‹ Traité pratique de la constructionChapitre 10 sur 234 · QUICQUID ALBERTI DURERI MORTALE · texte numérisé non relu

QUICQUID ALBERTI DURERI MORTALE

FUIT sus HOC CONDITUR TUMULO

EMIGRAVIT Vni IDU3 APRILIS

M . D . XXVllI

« Puis, tout autour de cette tombe éclatante rayonnent comme en cercles concentriques les tombes plus ou moins obscures des bourgeois de la ville, qui s'abritent ainsi à l'ombre de leur grand compatriote. Ces deux idées d'avoir ouvert le cimetière par la tombe du Christ et de l'avoir peuplé en partant d'Albert Durer, comme d'un centre souverain, ne manquent certainement pa» de poésie. Mais la plus poétique et la plus grande des deux est celle qui a fait des souffrances du Sauveur la route et la porte qui conduisent au champ des morts. A Nuremberg, j'ai suivi avec recueillement cette voie douloureuse de l'art sculptée par Adam Kraft, et, arrivé en face du bas-relief qui parait

Cependant je ne veux pas finir sans noter u;ie particularité, d*un effet remarquable, que je trouve dans le troisième tableau de Fùhrich à la cathédrale de Vienne (Autriche). Un chien est là, près de la tête du Christ, le poil hérissé, l'œil ardent, la bouche haletante, la langue sèche et avide ; ses griffes, qui déchirent la terre, n'attendent que le moment où elles sauteront sur cette proie qui sent déjà le cadavre et dont le sang coagulé Tattire.

Ce détail est hideux et il fait songer involontairement à un vers fameux du grand poète Racine. Pour nous, chrétiens et symbolistes, ce chien figure les Juifs dont le prophète David a dit dans un de ses psaumes ; « Ils m'ont entouré comme des chiens ' » . Chiens furieux, qui aboient pour effrayer, qui mordent et enfoncent dans les chairs leurs dents acérées^ puis, âpres à la vengeance, de leur bave meurtrière tuent l'objet de leur rage implacable.

aujourd'hui avec cet article, je fus pris d'une émotion telle, que les larmes m'en jaillirent des yeux. J'affirme que l'objet même, précédé et suivi des autres sujets de la Passion, nous émurent, moi et mon compagnon de voyage, au point d'en pleurer. J'aime à faire des comparaisons entre l'art antique et l'art chrétien ; or, je dois déclarer que les tortures de Laocoon et de ses fils, que les souffrances et la mort de Niobé et de ses enfants^ que le supplice de Marsyas ou tout autre douleur ou souffrance païennes ne m'ont jamais saisi comme cet abattement du Sauveur sous le fardeau de sa croix. Jésus est tellement affaissé, tellement anéanti, que son corps semble entrer dans la terre. La croix elle-même est si pesante, qu'abandonnée par les épaules du Christ, elle s'enfonce en terre, comme un trait pointu, sur l'un de ses croisillons. Si le but de l'art est de donner de fortes émotions, soit de douleur, soit de plaisir, Adam Kraft est ici un plus grand sculpteur que les plus illustres statuaires de l'antiquité. »

1 « Quoniam circumdederunt me canes. » (Psalm. ixi, 17.) — « Canes.... Judaei, Dominum Christum effrsenata rabie persequentes. » (S. Gtegor. Magn,, apud « Spicileg. Solesmen., m t. III, p. 75.) — « Erue a fraraea, Deus, animam mcani, et de manu canis unicam meam. » (Répons de l'office du dimanche des Rauieaux.)

Page 1