‹ Traité pratique de la construction, de l'ameublement et de la décoration des églisesChapitre 3 sur 234 · L ORIGINE · texte numérisé non relu

L ORIGINE

1 . L'on nomme Vu Crucis, ou Chemin de là Choix, une série de croix, seules ou accompagnées de tableaux, destinées à remémorer les principales scènes de la Passion de Notre- Seigneur. On désigne aussi sous ce vocable Texercice pieux au moyen duquel les fidèles cheminant^ comme Jésus-Christ, d'une station à l'autre, s'efforcent de gagner les indulgences attachées par les souverains pontifes à ces mêmes croix. Je n'ai point à m'occuper ici de la dévotion proprement dite, qui, d'ailleurs, a été, de ma part, Tobjet d'un Traité spécial.

C'est TafTaire, un peu trop négligée, soit dit en passant, tant des livres dé piété que des ouvrages de droit canonique. Mais mon rôle dans cette publication est d'envisager surtout

2 LIVRE SEPTltia*

la ({uestion icoaographique au double point de vue de l'art chrétien et de l'archéologie religieuse.

Qu*il me soit cependant permis, avant de commencer, de rechercher l'origine et les développements successifs du chemin de la croix, puis de baser mes observations sur des principes certains.

L'histoire ecclésiastique et les décrets du Saint-Siège seront à la fois la source à laquelle Je puiserai et l'autorité qui me servira d'appui. Ainsi guidé et éclairé, j'entre sans crainte en matière.

2. L'idée première du chemin de la croix remonte à la Mère de Celui qui, le premier, suivit la route du Calvaire pour le salut des hommes, nous invitant à marcher à sa suite : c( Si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et tollat cruccm suam et sequatur me^ » Ainsi nous l'apprend la Légende dorée : « La sainte Vierge, dit Jacques de Voraginc citant un livre apocryphe de saint Jean, resta dans sa maison près de la montagne de Sion. Et elle visita, tant qu'elle vécut, les différents endroits témoins du baptême^ de la passion, de la résurrection et de Tascension de son Fils, se livrant au jeûne et à la prière*. » S'omparant de ce texte, populaire comme les sermons de l'archevêque de Gênes, le moyen-àge le traduisit en iconographie dans le Spéculum humanœ salvationis, et distribua en huit casiers ou tableaux les reliques et les monuments de la vie mortelle du Christ. En effets pour le peintre qui a enluminé le manuscrit, tous les événements d'une vie si remplie se rangent et se pressent dans une armoire à huit compartiments, qui renferme la crèche, où mangent le bœuf et Tâne et qui reçut Jésus à sa naissance ; le glaive et l'armée d'Hérode, persécuteur du Sauveur ; le calice do sa dernière agonie, la colonne et les fouets de sa flagellation, la croix et les clous de sa crucifixion, le titre qui le proclama dérisoirement roi des Juifs, le linge qui garda

« s. Matth., XTi, 24.

< Légende dorée, trad. par G. Bronet, t. I, p. 269-270.

LE CHBMIlf DB LA CROIX. 3

Tempreinte de sa face vénérée, la pierre que sa toute-puîs* sance leva du sépulcre et, sur le mont des Oliviers, d'où il monta aux cieux, la trace de ses pieds sacrés. A cette vue, qui mêle à ses Joies de si lamentables souvenirs, Marie se voile la figure de ses mains et comprime les soupirs qui Toppres* sent*.

Cette miniature ingénieuse, datée de Tan 1324, n*est qu'une fiction, mais une de ces fictions qui sont un germe fécond pour l'avenir. Aux objets symétriquement groupés substituez leur représentation, éloignez les tableaux les uns des autres et vous aurez presque la réalité moderne. J'ai écrit presque à dessein, car, au xv* siècle, en 1491, la B. Eustochie, Clarisse de Messine, combinait encore les mystères de la Passion avec les mystères de TEnfance, dans le simulacre des saints Lieux élevé par son zèle et son industrie privée dans l'intérieur du cloître * .

