‹ Traité pratique de la constructionChapitre 16 sur 234 · ONZIÈME STATION. — JÉSUS EST ATTACHÉ A LA CROIX · texte numérisé non relu

ONZIÈME STATION. — JÉSUS EST ATTACHÉ A LA CROIX

Cette station, d'après le titre si explicite que lui donne la sacrée Congrégation des Indulgences, représente le Crucifiement, c'est-à-dire le moment où Jésus, dépouillé de ses vêtements, est étendu et cloué par ses bourreaux sur l'arbre de la croix. Quoique l'Évangile se taise sur une scène aussi dou-

loureiise, que Cicéron stigmatise par >f' ôme? épithètes cru delissimum,, leterrimum, dans son discours contre Verres, néanmoins il est utilo de la considérer comme historiqr -;, cai' les scènes finales de la Passion la présupposent nécessairement.

Or, notre attention doit se porter principalement sur quafre pcmts que j'essaierai d'élucider à la lumière de la tradition.

Jésus fut étendu r.u sur la croix, afm, dijent les symbolistes, que âes souffrances fussent à la fois corporelles et morales et que tout, jusqu'au sentiment de la pudenr, reçût en lui une blessure profonde. Le nouvel Adam eut à rougir de sa nudité, opprobre de son humanité flétrie et déchue ; vulneratus in naturalibus^ suivant la parole d'un père" de l'Église.

Que cette nudité ait été complète, c'est incontestable : les évangélistes l'insinuent, sainte Brigitte n'hésite pas à le révéler \ la dixième station l'affirme, Rome par sa tradition^ le proclame. Mais si ces trois preuves n'étaient pas suffisantes encore, j'en ajouterais une quatrième, et je dirais avec un auteur grec qu'on ne crucifiait même pas autrement : nudt crucifiguntur \

Fuerich a redouté la pieuse indignation des fidèles à la vue de ce corps sans vêtements, et il a en conséquence entortillé un linge autour des reins du Christ. Sans s'effaroucher outre mesure d'une posture que l'histoire impose, je crois qu'avec du talent et de l'habileté un artiste chrétien sortira toujours

* '« Alligatu8 autem nihil omnino operimenti habebat ; sed sicut natus est, «ic stabat et patiebatur erubesceutiam nuditatis suoe... Et ipse Filius meus (c'est la Vierge qui parle,) veniens ibi, exuit se personaliter vestibus suis; slante autem Filio meo, sicut natus erat, nudo corpore. »

Marie d'Agréda, dont on a beaucoup trop fait de bruit en France, puisque sa <* Cité mystique » a été condamnée, le 26 juin 1681, par le vénérable Innocent XF, Marie d'Agréda soutient sans fondement l'opinion contraire, qui n'a pour nous que la valeur d'une rêverie ou d'une singularité.

2 S. Ambros., la Luc, lib. X. — S. Athanas., Orat. de Pass. et Cruce Dom. — S. Augustin., De Civit. Dei, 1. XVI, c. ii. — S. Cyprian., EpisL^ 63.

3 Ahtemidor., lib. II, cap. Lvni.

avec avantage de la difficullé que peut oflïir une pareille scène. Le peintre allemand était sur la voie que j'indique, pour concilier tout ensemble les exigences du sujet et les inquiétudes des âmes pieuses, quand il a replié les jambes du Sauveur et opéré un de ces raccourcis dont il faut demander à Michel- Ange le secret.

Deux choses sont à examiner relativement à la croix : la matière et la forme.

Bois équarri, si l'on consulte la tradition, la croix fut au contraire un arbre simplement ébranché et encore revêtu de son écorce, si Ton s'en rapporte aux peintres symboliques du moyen âge. Je n'ai pas à fixer de règle sur un détail qu'il convient de laisser libre au goût de chacun, suivant que l'histoire ou le symbole guidera la main de l'artiste pour l'interprétation de la onzième station.

Même latitude me semble possible pour la forme ; car, suivant les époques, il y a deux espèces de croix. L'une est dite « croix latine » ; son sommet dépasse sa traverse. L'autre est appelée croix en « Tau » , parce qu'elle a la forme du T grec et que son croisillon appuie sur le sommet de sa hampe. La première forme est plus usuelle, probablement aussi c'est la plus exacte et la plus conforme à la vérité. La seconde, créée par les albigeois, apparaît surtout aux xv® et xvi^ siècles, et son adoption est souvent motivée par des textes du genre de ceux-ci: « Ipsa enim littera Graecorum Tau, nostra autemT, species crucis. » (Tertullian., Adv. Marcion.) — « Tau littera speciem crucis demonstrat.» (ïsidor.^ de Vocat. yent.) — « Extrema Tau (littera) crucis habet similitudinem. » ( S. Hiero- NYM., In Ezechiel., cap. ix.)

