LES PRINCIPES
Rome ne s'est pas contentée des faveurs spirituelles. Elle a Toulu régler elle-même plusieurs questions importantes, relatives au nombre des stations, à leur mode et à leur placement, toutes choses qu'il est indispensable de connaître, car un chemin de croix qui, matériellement, ne remplit pas les conditions déterminées, doit être considéré comme apocryphe et inutile ; bien plus il est nuisible à la piété des fidèles, qu'il trompe en les autorisant à croire qu'ils peuvent, en s'en servant, gagner réellement des indulgences dont ils sont trèscertainement privés. Or, en matière d'indulgence, ni l'arbitraire ni la discussion ne sont loisibles. L'indulgence n'existe que là où les formalités exigées sont accomplies de tout point, et rien ne peut excuser de la violation de la règle, ni la négligence, ni l'impuissance, pas même l'ignorance.
Les chemins de la croix ayant été établis pour permettre aux fidèles de gagner les indulgences de Terre-Sainte, voyons maintenant à quelles conditions ces indulgences pourront s'acquérir ou faute de quoi elles sont exposées à se perdre. Pour plus de clarté. Je pose quatorze principes, tous émanés du Saint-Siège ou de son organe officiel, la sacrée Congrégation des Indulgences :
1* Tout chemin de croix se compose de quatorze stations, ni plus ni moins. Ainsi l'a déclaré le pape Clément XII, en 1731 •.
2* Les croix seules reçoivent la bénédiction et les indulgences, en sorte que les tableaux ne sont nullement nécessaires'.
> lostniction de Qément XU, 3 arril 1731. — Décret de la S. Cong. des Inëvlgencee, 184S.
*€ Anloco qaataordecim cmciam poseint retineri et adhiberi ({uatuorde-
8 UYU 8BPTliia.
3* Les croix bénites doivent être placées au-dessus des tableaux.
4"* Ces croix doivent être en bois et non d'une autre matière ; rérection serait nulle^ si Ton ne plaçait que les tableaux représentant les scènes de la vie douloureuse ou des tableaux avec la croix en peinture. (Décisions du 13 mars 1837, du 8 janvier 1838, du 2 juin de la même année et du 14 juin 1845.)
J'ajouterai comme corollaires, avec le R. P. Maurel : « Rien n'empêche cependant de dorer ces croix de bois et de les en tourer d'ornements en métal. Les croix doivent être sans Christ ' . ))
Ne cherchons pas ailleurs que dans la forme et l'essence de la croix du Sauveur la raison de la règle qui vient d'être posée. Rome a tenu à assimiler autant que possible^ même matériellement, la croix qui recevait et transmettait ses faveurs spirituelles au prototype dont le bois sacré racheta le monde • La liturgie, les traditions ecclésiastiques, non moins que le symbolisme ne demeurent pas étrangers à la réalisation de cette idée pieuse. L'Église ne proclame-t-elle pas d'ailleurSt dans ses nombreux offices, la gloire, non de la croix^ mais de son bois vénéré : a Ecce lignum crucis... venite, adoremus *. » — « Arbor décora et fulgida ' » — « Ipse (Redemptor) lignum tune notavit damna ligni ut solveret^ »
S"" Ces croix étant affectées à un lieu déterminé, par exem-
cim icônes vel tabulsB depictœ repraesentantes myeteria cajuslibet stationîsT a Négative. Possunt, ubi commode tleri potcst (ait BummuB pontifex Benedictus XIll ia sua constitutioue Inter phtrima^ quinto nonas martiil726,8aper exercitio Vis Crucis), retineri quatordecim icônes vel tabulée depictœ staUones représentantes Viaa Crucis; sed quatuordecim cruces prius benedicte supra quaniiibt?t iconem vel tabuiam depictam sunt collocanda et retinend». Non enim benedicuntur icônes, sed cruces, ad acquirendas indulgentias eidem exercitio adnexas. » (Dec, S. C. Ind., inBrugen.t 13 mart 1837.^
* Le chrétien éclairé sur la nature et Vusage des indulgents, Paris, 1880, 6< édit., p. 186.
* Adoration de la croix, le vendredi saint.
* Vexilla Régis de saint Fortonat.
^ Ponge iingua de taint Fortunat.
