treizième statiox. — Jésus est déposé de la croix
DANS le sein de SA AIÈRE.
Ce titro, qui est le titre officiel imposé par la tradition de l'ordre franciscain et les décrets de la Sacrée Congrégation des Indulgences, ne laisse aucun doute sur le sujet de la treizième station. 11 ne s'agit pas, en elfet, d'une (( Descente de croix », comme l'ont traitée Villard de. Honnecourt ' et, plus tard, le célèbre Rubens, mais d'une « Déposition de la croix )) . Ici, le fait est consommé ; on ne détache plus le
1 Isaïe, LUI, i.
* Psalm. Lxxxiii, 10.
> Album de Villard de Honnecourt, publié par MM. Lassus et Darcel^ p, 109, pi. XXV— « .Or étant arraché le clou dei pieds, Joseph descend uupeu, et tons reçoivent le corps du Seigneur et le déposent par terre. Notre-Dame reçoit le chef avec les épaules, en son giron ; Magdeleine les pieds, auprès desquels cette chère damoiselle avoit jadis trouvé une si grande grâce. Les autres se tiennent à Ventour. Tous font grand deuil sur leur cher Seigneur; cor ions le pleurent moult amèrement ainiii qu'un fils unique* » [Méditations de taint Bo* naventure t. Il, p, 186.)
" - ^.^.'^^ " '"""' - •"- -tfîr'^^ilfiifai
'^•::^^^^<irK^'
LE CHEMIN DE Là CROIX. 127
corps, on ne le descend pas, mais on le voit couché snr les genonz de Marie. Là encore vient une question de temps et, par une confusion que j'ai déjà signalée, en France, le passé se prend presque toujours pour le présent.
Pour mieux préciser encore le thème iconographique de cette station, je l'appellerai par son nom vulgaire, la Pieid, ou, si Ton veut, Notre-Dame de Pitié .
J*ai eu occasion de remarquer que si l'idée du chemin de la croix est essentiellement ancienne^ sa forme actuelle est relativement moderne. Ce qui est vrai pour les stations précédentes ne l'est pas moins pour celle-ci ; on peut même dire que, pour ravant-dcrnière, l'origine est connue, la date à peu près certaine et l'adoption toute de convention.
L'Italie est la patrie de laPietà; nous ne l'avons accueillie qu'au xV siècle, tandis que dès le xiii* et le xiv% divers monuments, entre autres les mosaïques du baptistère de Floren«'e et les fresques de Bologao \ fournissent ilos spécimens que l'art aadoptés tels quels, dans leur forme générale, jusqu'au xvi" siècle, qui a produit la Pietà de Michel-Ange, renommée par-dessus toutes les autres. Le type est invariable, et c'est précisément lui qui a été choisi pour la treizième station.
Les Pietà abondent sur le sol classique de Tltalie. Elles ne sont pas rares non plus ni en Franco ni en Allemagne. Sans rejeter complètement le bas-relief de Nuremberg, qu'un artiste intelligent accommoderait au besoin aux règles absolues qui régissent le chemin de la croix, je suis persuadé qu'on n'aurait pas de peine à trouver un type plus exactement traditionnel et plus sévèrement archéologique, car à Nuremberg la fantaisie domine un peu trop.
Or, telles sont les données qui peuvent éclairer l'artiste sur Tinterprétation de la treizième station. Elles sont fort simples et, partant, d'autant plus faciles k réaliser dans l'art plastique ou graphique.
> Seronx d^Agiacourt. Histoire de Part par les monuments, t. V, pi. Lxxxii, et t. YI, pi. cxxiv.
188 LIVBI SUPTltHS.
La Yierge est assise au sommet du Calvaire, triste^ affligée, pleine de douleur, sur la roche nue que le tremblement de terre a crevassée. Faible et pensive, mais résignée, elle s'adresse à la croix, encore debout. Sa tète n'a plus de voile et ses cheveux, que rien ne retient, tombent épars sur ses épaules. Elle se penche comme pour baiser son* fils ou lui exprimer ses chagrins. 0
Jésus-Christ est étendu sur les genoux de sa mère. Son corps, roidi par la mort, n'est couvert qu'aux reins par ce linge blanc qui témoigne de la sollicitude et de ]a pudeur maternelles. Les bras tombent, la ûgure est livide, Joseph d'Ârimathie soulève la tête, Nicodème soutient les pieds que Madeleine arrose de ses larmes et réchauffe de ses baisers.
