A PORTER SA CROIX
Avec cette cinquième station, dont le titre et le sujet viennent d'être déterminés par la sacrée Congrégation des Indulgences, nous quittons le terrain de la légendt» pour rentrer dans le domaine absolu dorinstoirc. Etudions donc co^in scèno nouvelle à la clarté de rilcriture, et tâchons de nous pénétrer do ses enseignements.
L'on est à peine sorti du palais de Pilate : « Exeuntes autem. » (S. Mattu., xxvii, 32.) — « Educunt illum ut crucifigerent eum, et angariaverunt prœtcreuntem quempiam. » (S. Marc, XV, 20-21.)
' Analecia furis po7ittficiif Roirie, 18G1, col. 549. - Un monastoro de la Conception fut établi à Komc eu 1525, et un autre ù Milun, ou iniiO. Marie- Thérèse, femme de Louis XIV, pers^uada aux religieuses de sainte Claire du monastère de la Conception, au faubourg Saint-Germain, à Paria, d'embrasser cet ordre de la Conception, ce qu'elles exécutèrent; mais à cause de l'article des constitutions qui défendait aux religieuses de parler h leurs parents, après leur profession, les pères et mères s'opposaient à rentrée de leurs filles dans le monastère, et les religieuses furent près de huit années sans recevoir de novicea. Oément X, à la prière de la reine^ permit aux parents de ces religiaaaei» au premier degré, de leur parler deux fois le mois.
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<}aoiqne déjà nous ayons compté quatre stations on pEflaM^ , nous ne sommes encore qu'à une faible distance du prétoMli^ ^ puisque le pèlerin du xv* siècle, faisant son diemin de erdA î à rebours comme, avant le romain, on faisait en Fr«icê M^-" procession du jour do TÉpiphanie, et concordant en cela atei ; les deux évangélistes saint Mathieu et saint Marc^ précW ' ainsi les distances : « Ung bien peu oultre » de rendroit Simon aide le Sauveur, Mario rencontre son fils et « rmg plus avant, sur Tarcure de une porte hault, sont deux pieMÉ de marbre blanc, et sont quarréez, sur Tune desquelles No# tre Seigneur estoit assis, et sur Taultre estoit assis Pilate,' É l'heure qu'il condamna Jésucrist*. » --' .
Simon est le nom de l'homme charitable qui consentit if ^ soulager Jésus. A ce nom rÉvangile ajoute celui de sa patrie et, comme il était originaire de Cyrène, on le qualifie Cyié^ néen : « Invenerunt hominem Cyrenceum, nomine Simonem. > (S. Matth., xxvii, 32.) — « Et angariaverunt praetereuMl^ tem quempiam, Simonem Cyrenœum. » (S. Marc, Zf^ 21.) — «Ëtquum ducerent eum, apprehenderunt Simcmeoif, quemdam Cyrenensem. » (S. luc, xxii, 26.)
Simon accepta-t-il le fardeau de gré ou de force ? Il senÉ difficile de le décider : saint Luc ferait croire à une certaiM violence de la part des soldats qui le saisissent et lui imposent la croix, tandis que saint Marc semble insinuer que, àà part et d'autre^ il y eut des paroles échangées, des conditioM proposées, avant que Simon consentit à une fatigue qui continuait, en l'augmentant, le poids de la journée.
Simon était un villageois, un homme de peine, fort, vigosn reux et fait pour les travaux des champs. 11 revenait de lÉ campagne, d'une villa, où il cultivait la terre, proche JénttU^: lem : <c Venientem de villa, » (S. Marc, xv, 21, — S. Luc^ xxin» 26.)
Le Cyrénéen avait avec lui ses deux fils Alexandre et Rrfs' autrement je ne comprendrais pas la mention spéciale qui
* Annales archéologiques, t. XXU, paga 246.
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est faite par saint Marc : a Patrem Alexandri et Rufi. » (S. Mabg., XV, 21») Or, de ces deux enfants, l'un nous intô* nsse particulièrement, car saint Paul le mentionne en ces termes dans TÉpitre aux Romains : « Salutate Rufum electum in Itomino et matrem ejus» (S. Paul.» Epis t. ad Romanos^ XVI, 13} i puis <c l'élu du Seigneur » devint fondateur de réglise d'Avignon, qui n'a cessé de Thonorer comme son premier évèque.
Simon porta-t-il seul la croix ou partagea-t-il avec Jésus ca lourd fardeau ? L'une et Tautre hypothèse sont également admissibles, au point de vue de Tinterprétation qui a été faite du texte sacré. Saint Mathieu dit qu'il prit la croix, sans parler du Christ : a Hune angariaverunt ut tolleret crucem ejus. » (S. Matth., XVII, 32. — S. Marc.^ xv, 21.) — Mais prendre iL'est pas partager; c*est plutôt se substituer, c'est remplacer.
Saint Luc, plus explicite encore, dit positivement que Jésus marchait devant, et que Simon le suivait portant sa croix : « Et imposuerunt illi crucem portare post Jesum. » (S. Luc, xxm, 27 '.)
Là est pour l'iconographie toute la difficulté pratique. Voyons donc ce que pense Rome et ce qu'affirment les monuments.