LE CBElOJf M U CBOIZ. 9
pie à une église et non à telle ou telle place dans cette église, on peut les enlever, soit pour restaurer Téglise, soit pour les disposer daus uu ordre plus convenable, sans que les indulgences cessent : telle est la réponse à une consultation de Québec, eu date du 14 mars 1845 \
6"* Tant que les croix bénites sont en majorité, il n*est pas nécessaire d*une nouvelle érection ou bénédiction pour celles qui restent ou que l'on remplace'.
Une consultation de Langres, du 30 janvier 1839, éclaircit encore mieux cette difficulté. La réponse est que : « Si les croix bénies h l'époque de l'érection périssent entièrement, il faut une nouvelle érection canonique ; s'il en périt moins de la moitié, on peut les remplacer par d'autres sans aucune bénédiction. )>
7"" Les tableaux ne constituant pas l'essence même du chemin de la croix, puisque cette dévotion peut subsister sans eux, on les changera ou remplacera à volonté ^
8° Quoique Tindulgence n'ait été appliquée qu'aux croix, la pensée, je dis plus, la volont<^ expresse de TEglise est que toute personne qui pratique le pieux exercice de la Via crucis médite, pendant un espace de temps déterminé, sur les
* or An mutatio tabularum et crucium de loco in locum in eadem ecclesia secum importet annihilationem indulgentiarum Viœ Crucis annexarum? •» Négative. »
' « Ex pluribus hujus S. C. decretis coUigitur minime necessariam esee facsultatem commutandi stationes seu cruces quoad locum, dummodo agatur de eadem ecclcsia, minimeque facultate indigere substituendi stationea sea tabeilas, dammudo tamen cruces omnes superposlUe vel in majori numéro persévèrent; secus veio nova orecUo novaque benediclio omnino requiritur, impetrata tamen ab Apostolica Sede potestate. o (In Rothomagen,^ 20 ang. 1844.;
' « Corn ad lucrifaciendas indulgentias, quœ pro stationum Viœ Crucis visitatione oonceduntur, minime requiratur tabularum erectio, sed cruciam, proindeque si ob vetudtatis causam ipsœ tabulie removentur pro ipsarum staitionom contemplatione, ac in earum locum etiam abnque pontiflcia facultate novs tabulée substituantur, indulgentiarum concessio persévérât, imo état cruces ipss, quœ necessario requiruntur, ob eamdem rationem, vetustate soi** ^icet labentes^ renovari debeant, dummodo de ipsis non sit major pars, née nova erectione indigetur, nec indulgentiarum beneficium amittitur. » (Detr. S. C. /nef., in Cameracen,, 13 noT. 1837.)
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quatorze stations qui composent la voie douloureuse. D'où il suit rigoureusement que si des tableaux sont proposés pour aider les fidèles dans la méditation de la Passion de Notre^ Seigneur, ces tableaux ne doivent pas avoir d'autre motif que la représentation exacte de l'objet même de la méditation. D'où suit encore, que, sous peine de poser un obstacle réel et insurmontable à l'acquisition des indulgences et d'exposer les fidèles à des erreurs graves, un thème quelconque d'iconographie, étranger aux quatorze stations reçues, eùt*il pour objet direct et unique une scène de la Passion, comme la Flagellation, ne peut être subrogé à aucune des stations ^
Or^ d'après la Sacrée Congrégation des Indulgences, les stations que, sous aucun prétexte, il n^est licite de modifier sont celles-ci :
1" station. — Jésus est condamné à mort.
2* station. — Jésus est chargé de la croix.
3^ station. — Jésus tombe sous la croix pour la première fois.
4* station. — Jésus rencontre sa très-sainte Mère.
5^ station. — Le Cyrénéen aide Jésus à porter sa* croix.
6* station. — Véronique essuie la face de Jésus.
?• station. — Jésus tombe pour la seconde fois.
8* station. — Jésus console les femmes de Jérusalem.
9* station. — Jésus tombe sous la croix pour la troisième fois.
lO"" station. — Jésus est dépouillé de ses vêtements et abreuvé de fiel.
11*^ station. — Jésus est attaché à la croix.
12* station. — Jésus meurt en croix.