Et comme il ne suffirait pas de constater une ressemblance purement physique, on s'élève plus haut en jetant un regard sur le passé et en lui demandant la raison de ce symbole.

L'antiquité a admis pour les pieds du crucifix un support en bois destiné à soulager le corps et empêcher une tension intolérable et une suspension trop douloureuse. Les modernes eut rejeté ce support qu'il serait bon de remettre en usage >

car^ outre son emploi à peu près certain, il est mentionné par deux auteurs d'un grand poids en pareille matière : l'un du vi° siècle, l'autre du xni% Grégoire de Tours et Innocent III, ces deux lumières du moyen-âge naissant et du moyen-âge à son apogée.

« In stipite erecto foramen factum manifestum est. Pesquo» que parvse labulse in hoc foramen insertus est. Super hanc vero tabulam, tanquam stantis hominis, sacrae affixae sunt plantas. )) (Gregor. TuRONEN.,Z)e Glor.Mart,^ c. vi.) — « Fuerunt in cruce dominica ligna quatuor : stipes erectus, et lignum transversum, truncus suppositus et titulus superpositus. »> (Innocent. III,Serm. 1 de uno mart,)

J'invoquerai les mêmes autorités pour prouver, ce qui me parait le plus vraisemblable, que Jésus fut attaché à la croix par quatre clous :

« Clavorum dominicorum, quod quatuor fuerint, haec est ratio : duo sunt aifixi in palmis et duo in plantis. » (Gregor. TuRONEN., De Glor, Martyr.^ c. vi) — « Fuerunt clavi quatuor, quibus manus confixa^ sunt et pedes affixi. » (Innocent. III, Sermo de uno martyre K)

Les textes sont d'accord avec les monuments pour affirmer cette loi iconographique, posée déjà par M. Didron, à savoir que jusqu'au xin* siècle les clous sont au nombre de qua- Ve, mais qu'à partir de cette époque, on n'en fait plus usage que de trois ^

Il est même curieux d'apprendre d'un évêque de Galice, contemporain du changement, que ce sont les albigeois qui, entre autres nouveautés iconographiques, ont imaginé et fait adopter les crucifix à trois clous. Cette seule origine, notoirement hérétique, devrait désormais faire exclure les trois clous de nos églises.

* « Clavis sacroB pedes terebrantibus. » (S. Cyprian., Serm. de Pass, Dont.) — Du texte de saint Jean ( xix, 23), qui parle de quatre parts faites par les soldats des vêtements du Sauveur, « et feceruat quatuor partes, unicuique militi partem, » on peut déduire qu'il n'y avait que quatre soldats occupés au crucifiement.

> Annales archéologiques, t. III, p. 361.

« Fecerunt tiim temporis supradieti haeretici crucem cum tribus branchiis tantum, in qua erat imago uno pede super alium tribus clavis eidem cruci affixa ; quse brachio eminentiori carebat ; quam venientes populi loco cruci s Christi devotissime adorabant... Alii, nulla fulti authoritate, asserebant tribus tantum clavis cruci fuisse affixum, et non dextrum latus ejus sed sinistrum lancea vulneratum *. »

, W est vraiment étrange que Marie d^Agréda, qui affirme avoir écrit ses révélations sous la dictée du Sauveur, se prononce pour les trois clous, contrairement à la plus saine et la plus vénérable tradition. Je ne m'étonne pas que l'Inquisition romaine lui ait, à cet endroit, infligé un blâme sévère, car l'Église ne peut pas permettre que les fidèles soient induits en erreur, en acceptant, comme venant de Dieu, ce qui est le fait de son imagination exaltée et d'une nature rêveuse.

A la fin du xiii® siècle, le fait est si bien accompli, que Jacque s de Voragine l'accepte sans contrôle et Tinsère dans sa Légende (i'or :

« Cruciatus enim fuit (Cbristus) in toto corpore. In parte suprema fuit spinis coronatus. In média fuit ad columnam ligatus et flagellatus. In infima fuit pedibus, ubi sensit magnum dolorem, quia locus erat nervosus, et quia unus pes super alium positus, et quia grossis clavis perforatus, et quia innitebatur clavatis pedibus totum corpus ^ »

Les clous de la Passion, vrais ou faux^ copies ou originaux, ne manquent pas dans l'univers catholique. Ce n'est point ici le lieu d'en discuter l'authenticité, ni même d'en énumérer le nombre. Il me suffit de citer, comme modèle à proposer aux artistes, le clou déclaré authentique par Benoît XIV, et que l'on conserve à Rome dans la basilique de Sainte-Croix de Jérusalem. D'après le fac-similé que distribuent aux étrangers les cisterciens du couvent de Sainte-Croix, tel est ce clou :

Il a la tête arrondie, la tige carrée, épaisse et amincie

< Atala, Pictor chrîstianus eruditus. Madrid, 1730, p. 167-i68. * Legenda aurea, « De passione Domini. »

seulement à la pointe. Sur ce clou sont encore visibles les coups de marteau qui l'enfoncèrent dans le bois et le tiraillement imprimé par les tenailles qui l'ont légèrement tordu *.

