‹ Traité pratique de la constructionChapitre 9 sur 234 · DEUXIÈME STATION. — JÉSUS CHARGÉ DE LA CROIX · texte numérisé non relu

DEUXIÈME STATION. — JÉSUS CHARGÉ DE LA CROIX

Tel est le titre adopté par la Congrégation des Indulgences pour la deuxième station du chemin de la croix. Quelque formel qu'il soit, j'essaierai néanmoins d'en bien préciser le sens, afin de lever toute équivoque relativement à son interprétation graphique. Il ne s'agit pas ici de montrer Jésus portant sa croix et marchant au Calvaire, mais recevant sur ses épaules le lourd instrument de son supplice , en sorte que je nommerais cette station le « Chargement de la croix sur les épaules de Jésus », et non le « Portement de croix ». Les franciscains ont parfaitement saisi cette autre nuance, lorsque, dans Texercice du chemin de la croix imprimé par leurs soins à Tusage des fidèles, ils ont ainsi exprimé Tobjet de la station :

« Deuxième Station. — Jésus reçoit la croix sur les épaules, — Cette deuxième station nous représente le lieu où le très-doux Jésus reçut le lourd fardeau de la croix. — Considère, ô mon âme ! avec quelle résignation le bon Jésus reçoit la lourde charge du bois sacré de la croix » .

La deuxième station n'existe pas, à proprement parler, dans l'Évangile, qui nous fournira toutefois quelques détails relativement à sa mise en scène.

Jésus doit-il être couronné d'épines? Il y a de fortes présomptions en faveur de ce sentiment, qui peut s'autoriser du silence de saint Marc et des révélations de Marie Villani. Saint Marc, en effet, dit bien qu'on lui ôte son sceptre de roseau pour le frapper et qu'on lui remet ses vêtements ordinaires ; mais il n'a pas un mot pour la couronne d'épines, que l'on peut en conséquence supposer restée à son front. D'autre part, la dominicaine Villani rapporte, dans le récit de ses visions de la Passion, que le Christ lui apparut « dans cet état misérable où ilétait quand, sur ses épaules meurtries, il

LE CHEMIN DE LA CROIX. 4i

porta jusqu'au Calvaire, comme le noble trophée de son règne, le bois sacré sur lequel, triomphant du péché et de la mort, il mérita de recevoir le glorieux titre de Roi. Il se présenta le chef couronné d'épines très-aiguës dont les pointes, pénétrant ses tempes divines et son front, faisaient couler son sang comme par des canaux sur son visage affligé '» .

A ces deux arguments, l'un négatif, l'autre d'une valeur historique douteuse, j'opposerai un argument positif. La saintt3 Face de Notre-Seigneur, que conserve à Rome le chapitre de la basilique de Saint-Pierre, est sans couronne, tandis que l'on remarque sur le front les plaies ensanglantées occasionnées par la couronne ou, pour mieux dire, les piqûres des plaies élargies par un mouvement brusque d'avulsion et d'où découlent des gouttelettes de sang épais.

Avec le bel ivoire du Louvre et celui plus ancien de Milan ^, j'inclinerais donc pour la suppression de la couronne, qu'admettent les stations de Nuremberg, attribuées à Adam Kraft, et celles qu'a gravées l'allemand Fûhrich^ Je ferais d'ailleurs bon marché de ce dernier que je surprends encore, dans cette même station, eu flagrant délit d'opposition aux idées romaines. Pour mouvementer et varier davantage sa composition, ne s'est-il pas avisé de poser Jésus devant sa croix et l'adorant, ainsi qu'on le raconte de saint André, avaut de se la laisser imposer sur le dos par ses bourreaux ? L'imagina-

* Vita delta serva di Dio, suor Maria Villani, deW ordine de'predicatori^ fondatrice del monastero di Santa-Maria del dimnoamore di Napoli. Napoli , 1674, p. 504-

^ Voir la gravure de l'ivoire du Louvre dans les Annales Archéologiques, vol. XX, p. 316, et celle du diptyque de Milaa, vol. xxi, p. 18.