3. Au temps de saint Jérôme', Taffluence des pèlerins était considérable à Jérusalem. Mais on y venait pour visiter et vénérer les Lieux saints, comme plus tard s'y rendirent les croisés^ et non avec le but déterminé de méditer plus spécialement aux endroits sanctifiés par la passion du Sauveur.

Les reliques rapportées d'outre-mer par les pieux visiteurs ne manquaient pas autrefois. Les catalogues ou les reliquaires qui nous en restent nous les montrent recueillies indistinctement à la crèche ou au Calvaire, au mont des Oliviers ou au Sépulcre.

1 Bibliothèque Nationale.

> tt CoDtemplationi dedita, ut Chrlsti vitam, mores^ tolerantiam in tormentis invictam, tenaciori mente recoleret, sancta seoreim loca, quasi Hierosolymis 66set, ex industria simularat. Intra cœnobii claustra confixerat Cliristl natalitiom prssepium, ibi divsB matris «des, ibi templum Salomonis, ibi Olivetum montem, ibi hortum in quo Salvator captus, ibi cœnaculum, ibi Ânnse et Gaiphœ domos, ibi Pilati prœtorium, ibi Calvarium montem, juxtaque sepnlchrum, quibus quotidie frequentatis^ tanquam veris locis interesset^ sponsi 8ui mansuetudinem, resque singulas ex ordine gestas lacrymabunda contemplabatur. 9 (Wadding, Annales Minorumt ad ann. 1491.J

> S. Hieronym,^ EpisU XLVi.

4 LIVRE SEPTIÈMB.

4. La dévotion aux Lieux saints et à la passion de Notre-Seigneur existe certainement au moyen-âge, et il est facile de la constater. Mais on doit remarquer qu'elle se fortifie surtout et prend de l'accroissement lorsque les Franciscains fondent leur célèbre couvent de Terre-Sainte et, sous la protection du Saint- Siège, obtiennent la garde des saints Lieux. Ceci se passait en 1342.

Près de cent ans plus tard, lorsque la B. Eustochie s'essayait au chemin de la croix, sur trois points à la fois du inonde chrétien^ jaillissait, sans accord préalable, comme spontanément une tige naît de sa semeace enfouie dans le sol, la sublime théorie du chemin de la croix, telle que nous la connaissons et pratiquons aujourd'hui.

En Allemagne, de riches pèlerins transformaient leur ville natale de Nuremberg en une nouvelle Jérusalem et accrochaient aux flancs de sa colline les stations en haut relief qui, de nos jours encore, excitent si puissamment Tadmiration des voyageurs.

En Angleterre, deux descendants du glorieux martyr de Cantorbéry, les BB. Paul et JeanBecket, imitaient la voie douloureuse qui aboutit au sépulcre. A Cordoue, un humble frère prêcheur, le B. Alvaro, construisait dans son couvent autant d'oratoires que Ja Passion nombrait de stations. Je laisse volontiers au bréviaire dominicain le soin de raconter ce fait important, que Benoît XIV, ce pape d'une science si vaste et d'une critique si sûre, n'a pas fait difficulté d'admettre et d'approuver. Voici comment s'exprime la leçon du deuxième nocturne de l'office du B. Alvaro, au 21 février : a Singulari ac praecipuo erga Christi passionem agebatur affectu. Quamobrem loca sancta Palestinae ejus mysteriis conspicua summa devotiono lustravit; utque eorum monumonta aliqua in extructo a se cœnobio perpétue extarent, varia in eo oratorîa disposuit, in quibus redemptionis nostrae mysteria certis disiincta stationibus exhiberentur ; quam subinde piam institutionem alia cœnobia adoptasse perhibentur. »

S. Ce dernier trait jette ime grande clarté sur le moment

LE CHUaH M hk CROIX. ti

précis où commence, à proprement parler, Tinstitution du chemin de la croix. Jusque-là les faits sont personnels, locaux, sans importance. A partir d'Alvaro, qui meurt en 1420» rinstitution se généralise et est adoptée par les autres cou^ vents.