Le crucifiement avait lieu par (( asfixion » , par « astriction » , ou même par « érection » .

On rapporte dans les Actes de saint Pionius que le saint martyr se dépouilla lui-même de ses vêtements, et^ rendant grâces à Dieu, s'étendit sur le bois de la croix, puis livra ses mains et ses pieds au cruciaire pour qu'il les perçât de clous : la croix fut ensuite élevée en l'air ^

Tel est sommairement le crucifiement par asfixion. C'est celui que l'Eglise romaine a adopté, que figure un charmant émail du Louvre ^ et que prescrit en ces termes le « Guide byzantin de ]a peinture » :

« Le Christ cloué sur la croix. — Une montagne sur laquelle sont des Juifs et des soldats. Au milieu d'eux, une croix couchée à terre ; le Christ est étendu dessus à la renverse. Autour du Christ, trois soldats lui tirent, les uns les pieds, les autres les mains. On voit une seconde fois le Christ debout devant la croix. Un soldat lui présente à la bouche un vase plein de vin, mais le Christ détourne la tête en arrière et refuse de boire*. ))

Écoutons maintenant le séraphique docteur saint Bonaven-

* En donnant le fac-similé du clou auquel pend le lacs de soie rouge marqué du sceau en cire rouge de Sainte-Croix de Jérusalem, les cisterciens délivrent l'attestation suivante, signée de leur abbé : « Universis et singulis praesentes litteras inspecturis fidem facimus atque attestamur Clavum ferreum, serica vitta rubri coloris parvo nostro sigillo munita colligatum, appositum fuisse supra unum ex Sacris Clavis quibus D. N. J. C. crucifixus fuit; quique asservatur in sacrarum reliquiarum sacello apud monasterium Urbanum Sanctaî-Crucis in Jérusalem, OrdiuisCisterciensium; eumdemque adeo affabre elaboratum, ut simillimus videatur. — Datum Romœ, in nostro monasterio Sanclae-Crucis in Jérusalem. »

2 « Ultro se vestimentis spoliavit et, in cœlum suscipiens ac Dco gratias agens, super lignum se ipsum extendit militique tradidit ut clavis coutigeretur. Eum igiturligno fixum erexerunt. »

> Galerie d'Apollon, u» 122, xv^ siècle.

* Manuel diconographie chrétienne. — Guide de ta pcùUurc, p. 194-195.

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lure, qui a laissé sur la vie et la passion du Sauveur de touchantes méditations :

u Or à cela rends-toi présente de tout le regard de ton âme.... Vois donc, des yeux de ton âme, les uns ficher la croix en terre, les autres préparer les clouds et les martels, d'autres

apprêter réchelle , d'autres enfin dépouiller le Seigneur.

On le dépouille en effet et il est nud, ce maintenant pour la

troisième fois, devant toute la multitude Aussi est-elle

attristée (MarieJ outre mesure et rougit-elle de honte de ce qu'elle le voit tout nud, car ils ne lui ont même pas laissé de

rémoraux Cy remarque attentivement la disposition de la

croix. L'on dresse deux échelles par derrière, l'une joignant le ])ras droite l'autre joignant le bras gauche, sur lesquels ces malfaisants montent avec clouds et martels. L'on dresse encore une autre échelle par devant, atteignant jusques au lieu où doivent être cloués les pieds.

(( Considère bien ores chacune chose. Le Seigneur est cou-

Iraiiit démonter par cette petite échelle Lors donc qu'il

est parvenn à ia partie supérieure de celte petite échelle, il tourne les reins à la croix, ouvre ses bras royaux, et étendant SOS très-belles mains en haut, les [)résente à ses bourreaux. Il regarde au ciel, disant à son Père : Me voici mon Père

« Or voilà que le bourreau, qui est par derrière la croix, saisit la main dextre du Sauveur et l'attache fortement à ladite croix. Ce qu'étant fait, celui qui est du côté gaucho saisit la main gauche, la tire tant qu'il peut, l'étend et y fiche un autre cloud, le frappe et Tenfonce. Ils descendent après cela et Ton remporte toutes les échelles.