Quelques saintes femmes, les mains jointes ou chargées des clous qui percèrent les pieds et les mains de Notre- Seigneur, regardent Marie avec un air d'abattement et d'ineffable tristesse.
Telle est cette scène, lamentable et touchante à la fois, dans sa simplicité la plus vraisemblable.
Fuerich a peint le trait historique. Le moyen-àge a appelé à son aide le symbolisme et l'idéal. Au lieu de pieux fidèles fi'empressaut do rendre les derniers devoirs à un maitre adoré, il a placé des auges pour assister le Sauveur, et ce sont les esprits célestes, vêtus de l'aube ou de la dalmatique, qui veillent près du corps inanimé de Jésus, soutiennent ses membres glacés et consolent Marie en lui promettant d'avance les gloires et les joies d'une résurrection prochaine. Dans la belle église de Cunaud (Maine-et-Loire/, je n'ai pu voir sans émotion une statue du xv"* siècle, peinte et dorée avec art, où les auges agenouillés adorent et servent tout ensemble leur Créateur et leur Roi.
La douleur poignante que ressentit Marie à la vue du corps inanimé et ensanglanté de son Fils a été comparée par la liturgie à un glaive tranchant qui perce le cœur. Voici le texte même de l'oraison qui se récite le jour de la Compassion de la sainte Yierge :
îï^h^Tv
LE CH£X12f DE LA CROIX. 129
« Deus, in ciigus passione, secundum Simeonis propheiiam, dulcissimam animam gloriosa) Yirginis et Matris Mari» doloris gladius pertrausivit, concède propitius ut qui transfixionem ejus et passionem venerando recolimus, gloriosis meritis et precibus omnium sanctorum cruci fldeliter adstantium intercedentibus, passiouis tu» effectum felicem consequamur \ »
La prédiction de ce glaive spirituel avait donc été déjà faite par le vieillard Siméon à Theureuse mère alors que, pour accomplir la loi judaïque, elle venait offrir au Trè&- Haut son premier-né. £t Tannonce de ce triste présage dut assombrir la joie de ce beau jour.
Saint Luc est le seul des évangélistes qui parle du glaive douloureux de la Passion, dans ce texte dont la liturgie romaine s'est depuis emparé : « Et benedixit illis Simeon ; et dixit ad Hariam matrem ejus :... £t tuam ipsius animam pertransibit gladius^ ut rcvolentur ex muliis cordibus cogitationes. » (S. Luc, ii, 34-35.)
Ce que l'évangéliste et la liturgie avaient dit au figuré, l'iconographie, dès les premières anuées du xiv' siècle, Ta traduit d'une manière sensible et palpable par Tobjet même et la réalité de la ûgurc.
Si l'image de ce glaive, transperçant la poitrine pour atteindre le cœur, plaît, soit aux artistes, soit aux personnes pieuses, il est facile de les contenter sur ce point, d'ailleurs de minime importance, et pour la justification duquel le moyen-âge offrirait quelques exemples, aussi bien en France qu*en Italie, quoique M. de Bastard ait cru et impriméii.le contraire. Mais il faut s'en tenir au glaive unique mentionné dans les textes biblique et ecclésiastique et ne pas tomber dans les écarts si communs aux artistes de nos jours qui, lorsqu'ils représentent une Pietà^ ne manquent pas de faire
1 Dès le xiu« siècle, Innocent UI avait, dans le Siabat, parlé de ce glaive :
« Cujus animam gementem, Contristatam et dolentemi Pertransivit gladius. »
Il 9
sortir le cœur de la Vierge de sa place habituelle pour le mettre, rouge et ensanglauté, sur sa robe, au milieu de la poitrine. La récente dévotion -aux Sacrés Cœurs qui s'étend maintenant à saint Joseph, a pu occasionner et développer ce goût singulier, qui froisse autant les convenances que le bon sens. Que le plus bel organe de l'homme reste donc où Dieo Ta placé, car, ailleurs, il est loin d'être beau, et il sera toujours difficile au maître le plus habile de le faire accepter à ceux qui savent réfréner, par un jugement sain, les emportements d'une imagination exaltée qui cherche dans les choses matérielles l'excitation à la piété. L'art, l'archéologie, l'anatomie protestent contre cette révoltante innovation.
