‹ Traité pratique de la construction, de l'ameublement et de la décoration des églisesChapitre 16 sur 234 · TROISIÈME FOIS · texte numérisé non relu

TROISIÈME FOIS

La troisièmo chute est légendaire, comme les deux chutes précédentes ; le moyen-âge, peu attentif à la première, s'est encore moins préoccupé des deux dernières, qui, du reste, n'avaient probablement pas vogue alors.

Le passé est donc pour nous sans modèles et, parmi les CBUvres contemporaines, je n'ai à puiser qu'une ou deux idées, au plus, dans le chemin de croix allemand que j'ai eu plusieurs fois occasion de citer. En effet, selon Fuerich, Jésus tombe, pour la troisième fois, à quelque distance de la ville de Jérusalem^ dont on aperçoit les murailles, et sur la pente de cette colline, dont il lui reste à atteindre le sommet, et qu'ont déjà gravie les chefs à cheval du funèbre cortège.

Acceptant cette idée qui me semble parfaitement juste, je trouve son équivalent et presque sa traduction dans un émail de Limoges de la fln du xv* siècle, et classé au musée de Ciuny sous le n** 996. Jésus-Christ s'est affaissé sous le poids de la croix, que tient encore pourtant le Cyrénéen. Il n'est pas étendu à terre, mais seulement agenouillé, comme une victime qui fléchit. Un chef de cohorte à cheval, le bâton do commandement en main^ donne le signal ; aussitôt les soldats se jettent sur Jésus et le maltraitent pour le faire lever. La scène se passe au pied même du Calvaire.

Je n'ai point à expliquer cette chute nouvelle, ni à en justifier la vraisemblance ; mais qu'il me soit permis de citer ici le témoignage du père Parvilliers, qui a écrit, au sujet de la première et unique chute admise par lui, des paroles bien senties^ qui me semblent mieux appropriées à la troisième et dernière chute :

« Pour bien concevoir cette chute, il faut remarquer que la

croix avoit qainze pieds en longueur et huil pieds en travers ; qu'elle avoit de l'épaisseur à proportion, et par conséquent qu'elle étoit fort pesante ; que Notre-Seigneur étoit épuisé de forces à cause de son agonie, de sa sueur de sang et de toute la fatigue de la nuit précédente, comme aussi à cause des cruels et sensibles tourments qu'il avoit soufferts, et de la grande [lerto de sang qu'il avoit faite durant la flagellation et le couronnement d'épines ; qu'il n'avoit reçu aucun rafraichissemoat depuis la Cène, qu'un peu d'eau froide et bourbeuse, qu'il avoit bue en tombant dans le torrent de Cédron ; que les soldats impitoyables ne lui donuoient pas le iemps do respirer, mais le faisoient marcher à force de coups, et lui coupoient l'haleine ; que la croix, qui traînoit d'un bout par terre sur un pavé inégal, lui battoit continuellement la tête avec d'horribles secousses, et enfonçoit de plus en plus la couronne d'épines ; que la rencontre pitoyable de sa bonne mère mortellement affligée lui avoit navré le cœur. Ainsi toutes ces choses, concourant ensemble, firent tomber Notre-Seigneur sous le poids de la croix. Contemple donc, mon âme, ton charitable Rédempteur, à demi écrasé sous Tarbre du pressoir de la justice de Dieu. Regarde comme son précieux sang coule de toutes les parties de son corps et teint le pavé sur lequel il est tombé'. »

Fuerich a fait fleurir quelques plantes sur le bord du chemin que Jésus-Clu'ist arrosa de son sang. Pour nous, la fleur symbolique qui convient le mieux en cette circonstance, c'est la rose. Ainsi le pensaient, au moyenàge, saint Bernard et le cardinal Pierre de Capoue.

La rose, en efl'et, naît d'une tige verle et chargée d'un vert feuillage, comme le Christ naquit de Marie, pleine des dons vivifiants de la grâce *.

Les épines qui l'entourent signifient la vie mortelle, Thu-

* La Dévotion des Prédestinez, p. 76-78.

* « Rosa stipitem habet viridem ; et stipes rosœ noetrs, quee est ChriBtos, id est Virgo Maria, Spiritus sancti virore virebat. » (Petius Capuamus, apuid Spicilegium Solesmense, t. UI, p. 191.)

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mamté^ que le Christ revêtit pour nous parer au ciel de son immortalité*.

Enflnla rose, par sa couleur empourprée, mieux que la rose mythologique qui se teignit du sang des dieux, rappelle le sang qui coula, à la douloureuse Passion du Sauveur, sous le pressoir de la croix '.

Le moyen-âge a eu des poètes d'une très-grande élévation ée pensées ; parmi ces poctcs, il en est peu qui aient laissé après eux une mémoire plus durable que les commentateurs de l'Ecriture et les auteurs symboliques.

J'avais cru un instant à Tidéalisme pur de ces imaginations ardentes, et je doutais que leur poésie si suave eût passé dans les œuvres des artistes, mais une découverte récente m'adonne pleine satisfaction sur ce point. En effet, j'ai rencontré dans l'église paroissiale de Brin-sur-AUonne, au diocèse d'Angers, un fer à hosties du xiii® siècle, dont l'hostie principale reproduit une crucifixion. Or, des plaies du Sauveur coulent de nombreuses gouttes de sang, qui se changent aussitôt en roses gracieuses. C'est à la lettre la traduction exacte et rigoureuse d'un passage du « Livre do la Passion, » où s'épanche et déborde rame profondément mystique du pieux abbé de Clairvaux. Je ne saurais mieux finir cette station que par une citation où tout est lumière, vie, amour et parfum, regrettant de ne pouvoir faire passer dans notre langue les expressions et les délicatesses exquises dont étincelle le texte original, qui en reçoit un charme inexprimable :

« Post sanguinis plures effusiones, clavis immitibus manibus simul et pedibus perforatur, et configitur ligne crucisSalvator noster, mitissimus Jésus. Intuere et respice rosam Passionis sanguineœ, quomodo rubet in indicium ardentissimae

< tt Rosa enim nascitur ex epiua : et Christus ex apinis raortalitatis oostro processit... Ex spinis mortalitatis nostrsB immortalisa taoquam rosa oovella, processit. o (P, Capuan'^ ap. Spicil, Solesm,, t. m, p. 491.)

* « Rosa rubore rutilât; et nostra rosa rubore passicnis busb par onivermim orbem clarius nitilavit... Nonne rubore rutilabat, quando factum est in^ dumentam suum, sicut calcantium in torculari? » (Ibidem, p. 494.^

^aritatis, Contendunt passio et cbaritas : ista, ut plusardeat; nia, ut plus rubeat.

a Vide quomodo hoc flore ros» floruerit optima yitis nostra^ nibicuudus Jésus. Vide totum corpus, sicuti ros» sanguine» florem non inventas. Inspice manum unam et alteram^ si florem rosae non inventas in utraque. Inspice lateris apertulam, quia nec illa caret rosa, quamvis ipsa subrubea sit, propter mixturam aqus ; quia, sicut narrât Evangelista, cum unus militum lancea latus ejus perforasset, exivit sanguis et aqua\ »

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