« Le Seigneur est suspendu de toute la pesanteur de son corps qui tire par en bas ; il n'est soutenu que par les clouds enfoncés en ses mains. Néanmoins se présente encore un autre bourreau, qui le tire par les pieds tant qu'il peut, et quand il est bien étendu de la sorte, un autre lui perce les pieds avec un cloud très-barbare *.

'■ Saint BunavenLure est mort eu 1274. Il vivait donc à l'époque où déjà

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« Il en est toutefois aucuns, lesquels pensent que ce ne fût point de cette manière qu'il fut crucifié ; ains, qu'après avoir mis bas la croix, les bourreaux l'y ayant attaché, élevèrent icelui et fichèrent cette croix en terre. Que si la chose te plaît mieux de cette sorte, considère comme ils le prennent dédaigneusement, ainsi que le plus vil ribaud, et avec quelle félonie ils le couchent dessus la croix qui est par terre, saisissant ses bras, et, après une violente extension, les attachant très-durement à la croix. Considère qu'il en fut fait mèmement des pieds, lesquels ils tirèrent le plus violentement qu'ils purent.

« Voilà qu'il est crucifié, le Seigneur Jésus ! et tellement étendu en croix, que l'on pourrait dénombrer tous ses os, ainsi que lui-même s'en plaint, par son prophète. Des ruisseaux de son très-sacré sang coulent, de toutes parts, de ses larges plaies. Il est tant à l'étroit qu'il ne se peut remuer, si ce n'est de la tête. Trois clouds lui soutiennent tout le poids de son corps ; il souffre les douleurs les plus aiguës et est tourmenté par delà tout ce que l'on pourroit dire ou penser. Il pend entre deux larrons'. )>

Saint Bonaventure, on vient de le voir, hésite sur le mode du crucifiement. Après avoir indiqué son sentiment^ qui pencherait pour l'érection, il cite l'opinion de ceux qui croient à l'asfixion. Or, de son temps, la première opinion semblait prévaloir, témoin un bel ivoire du musée de Cluny,qui me remet en mémoire cette phrase de Cicéron, indiquant un gibet permanent : « Iii campo Martio crucem ad civium supplicium defigi et constitui jubés. »

Le Juif Josèphe ne parle pas diffféremment : « Bassus jussit defigi crucem, tanquam statim suspensurusineaEleazarum. n (Lib. VI ï, De excidio Jud. »)

Enfin l'astriction employait des cordes concurremment avec

prévalait l'opinion d'un seul clou pour les pieds, opinion qui entraîna la suppression du « suppedaneum. »

< Méditations sur la vie de N.-S. J.-C, par le séraphique docteur saint roNAVBMTURE, tradultes par dom Le Bannier^ t. 11^ p. 171-174.

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les clous ou même sans les clous, ainsi qu'on représente souvent les deux larrons, liés, mais non transpercés de clous. L'historien grec Nonnus le dit expressément dans ce vers :

In cruce prœduris clavis fixi inque ligati,

que confirme une inscription relevée en 1653 par Martinelli. Or cette longue et curieuse inscription porte que sainte Hélène donna à la basilique dé Sainte-Croix de Jérusalem la corde qui attacha Jésus-Christ sur la croix : « Funis quo ligatus fuit D. N. Jésus Christus in cruce *. »

Je ne puis oublier le témoignage de saint Hilaire, évoque de Poitiers, ni celui de TertuUien,qui, dans le crucifiement du Sauveur, joignent Tastriction au supplice des clous : « Tune Petrusab altero cingitur, cum cruciadstringitur. » (Tertullian., In Scorpiaco.) — « Penduli in cruce corporis pœnae et colligantium funium violenta vincula^ et adactorum clavorum vulnera ». (S. Hilar., De Trinitate, lib. X).

Lucain, dans son dialogue de Prométhée, donne comme il suit le détail des diverses phases du crucifiement : « Crucifigatur, extensus ambas manus ab hac parte in adver-

sam Sed praebe dexteram. Tu autem, Vulcane, astrin-

ge, et confige et malleum fortiter demitte. Da et alteram, quo illa etiam recte astringatur. »

Il me serait difficile de préciser le moment auquel le titre ou écriteau fut attaché au sommet de la croix. On peut donc, sans invraisemblance, le mettre aux mains d'un des assistants, ainsi que l'a fait le peintre Fuerich, ou encore lui donner tout de suite la place qu'il doit occuper définitivement.

Pendant tout le moyen-âge, et de nos jours encore, on a fait des écriteaux de fantaisie, reproduisant ou le monogramme du nom de Jésus, ms, doublé parfois du monogramme du nom du Christ,, xps, ou les initiales du titre véritable : I . N . R . I, qui signifient jesus nazarenus rex ju-

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