* Les épines, que l'on expose dans les églises de Rome, sont au nombre de dix-neuf, sans parler des fragments d'épines que je n'ai pas pris la peine de compter- D'une leinte gris clair, elles sont longues, minces, effilées et aiguës» Quelques-unes, comme à Sainte-Praxède, sont encore à la pointe rougies du sang de Jésus-Christ. Voyez mon « Année liturgique, » 2® édition, p. 286. — Charles le Chauve fit don à l'abbaye de Saint Denis d'une épine de la sainte couronne. (Baron de Guilhermy, « Monographie de l'église de Saint-Denis, » p. 85.) — La couronne d'épines, à peu près entière, avait été donnée par saint Louis à la Sainte-Chapelle ; elle appartient aujourd'hui à Notre-Dame delV.ris, où elle est honorée pendant la Semaine-Sainte.

tion est une qualité précieuse en matière d'art, mais l'artiste me paraît en avoir trop souvent fait usage, soit par fantaisie, soit par esprit d'innovation, et toujours aux dépens de la vérité historique ou traditionnelle qu^il avait à fixer sur la toile.

Saint Mathieu et saint Marc déterminent d'une manière très-exacte le costume du Sauveur, qui, une fois dépouillé de sa pourpre ridicule, reprend son vêtement ordinaire, la tunique sans couture que tissèrent les mains de sa mère et que plus tard les soldats jouèrent aux dés.

L'ivoire du Louvre et l'imagier de Nuremberg sont fidèles à la robe longue que Ftihrich et l'ivoire de Milan recouvrent arbitrairement d'un manteau. Les évangélistes, je le sais, emploient le pluriel ; mais ici, sous le nom « vestimenta » , terme générique, il s'agit à la fois de la robe et des vêtements qu'elle recouvrait \ «Et postquam illuserunt ei, exuerunt eum chlamyde et induerunt eum vestimentis ejus.» (S. Matth. xxvH, 31.) — (( Et postquam illuserunt ei, exuerunt illiim purpura et induerunt eum vestimentis suis » (S, Marc, XV, 20.)

Les soldats de la garde de Pilate ont été, à son instigation, transformés en bourreaux ; à eux incombe la mission de charger Jésus de sa croix, rôle parfaitement approprié à la grossièreté dont ils ont déjà fait preuve dans la cour du prétoire. «Tune milites praesidis suscipientes Jesum», (S. Matth., xxvii, 27.) — « Milites autem duxerunt eum ». (S. Marc, xv, 16.)

La condamnation s'est faite au lithostrotos, l'atrium du prétoire a été le lieu où les soldats bafouèrent leur maître. C'est maintenant hors de l'enceinte du palais qu'abandonné, livré à la fureur populaire, il reçoit la croix sur ses épaules sacrées, pour de là gravir péniblement la montagne du Calvaire' : « Et duxerunt eum ut crucifigerent. »

* « Dicunt aliqiii et, subduul jaui timicam qnnm habuit tunicain inconsuti lem et illain superiorein.» {Ser mones domimcnles, 8eTVû.,iJ.miaCenai Domini.

Lutjduiii, 1492.)

(S. Matth., XXVII, 31). — « Et educunt illum ut crucifigerent eum. » (S.Marc., xv, 20.) — «Tuacergo tradidit (Pilatus) eis illum ut crucifigeretur. Susceperunt autem Jesum et eduxerunt. » (S. Joann., xix, 16.)

La gravure du sarcophage de Latran ^ n*est pas tout à fait exacte, car le Christ a déjà reçu la croix et il la porte résolument à deux mains. Il est en marche, tandis que nous le voulons au repos. Néanmoins, ce relief mérite d'être étudié, tant pour la croix que pour le costume du soldat qui presse la marche du Sauveur, trop lente à son gré. Si l'on en juge par la traverse de la croix de saint Dixmas, le bon larron, que l'on vénère à Rome dans la basilique de Sainte-Croixde-Jérusalem, la croix du Sauveur eut l'apparence d'un soliveau équarri. Quelle qu'ait été l'essence de son bois % ce dut être un fardeau lourd et accablant pour des épaules déjà fatiguées par la flagellation. Aussi sera-t-il toujours préférable, comme aux stations sculptées par Adam Kraft à Nuremberg, de voir la croix traîner en arrière, plutôt que de la figurer légère et maniable, tenue à la main, ainsi qu'on porterait une canne ou un bâton.