Le titre de la station est suffisamment clair et, comme il est approuvé, c'est le seul qui doit faire loi pour nous. Or, il
1 Ayala commente ainsi ce teste de saint Luc : a Ab humeria Cbristi crucem receptam^alteriusdcrso imposuerunt portandam... Hic pictores nostri maxima ex parte non aliter pingunt, nisi describentes Cbrietum crucem super humeran port&ntem; Simonem autem eamdem^ arrepta ipsius extremilate, portantem : quod tamen ponderis babita ratione, vix constat juvare ne esset, an impellere et casui relinqucre magis obnoxium. Sed non est cur ad conjecturas recurrere opus sit ; Lucas enim evangelista omnem dubitaudi ratio nem adimît... Quare ut Patrum atque interpretum communior est opinio... sublatam cnicem ab humeris Cbristi, solus deinde portavit coactus, aut angariatUB ad Id mimas Simon ille Cyrenœus. Quod et mysterio factam esse docent praB-^ dicti Patres, inter quos eleganter Âmbrosius : « Bonus, inquit, ordo nostri profeetus est, ut prias cracis sus tropbœum ipse erigeret, deinde martyrisas tnderet erigendom. » (Ds Atàu, Pictor chri$li<mus eruditus^ p. 158-169.)
y est dit : « Le Cyrénéen aide Jésus à porter sa croix, » et dans la prière également approuvée qui raccompagne r (( Heureux le Cyrénéen qui vous aida, 6 mon Jésus, à porter votre croix ! Que je serais heureux moi-même, si je vous aidais à la porter, en souffrant, avec patience et volonti^rSt les croix que vous m'enverrez dans le cours de ma vie* ! »
Aider, dans le sens ordinaire du mot, c'est à la fois soulager .et partager la fatigue. Simon prend sa part de la croix, mais ne la porte pas seul.
Ainsi Ta compris généralement le moyen-âge, et j'invoquerai à l'appui de cette assertion plusieurs monuments iconographiques.
Au xiii° siècle^ sur l'ivoire du Louvre et un vitrail cité par . le père Martin', Simon est en avant; sur un retable du musée de Cluiiy\ et un bas-relief de la cathédrale de Toul, tous les deux du xv^ siècle*, il est au contraire en arrière pour sonr . lever la croix.
C'est àiiiïiy cette dernière attitude que nous lo rencontroos sur le beau bas-relief du chemin de croix de Nuremberg (xv* siècle), qui no nous laisse rien à désirer, et que nous offrons bien volontiers comme type aux artistes.
Jîais, comme je Tai dit, le texte sacré a été expliqué d'une manière différcutc de celle-là, et si ce n'était lutter contre l'usage établi et aussi Tautorité de Rome, peut-être me rangerais-je au sentiment suivi, au xni® siècle, par un vitrail de la cathédrale de Tours, je crois ; par le docte et pieux saint Bonaveature, puis plus tard par le « Guide byzantin de la peinture » et le pèlerin des lieux saints.
Si en effet le Christ était épuisé, quel plus efficace moyen de le soulager, au moins momentanément, que de décharger
1 Raccolia, traduction de l'abbé Pallard, p. 97.
* Vitraux de Bourges, pi. i.
3 No 2809. Ce retable, qui provient de Tégliee de ChampdeoU (Seine-eU Marne)i est signé : a fait lycas loib poirtbb.
* GaiLLB DE Bbuzklut, Statistique monumentale des arrondissements de Toml ti de Nancy, planche xxx de l'atias.
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complètement ses épaules afTaiblieB du bois de la croix I Saint Boaaventure rend presque plausible cette interprétation : « Comme donc le Sauveur se fut encore avancé plus outre, et qu'il se trouva tant fatigué et affaissé qu'il ne pouvait plus porter sa croix, il la déposa. Or^ ces infâmes vauriens qui rentouraient ne voulant pas différer sa mort, et craignant que Pilato ne vînt à révoquer sa sentence, d'autant qu'il manifestait la volonté de le congédier, contraignirent un certain quidam de porter sa croix. Quant à lui, ainsi déchargé, ils le menèrent garrotté, comme un larron, au lieu du Calvaire * . »
Le Guide reprend ainsi le même sujet :
« Le Christ portant la croix.
« Monlagaos. Soldats à pied et à cheval entourant le Christ; l'un d'eux porte un étendard. Le Christ, épuisé, tombe fi terre et s'appuie d'une main. Devant lui, Simon lo Cyréiiécn, cheveux gris, barbe arrondie, portant un habit court, prend la croix sur s«'.s /épaules. Derrière lui lu sainte Vi<.*r/;;:n, Jean le Théologos et d'autres femmes en pleurs. Un soldat les repousse avec un bâton ^ »
Enfin, il me semble que Lenguerant se range au morne sentimcul, quand il recueille sur place cette tradition qui, au xv'' siôcle, n'était point encore effacée : « Assis pnvs de là est le lieu où les fuulx Juil'z chargèrent la croix à Symon Cyrcnay, lequel csloit ung homme venant du villaige. A saluer cedit lieu on y acquiert viic ans et vu xl" de pardons ^ »
Pour moi, après avoir exposé les sentiments différents sur cette question, il ne me reste plus qu'à tirer une conclusion pratique. Peu importe à l'art que Simon soit seul chargé do la croix, ou qu'il en partage le fardeau avec Jésus ; mais, dans
* Méditations sur la vie de Notre-Seigncur Jésus-Christ, par le séraphiqœ clocUur saint Bokavxrtube, traduites en français par le R. P. dom François le Bannier. Tome n> p. 169-170.
s Guide de la peinture, p. 194.
' Annales archéologiques, t. XXUi p. 246.
rintérêt de la piété des fidèles, je dois prévenir les artistes que ce serait en vain qu'on « saluerait » la cinquième station^ pour y acquérir plus ou moins de « pardons, » si cette même station représentait un sujet autre que Jésus aidé par Simon à porter sa croix.