CHAPITRE VI
LK CHAPELEt
I. Benoît XÏV, qxn était un érudit d'es phts distingués, ai écrit sur l'origine du chapelet des observations fort instruc tives. Il prouve, par plus d'un texte, que la sainte Vierge ré citait une manière de chapelet, c'est-à-dire, que sur des grains qui l'aidaient à compter, elle répétait des versets de psaumes, comme le font encore les musuhnans qui ont emprunté cette tradition à l'Éghse catholique, mais en l'altérant!, puisqu'ils ont substitué aux prières bibliques des fi-agments du Coran, qui est leur livre par excellence.
Benoît XIV va plus loin encore : il prétend même qu'après
l'Incarnation, à la suite de la visite de l'ange Gabiiel, elle remplaça les versiciiles hébreux par les paroles qu'elle avait entendues de la bouche de l'envoyé divin, pour se remémorer un si grand événement. Plus tard, elle y adjoignit le Pater que dut lui apprendre son fils, et l'apôtre saint Barthélémy se fit le propagateur par le monde de cette dévotion : aussi le chapelet est-il un de ses attributs iconographiques.
2. Quoi qu'il en soit des paroles dites sur les grains du chapelet, ce chapelet existe à Rome, à Sainte-Marie in Ca?npitelli et, chaque année, lors de Tostension solennelle de toutes les reliques de cette église, on le fait vénérer aux fidèles.
Or, la possession de cette insigne relique est déjà fort ancienne, car le pape Honorius III, le 5 avril 1217, la déposa de ses propres mains dans l'autel qu'il consacrait en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie. L'inscription commémorative vaut la peine d'être citée textuellement :
« In nomine Domini. Amen. Anno 1217, pontificatus Domni Honorii papae, anno ejus secundo, indictione 6, mensis aprilis die S, consecrata est ecclesia haec ab eodem summo pontifice et universali papa, per cujus sanctas manus reconditae sunt in hoc altari Beatse Marias Yirginis multae reliquiae sanctorum et sanctarum, videlicet de ligne sanctse Crucis, de lacté, capillis et vestimentis gloriosae Virginis Mariœ ; item pars coronse de Pâte?' noster Yirginis Mariae. »
Le chapelet peut donc fort bien être mis aux mains de la Sainte Vierge comme attribut spécial et je ne m'étonne plus qu'au xv° siècle, à un des pignons de la cathédrale de Reims, on l'ait sculptée ainsi à la scène de l'Annonciation ou qu'à la même époque on l'ait peinte, le chapelet à la ceinture, lors de la Visitation qu'elle fait à sainte ÉHsabeth, dans un très-curieux tableau flamand qui orne le musée de Moulins.
3. Les ermites ont continué la tradition. Sozomène, au livre VI 4e son Histoire ecclésiastique, raconte ceci du moine Paul : « Il vaquait uniquement à la prière et chaque jour offrait à Dieu comme un tribut de trois cents oraisons. Mais, pour ne pas se tromper sur l'intégrité de ce nombre, il met-
tait dans son sein trois cents petites pierres et à chaque oraison en jetait une. Quand toutes les pierres étaient finies, il savait exactement qu'il avait achevé ses oraisons, en nombre égal à celui de ces pierres. »
Percez ces cailloux, enfilez-les dans un fil de métal ou une cordelette et vous avez substantiellement le chapelet que nous connaissons.
4. LMdée première du rosaire, qui est un triple chapelet médité, vient de saint Dominique, qui l'a propagé à la suite d'une vision et d'une injonction expresse de la Vierge. C'est à sainte Sabine, en présence d'Honorius III, que fut instituée la confrérie du Rosaire. Une fresque du chœur retrace ce fait historique et le commente à l'aide de cette inscription, empruntée aux Annales de Malvenda, à l'année 1218 ; Devotio ac confraternitas Sanciissimi Rosarii in ecclesia S. Sabinee magna populi devotione opéra S. Dominici fuit constituta.