J'ai à signaler encore un autre écueil, tant il est vrai que sur la pente trop facile, ouverte par les Franciscains, on exagère promptement. Nous l'avons vu pour les trois chutes qu'une visionnaire a portées, do son propre chef, Jusqu'à quinze. Le voici de nouveau pour le glaive de douleur que les Servîtes do Marie ont multiplié jusqu'à sept. Or ces sept glaives ont pour but de rappeler les sept douleurs qui, pendant sa vie mortelle, affligèrent le cœur de lu sainte Vierge.
Raisonnons un peu les circonstances de la prédiction et de la déposition. Siméon annonce à la Vierge qu'à un moment donné son àme sera brisée, déchirée, non par le souvenir du passé, mais par le spectacle inouï qu'elle aura sous les yeux. Or, ce moment fatal est arrivé : Marie voit son Fils, mort sur la croix où l'ont cloué les Juifs, dans ses bras où la piété de Joseph d'Arimathie Ta déposé. Pourquoi, quand les éléments du tableau sont si simples, venir les compliquer de scènes aTitérieures qui ajoutent peu de chose à Timmense douleur de Marie et, de plus, sont ici d'un emploi au moins invraisemblable? Ramonons donc l'art, alors qu'il sommeille ou s'écarte, à l'éternel principe que le beau a pour base le vrai et que le vrai puise sa notion la plus certaine dans l'étude raisonnée de Thistoire ou des monuments qui l'interprètent.
J'ai touché la question des sept douleurs de Marie. Le thème en est ancien, car il se rencontre, sous forme de
?25^EKÏt-:;tîtfc,ifli^^ï*J5^'^^^«**^
LE CHEMIN DE Lk CROIX.
prière, dans les livres d'Heures du moyen-Age et, de nos jours encore, dans le Rosaire nédité. Mais Ticonographie en est nouvelle et je ne la crois pas antérieure au xvu* siècle. A cette époque, en eiTet, une fresque de l'église de Saint- £tienno-le-Rond montre la Vierge en pleurs et percée de sept glaives. Et pour mieux indiquer sa pensée, le peintre a terminé la poignée do chaque glaive par un médaillon historique, relatif à chacune des douleurs. Ces douleurs se succè* dent dans cet ordre : la Présentation au temple, la Fuite en Egypte, la Perte de TEnfant Jésus à Jérusalem, le Portement de croix, la Crucifixion, la Descente de croix et la Mise au tombeau.
Sept douleurs, sept glaives ; c'est juste. Mais d'où vient que l'inscription chargée d'élucider le tableau, cite, à l'appui de sa manière do faire^ le texte estropié de Siméon qui la contredit formellement? Qu'on en juge :
TVAM IPSIVS ANIMAM | PERTHANSIPSI (sic) GLADIVS.
Je termine Texamen de cette treizième station par les distiques consacrés à Notre-Dame-de-Pitié dans l'église de Saint- Ëtienne-le-Roud ^ Aussi bien les sentiments qu'ils expriment sont ceux dont tout artiste doit s'inspirer pour traiter une scène qui réclame à la fois du cœur et des larmes.
En, Virgo, tibi purpureœ Rex ipse coliortis
Martyrii egrogium donat habere decus.
nie cor et corpu8 confossus vuliiere multo
Sanguinea lacerum de cruce pendet onus.
Tu scptemgemiao tenerum cor saucia telo
Ali! nati geuetrix concidis ante crucem. Hinc te praecipuo natus curaulavit honore
Sis ut Martyrii mater, ut ille pater.
1 Tout autour de Téglise sont peints, en fresques fort intéressantes, les supplices des premiers chrétiens. En tête est le Christ crucifié, que la liturgie nomme Rex gloriosus martyrum ; après lui vient Marie, qualifiée dans les litanies Regina martyrum.
Ah ! terebrata novo iotîes quid Tulnere pectUB
Pro totidem recipi^vulnera muneribuB.
Ad sud! quina lui, Virgo, veitigia nati?
Débita sunt cordis vulnera bioatuo?
Agnosco : imprcssit moriens vestigia Christus
Hinc transfixit amor pectora, et iode dolor. I, merito heroum Virgo, précède triumphos
Altéra purpurei gloria summa chori.