Les symbolistes du moyen-âge ont peint la croix en vert, car, si c'est sur l'arbre qu'a soufTert l'humanité de Jésus, c'est aussi sur cet arbre, mais brillant et éclatant \ que sa divinité s'est manifestée : « Lignum secundum humanitatem, viride autem secundum divinitatem, id est, Deus et homo ^ » .

* « Du Prétoire, au lieu où la croix fut posée sur les épaules de Jésus, il y a 65 pieds, « dit Adrichomius. (L'abbé Lecaku, Histoire de la sainte Vierge, ). 266.;

* Publié dans les Annales Archéologiques, vol. xxii, p. 251.

' « E qua materie crux ? ex obvio et prompto aliquo ligno. Et qua nostr 5ervatoris? censemus e quercu. Primum quia viri fide digni asserunt frusta îacratissimi hujus ligni, quœ hodie exstant, speciem hanc referre; tum, quia irebra et frequens in Judœa olim et nunc quoque illa arbor. » {Just. Lips.,

p. 99-100.) M. Rohault de Fleury a démontré que c'était un bois de conifère,

dans son bel ouvrage sur les instruments de la Passion.

* « Arbor décora et fulgida, » a dit saint Fortunat dans l'hymne « Vexilla Begis. T>

* Berengaudus in Apocalyps., » ms. du xu» siècle, à la Bibl. de la ville d'Angers, n«> 7S.

Faisons comme nos pères, et, tout en restant fidèles aux prescriptions de l'Église romaine, joignons à nos compositions le parfum d'une pieuse tradition.

3. TROISIÈME STATION. — JÉSUS TOMBE SOUS LA CROIX POUR LA PREMIÈRE FOIS.

La méthode franciscaine, pour l'érection du chemin de la croix', nous ofTre ce commentaire du titre de la troisième station :

« Cette troisième station nous représente Jésus-Christ tombant sous sa croix une première fois. — Considère, ô mon âme! le divin Jésus affligé, épuisé par la perte de son sang précieux et fléchissant pour la première fois sous le fardeau de la croix ; vois comme ses bourreaux le frappent ignominieusement des pieds et des mains, et pourtant aucune plainte ne s'échappe de la bouche divine de cette âme patiente et résignée. Jésus souffre et se tait ».

Cette peinture rapide, mais énergique, saisit par sa vérité et son à-propos : aussi n'en veux-je pas d'autre pour interpréter la station correspondante du chemin de croix de Nuremberg, dont les Annales archéologiques ont donné la gravure d'après la photographie.

Le Christ est étendu à terre, sur de rudes cailloux qui rappellent les larges et incommodes pavés des voies romaines et où lui^ qui marchait sans chaussures, a nécessairement meurtri ses pieds. Sa figure s'est maintenue dans le calme de la résignation, mais on y lit l'abattement et l'épuisement qu'occasionne la soufl'rance.

Trop faible pour s'aider lui-même, il attend que ses bourreaux soulèvent son corps roidi comme par la mort. Avec

» Méthode pour ériger les stations du Chemin de la Ci'oix dans toutes les églises et chapelles publiques ou privées, et moyen pratique pour l'exercer, avec h bref de Benoit XIV, confirmant ce pieux exercice. (Rome, 1856, p. 22-23.)

