dei mirifice formata. Vestes habens proprii coloris et mantellum etherei coloris. Ejus gressus planus et compositus, incedens modeste et decenter caput inclinans in ambulando tanquam virgo pudica et humillima\ »
Les vêtements, qu'il convient d'assigner à Marie, sont .
Un voile blanc qui, de la tête qu'il couvre, descend sur k cou et les épaules qu'il protège ^ ;
1 Stellarium corone B. M. F., 1502, lib. n, p. 111, art. 11.
2 Ce voile est conservé à Rome dans la basiliqne de Latran. Voyez moQ Année liturgique à Rome, 2» édit., p. 201.
Une tunique, tunica interioi\ ou chemise, apparente seulement aux poignets qu'elle serre * ;
Une robe longue, ample, à plis nombreux et larges manches ;
Une ceinture étroite et allongée, bouclée en avant et prenant la taille ;
Un manteau, chastement agrafé sur la poitrine et tombant des épaules jusqu'aux pieds, ou même remontant jusqu'à la tête et recouvrant une partie du voile ;
Enfin des chaussures en cuir, pour que ses pieds délicats ne se blessent pas aux pierres du chemin ^
Saint Épiphane, si minutieux dans la description qu'il nous a laissée de la personne et de l'habillement de la sainte Vierge, nous avertit que les étoffes qui forment cette modeste mais élégante parure de l'humble fille de Nazareth sont de laine naturelle, qui n'a pas subi l'apprêt de la teinture. Nous aurons donc à choisir entre ces deux couleurs primitives, le blanc et le brun, ou le noir à reflets terreux.
Je donnerais volontiers à Marie, la reine des vierges, que l'Église proclame belle entre toutes, Virgo Virginum prœclara^^ un voile blanc et une robe de même couleur. Le blanc est l'emblème de l'innocence, et aussi de la lumière et de la gloire. Et cette lumière, suivant l'heureuse et admirable exi)ression d'un poëte liturgique, est celle même qui jaillit de la divinité du Verbe fait homme :
« Quem tu vestieras carne, vicissim Te Vex'bum proprio lumine vestit*. »
* On la vénère à Chartres sous le nom de sainte chemise. Voyez Mélanges d'archéologie, t. I, p. 54 et suiv.
« Un soulier de la Vierge était en grande vénération dans Tabbaye Notre- Dame de Soissons. Gautier de Coincy a mis en vers plusieurs miracles opérés par ledit soulier. Voir les Miracles de la ViergCf par Gautier de Coincy, édités par M. l'abbé Poquet, in-4o, Paris, 1857.
* Prose d'Innocent III, Stabat Mater dolorosa.
* Hymne de l'Assomption, au Bréviaire de Paris,
Le manteau bleu, que \ô texte déjà cité mentionne, sied bien à la reine des anges, Reg'ma angelorum, qui, au jour de son triomphe, a mérité de trôner dans les splendeurs du ciel étoile : « Maria Yirgo assumpta est ad sethereum thalamum, in quo Rex regum stellato sedet solio \ »
Marie, je le sais, lors de l'événement douloureux retracé par la quatrième station, était abîmée dans son chagrin, mais une voix intérieure devait lui faire pressentir la fin glorieuse de tant de souffrances : Regina cœli^ Ixtare^ quia resuP' rexit^.
Pour déterminer l'iconographie de cette station, j'ai fait appel à la légende. C*est elle aussi que j'invoquerai pour fixer
* Antienne des vêpres de TAssomption, au Bréviaire romain.
2 « Tertio est habitus mediocritatis secundum communem statum et hic est laudabilis. Dicimus ergo quod beata Virgo sicut et Christus ac alii sancti habuerunt habitum vestium humilem,sed mediocriter, et in hoc alios viatores excessit, quia super artem per unctionem in Spiritu sancto scivit prescire mediocritatem omnimodam in habitu humilitatis observare. Haec Albertus Magnus super Missus est, cap. xcix. — « Huic etiam concordat sanctus Epiphanius et sanctus Germanus in historia de vita Marie, dicentes quod vestes béate Virginis non erant muitum preciose neque colorate, neque curiose, nec erant, inquiunt, multe vilitatis, quia non habebat causam cur saccum vel vestem pecunie portaret. Semper autem vestibus suis induebatur : camisia et tunica et super tegebatur religioso pallio proprii coloris, sicut erat moris feminis religiosis illis temporibus. Erant qaoque vestes ejus mundissime, nec unquam sunt attrite vel consumpte vetustate, sed manserunt ita sicut erant cum induit eas in prima novitate, nec unquam sunt scisse vel lacerate, et hoc in signum nitide et incorruptibilis ejus puritatis.