Rosaire^ « rosarium^ » dans son acception première et étymologique, signifie un lieu planté de roses, un rosier. Par extension, il se dit également d'un bouquet de roses, et, par métaphore, nous avons assimilé le chapelet à un de ces bouquets odorants dont les fleurs sont symbohsées par des grains de couleur unis ensemble. Prenant ce mot à la lettre, les dominicains ont peint, au xvii* siècle, dans le cloître de leur monastère de Sainte-Marie-sur-Minerve, à Rome, le rosaire sous la forme d'un rosier. Du cœur de saint Dominique, assis et pensif, jaillit comme d'une terre bénie un rosier frais et vigoureux, aux branches multiples et aux feuilles nombreuses. Sur ces tiges fleurissent et s'épanouissent, à la manière des roses, les quinze mystères de la vie du Sauveur, qu'on a particulièrement en vue dans la récitation du chapelet.
Notre terme français chapelet paraît, tout d'abord, s'écarter beaucoup de la donnée pieuse du rosario. Cependant, quoique moins explicite, il a au fond la même signification et trouve son équivalent dans la corona des italiens. Au moyen-âge, on disait un chapel de fleurs^ comme maintenant nous dirions une couronne. Chapelet est simplement le diminutif de chapel.
Mon sujet me fournissait une occasion toute naturelle de rappeler ce triple souvenir de l'origine et du développement du chapelet, ainsi que de l'institution du rosaire. Je l'ai saisie avec empressement pour porter l'attention sur des points d'histoire ecclésiastique qu'on ne sait pas ou qu'on a oubliés.
o. Actuellement, le chapelet n'est pas limité au culte spécial de la Vierge ; il s'étend à celui de Dieu et des saints. De là vingt-cinq chapelets différents, sur lesquels je ne m'arrêterai pas, parce que j'en ai fait l'objet d'une dissertation spéciale. Je veux seulement donner ici quelques avis pratiques.
Les chapelets n'étant point identiques ni pour le but ni pour les prières qu'on y récite, il importe extrêmement d'en accommoder la fabrication à l'usage, qui comporte plus ou moins de grains, disposés suivant un ordre déterminé.
6. Ces grains, pour être susceptibles de recevoir la béné. diction et les indulgences, doivent se faire en matière solide et résistante, comme bois, marbre, etc. Le verre est rejeté, mais on admet le cristal à cause de son épaisseur.
Les grains sont enfilés dans un fil de soie et mobiles on montés avec des chaînettes de métal et fixes. Cette monture peut être renouvelée indéfiniment^ parce que les indulgences ne portent pas sur elle. Il n'en est pas de même des grains, seuls indulgenciés : toutefois on peut remplacer ceux qui manquent, pourvu qu^ils soient en minime partie.
7 . La bénédiction du chapelet se fait par le prêtre qui en a le pouvoir, mais d'une manière privée et le plus souvent par un simple signe de croix.
8. L'indulgence ne vaut que pour la personne qui possède le chapelet ou le donne une première fois à une autre,, en vue de qui elle Tavait fait indulgencier. Ainsi prêter son chapelet à quelqu'un momentanément n'entraîne pas, par le fait même, la communication des indulgences.
9. Pour le réciter,il est essentiel de lé tenir à la main.ïî xfy a d'exception que pour le travail en commun, il suffit aîor^ qu'une seule personne le tienne : telle est la tolérance admise par Pie IX.
yiadulgence ne s'acquiert qu'autant que le chapelet est récité en entier et d'une seule fois ; on ne peut donc pas le diviser par fractions.
10. Le chapelet peut être porté sur soi, dans sa poche, au cou ; mais il ne convient pas, comme le font certaines dames, de le ti-ansformer en bracelet ou parure quelconque. On le tient aussi suspeadu dans sa chambre.
11. Les seuls chapelets autorisés sont ceux que Rome a reconnus et sanctionnés. Tous les autres sont apocryphes et par là même prohibés. Il n'appartient à personne de créer une forme nouvelle et les évêques doivent veiller avec soin que, sur ce point, on n'affecte pas de se débarrasser de leur autorité.
Les bagues à chapelet, inventées par les chevaliers de Malte, sont défendues et on ne peut s''en servir pour gagner des indulgences qu'elles n'ont pas.
12. A Rome, dans les réunions publiques, on psalmodie le chapelet ; à Bénévent, on le chante, à l'instigation de Benoit XI II. L'un ou l'autre mode est souvent nécessaire pour que le fidèle ne s'endorme pas et prenne intérêt à une récitation monotone.