quelle farouche ardeur tous ces soldats, bardés de fer, s'empressent autour de lui^ impatients de ce retard qui allonge leur besogne pénible ! L'un le tire par les manches de sa robe, l'autre prend ses cheveux à poignée. Vains efforts! Un troisième le décharge de la croix qu'il tient momentanément à deux bras, prêt à la replacer sur la victime, aussitôt qu'elle sera sur pied. Mieux avisé, un quatrième bourreau lui a passé une corde aux reins et il l'a entortillée autour de sa main gauche pour doubler sa force. Sa tête, fièrement posée sur de solides épaules, indique un homme énergique, brutal même, comme sa poitrine dénote une constitution robuste. Lui seul au besoin suffirait à la tache, encouragé qu'il est encore par les cris sauvages ou l'approbation dédaigneuse des deux prétoriens de la vile cohorte qui, s'il le faut, stimuleront de la pointe de leurs piques un affaissement dû en partie déjà à leurs coups et à leurs outrages. Enfin, le chef de cette bande de « vauriens», comme les appelle quelque part Bossuet, par un dernier commandement, hâte le dénoùment de ce drame lamentable. J'ai écrit lamentable,, et ce n'est pas trop dire, car une telle scène, si habilement rendue par le ciseau d'Adam Kraft, un maître peu connu, surtout en France, arrache des pleurs à nos cœurs attendris et porte à la commisération plus efficacement que la parole la mieux sentie \

1 « En 1843, il y a déjà vingt ans, écrit M. Didron, je parcourais la ville de Nuremberg, en quête des monuments et des œuvres d'art que renferme celte cité intéressante, mais trop vantée, à mon avis, car le gothique de Nuremberg est de la décadence, principalement des xv° et xvi^ siècles, et non pas du beau moyen-âge. Sous le château, hors de la ville, j'avisai une allée qui conduit au cimetière. Cette allée est coupée, de distance en distance, par des bas-reliefs en pierre qui représentent les différentes scènes de la Passion et qui composent à peu près le Chemin de la Croix. Un pèlerin, m'a-t-on dit plus tard, étant revenu de Jérusalem à Nuremberg, sa ville natale, saisit entre la cité sainte et la ville allemande une certaine ressemblance. Il retrouva, sous le ciel germanique, les rues, les enceintes, les collines et les vallées qu'il avait parcourues et visitées à Jérusalem. 11 lui sembla, qu'eu partant d'une certaine maison de Nuremberg, comme à Jérusalem, il était parti de la maison de Pilate ; il pouvait, en sortant de la ville et se dirigeant vers le cimetière, suivre une voie qui lui rappelait assez bien la voie douloureuse de Jérusalem

46 LIYRE SEPTIÈME.

Ce tableau est le chef-d'œuvre des stations de Nuremberg. Nous n'eu citerons aucun autre après lui, car il les distance tous. Le talent s'est élevé, en cette circonstance, à sa plus sublime hauteur.

D'ailleurs, qu'aurais-je à ajouter de plus? L'Évangile est silencieux sur cette première chute, tout aussi bien que sur les deux autres.

que le Sauveur avait parcourue pendant sa passion. Il assimila donc, pieux chrétien servi par une grande imagination, la ville de Nuremberg à la ville de Jérusalem. Il exalta l'esprit et le cœur de ses compatriotes, et tous commandèrent à Adam Kraft, le grand sculpteur d'alors, une série de sujets représentant les plus douloureux épisodes des souffrances et de la mort du Sauveur. Ces bas-reliefs, au nombre de sept, furent donc échelonnés depuis une maison, dite de Saint-Georges, qui représentait pour ces âmes pieuses la maison de Pilate, jusqu'au cimetière qui figurait, bien que fort mal sous le rapport topographique, le Calvaire où fui crucifié le Sauveur. Du reste, il faut le dire, si la configuration du sol se prêtait mal à cette assimilation de Jérusalem et de Nuremberg, l'idée qui faisait précéder de la mort du Sauveur le cimetière où reposent tous les morts de la ville allemande, n'en était pas moins fort belle. On va donc, à travers le portement de la croix, la chute du Christ, la rencontre de la Vierge, l'impression de la sainte face, l'aide du Cyrénéen, jusqu'au crucifiement. Puis, contre la muraille même du cimetière est placé l'enseveUssemeut du Christ. Dès lors, à partir de cette grande tombe, on entre dans l'enclos où foisonnent, si l'on peut user de cette expression, les tombes des bourgeois de Nuremberg, et le Christ ouvre ainsi par sa mort le champ des morts de la cité allemande. Au centre du cimetière, entre deux saules pleureurs, est étendue la dalle de grès qui recouvre les restes du plus illustre Nurembergeois, Albert Durer, qui fut à la fois peintre, sculpteur et graveur. On y lit cette inscription :

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