« Si euim filiis Israël Deus in deserto id prestitit, cur non magis sue gloriose Matri hanc gratiam fecerit, cum et aposLolis putatur id fecisse, ut legitur de beato Bartholomeo apostolo? Item refert idem quod beata Virgo peplo mundissimo utebatur et cingulum portabat de corda vel retorta lana. Utebatur et calceis, sed tune tantummodo cum ire quoque oportuit, ut caveret ne nudi viderentur pedes, quia semper tenebat se nimis verecunde et pudice. » Stellarium corone benedicte Marie Virginis, August., 1502, lib. VII, iiars ii, art. 3.
On voudra bien noter la fin de cette citation qui exige que la Vierge ait les pieds chaussés par modestie et pudeur. Pendant tout le moyen-âge, on a chaussé les pieds de Marie; à la renaissance, qui avait complètement perdu le sens de l'iconographie chrétienne, il était réservé d'avoir déchaussé la sainte Vierge, et même, comme on le voit sur un bas-relief qui appartient à l'église abbatiale de Saint-Denis, de l'avoir dépouillée de tous ses vêtements, absolument comme la Vénus antique.
les couleurs des vêtements de la Yierge, qui, vers la fin du XV® siècle, se manifesta, habillée de blanc et de bleu, à la pieuse fondatrice de l'ordre de Tlmmaculée-Conception :
« Jean II, roi de Castille, ayant épousé Elisabeth, fille d'JÉdouard, roi de Portugal, cette princesse mena avec elle en Castille Béatrix de Silva, sa parente. Béatrix ne fut pas plus tôt arrivée à la cour, que sa beauté la fit rechercher en mariage, et le roi lui-même conçut de la passion pour elle. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la jalousie de la reine, qui fit enfermer Béatrix dans une chambre, où elle la laissa pendant trois jours, sans boire ni manger. Cette sainte fille, se voyant ainsi maltraitée sans sujet, se recommanda à la sainte Vierge, implorant son assistance, tant pour la conservation de sa vie que de son innocence, dont elle fit dès lors un sacrifice à la majesté de Dieu par le vœu de chasteté auquel elle s'engagea, avec une si grande abondance de larmes, qu'elle mérita d'être consolée la nuit suivante par celle qu'elle avait invoquée, qui lui apparut revêtue d'un habit blanc avec un manteau bleu, et l'assura qu'elle serait bientôt délivrée de prison : ce que l'effet vérifia peu de temps après. Béatrix n'eut pas plus tôt recouvré la liberté, qu'appréhendant la colère de la reine, elle s'enfuit à Tolède. Pendant qu'elle était sur le chemin de cette ville, elle fut surprise de s'entendre appeler en langue portugaise par deux religieux de saint François qui la suivaient, et qui la confirmèrent dans le dessein qu'elle avait de renoncer au monde, en rassurant qu'elle deviendrait mère de plusieurs filles; son étonnement augmenta bien plus, lorsqu'elle s'aperçut que ces deux religieux avaient disparu. Arrivée à Tolède, elle se retira aussitôt au monastère des religieuses de l'ordre de Saint-Dominique, où elle demeura pendant quarante ans, menant une vie très-austère, et ne se laissant voir à personne du dehors. Il n'y eut que la reine Isabelle, femme du roi Ferdinand et fille de la reine Elisabeth, qui put obtenir ce privilège. Cette princesse lui donna une maison pour commencer l'ordre en l'honneur de rimmaculée-Conception. La bienheureuse en prit posses-
sion l'an 1484. Innocent YIII approuva la fondation, et les constitutions furent approuvées par Jules II, sous la règle de saint François*. »
J'en ai dit assez pour mettre les artistes en garde contre des erreurs involontaires, parce qu'elles sont accréditées, et pour préciser, la tradition aidant, le motif iconographique de la quatrième station. Alors même que l'histoire semble se taire, il ne faut pas pour cela s'inspirer du caprice et de la fantaisie. Mais il est bon, dans ces moments d'incertitude, de se recueillir et de chercher à surprendre au loin les sous affaiblis de la voix des siècles, qui vibre encore et trouve un écho fidèle dans les vestiges du passé.