Mais qui, en ce monde» travaille pour soi ou pour les siens? Les Dominicains ne bénéficièrent pas de la découverte d'Alvaro, ou ils en laissèrent modestement la gloire aux Franciscains. L'origine fut môme si complètement oubliée et l'adoption si peu controversée, que Benoit XIII, par son bref IrUer plurima^ renouvelant en cela le bref Adeaper ques d'Innocent XII, nomma les Franciscains, sinon les autours, au moins les fervents propagateurs d'une dévotion aussi salutaire pour les âmes ' .

6. L'Église, qui procède toujours avec sagesse et maturité, s'occupa fort tard du chemin de la croix. Trois siècles s'étaient écoulés depuis la mort d^Alvaro, quand enûn, prêtant l'oreille aux voix saintes qui Ty conviaient^ elle rompit le silence et montra, par les indulgences dont elle l'enrichissait, combien ce pieux exercice lui était agréable. Mais comme, grâce à son sèle pour la propager, la dévotion du chemin do la croix paraissait identifiée à Tordre de saint François, le premier bref d'indulgences, octroyé par le vénérable Innocent XI^ le 5 septembre 1686, ne concerna que les églises frauciscaines, les religieux et religieuses de l'ordre, ainsi que les personnes affiliées ou agrégées aux confréries canoniquement érigées en ces mêmes églises.

Innocent XII, en 1692, concéda de plus amples faveurs, mais sans atteindre ni d'autres lieux ni d'autres privilégiés.

< « Fratres ejasdem ordinis piam exercitium Visa Cnicis appellatum, qiu> tota Dominicœ passionis séries pictis tobulis, ubi commode fieri postet, expressa inqae plures stationes distributa, eo modo quo peregrini civitaUs S. Hierasalem loca ipsa, ubi Christus passus est, recolentes et fréquentantes» iDTisunt, contemplanda proponeretur, in varias clirisUanorum proyincias m»» gQO animarum fructu intuUsse. >

6 UVRE SBPTlfeMB.

Cependant les fidèles faisaient le chemin de la croix, mais sans gagner d'indulgences. A la demande du procureur général des Franciscains de l'Observance, Benoit XIII publia, à la date du 5 mars 1726, la bulle Inter plurima^ qui dérogeait aux prescriptions de ses prédécesseurs, et permettait à tous fidèles indistinctement de jouir des indulgences accordées^ dans les seules églises toutefois appartenant à l'ordre Seraphiquc.

Enfin Clément XII, par son hvQtExponi nobisy du 16 janvier 1731, déclara que toutes églises, oratoires, monastères^ hôpitaux et autres lieux pieux seraient aptes à recevoir le chemin de la croix, pourvu que Térection en fût faite par un religieux de Tordre de saint François ^ .

Si à cette liberté l'on ajoute la 10* clause insérée par ordre de Benoît XIY^ le 10 mai 1742, à la suite des Avertissements y antérieurement publiés par le cardinal Pico, préfet de la sacrée Congrégation des Indulgences, le 3 avril 1731, Ton aura le secret de ceite multitude de chemins de croix qui, en tout pajrs, garnissent les murs des églises aussi bien que des chapelles. Or telle fut la teneur de la recommandation pontificale : <c N. S. P. le Pape, heureusement régnant, désirant que ce saint exercice se répande de plus en plus pour Futilité du inonde catholique^ exhorte les curés de tous les lieux et de toutes les villes à enrichir leurs paroisses d'un si grand trésor ; quoiqu'il y ait plus d'une paroisse dans une terre, ils doivent introduire cette dévotion dans leurs cures ou dans le district, sans faire attention à la distance plus ou moins grande qu'il y aurait entre un chemin de la croix et un autre. »

1 c Quod prœdicta loca Viae Crucis seu Calvarii in ecclesiis, oratoriis, monaateriis, hoepitalibus, et aliis itidem piis locis ipsi ministro generali non iubjectia, nec ab eo dependentibus, per fratres dicti ordinis nunc erecta et in potterum erigenda, indulgentiis ac privilegiis fruantur et gaudeant, quibu» ihiuntur et gaudent erecta in eoclesils et in locis ordinis prœfati. »

LE CHBMOf DB LÀ CROIN.

Page 1