* « An indulgentise concessœ Tisitantibus Viœ crucis etationes datœ sint ob CSbristi Domini paBsionis meditationem contemplandam in génère, an yero tazative pro meditatione illarnm stationum quatuordeclm qu» a fidelibus teneraliter cognoscuntur?
- A Ad 1> négative. »
c Ad 2, afflnnaUve. »
, c An posaint illia jam cognitis alis atationea sobrogari?
« Négative. » (S. C. Ind., in una Montù RegalU, 16 feb. 1839.)
LE CHEXUI DE LA CEOIZ. 11
13* station. — Jésus est déposé de la croix dans le sein de sa Hère.
14* station. — Jésus est mis dans le sépulcre.
9* La distance qui doit séparer une station de la station sui- Yante n'est pas déterminée. Cependant elle doit être suffisante pour nécessiter une marche, ne fût-elle que d'un pas, car il swait assez singulier que Ton put, sans remuer de place, faire €e que tout le monde appelle le chemin de la croix, et se contenter de s'unir mentalement à un exercice où, aux termes mêmes du langage^ le corps est appelé à prendre part\
En effet, à Rome, lorsque le chemin de la croix se fait pu* bliquement dans une église, les fidèles se mettent en marche à la suite de Tofficiant et s'arrêtent avec lui devant chaque station. En France, on se persuade qu'il suffit de suivre de sa place la marche exécutée par le seul clergé. Les décrets précédents montrent si en cela, comme en tant d'autres choses, nous sommes dans le vrai .
1 0* Le privilège de bénir et ériger les chemins de croix appartient en propre aux Frères Mineurs de l'observance et, par extension, aux Capucins, qui sont une ramification de Tordre franciscain. Or ce privilège s'étend à tous les lieux, églises, oratoires, couvents, hôpitaux, places publiques, etc. A Rome, les églises conventuelles de San-Francesco à Ripa et de San-Pietro in Montorio sont précédées d'une série de petits oratoires en plein vent, où chacune des stations est dé-
* c s. CoDgregatio, Indulgentiis sacrisque reliquiis prœpoeita, declaravit inter stationes Viœ Gnicis non requin distantiam œqualem Viœ Cruels HierosolymiteniB nec determinatam. (In Roman. ^ 3 decembr. 1736J
c Utrum CSiristi fidèles, in magno populi concursu, maxime cum ecclesia rapleta et compressa sit deyotis, possint sine corporis motu de loco in locum indulgentias Viœ Crucis lucrari?
c Négative. Singula enim summorum pontificum décréta affirmant, inter •lias eonditiones pro acquirendis stationum Vise Crucis indulgentiis, necessailo requin aliquem corporis motum, ut clarius declaratum est ab' hac Sacra ODngregationa, die 30 septembris 1837 : c Che si passi da una stadona «11^ altra par qnanto permette o la multitudine délie persone che la yisitano o k rittretlasa del luogo doTO sono erette. » (Deer. S. C. Ind,, in una HeivetiM, m ftbr. 1841.)
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signée par un monument orné d'un tableau peint à fresque et protégé par un treilllB de fer.
En vertu d*un rescrit pontifical, qui est essentiellement personnel, de simples prêtres ou même des évéques, n'appartenant pas à l'ordre de Saint-François, peuvent procéder à une érection canonique, mais cette érection, pour être valide, ne doit pas être faite en dehors des égUsos'.
11'* c( Si on veut ériger les stations hors de l'église, dit Clément XII, comme cela se pratique en beaucoup d'endroits, on doit tâcher de toujours terminer ou commencer par l'église, par le lieu sacré. Il faut absolument que les oratoires soient fermés par des barreaux qui empêchent l'entrée des personnes ou des aaimaux. Taut les oratoires que les croix doivent être placés eu des lieux non exposés à des irrévérences et si, dans la suite du temps, les lieux dans lesquels on les a érigés deviennent indécents, les supérieurs doivent les interdire : on leur eu fait un devoir strict de conscience.
12° « Dans une église ou lieu pieux, lorsque le local le permet, on fera bien d'ériger deux Vus crucis pour la commodité des fidèles, une pour les hommes, et l'autre pour les femmes. Lorsr^ue l'une est établie hors de l'église, on doit toujours en ériger une autre dans Téglise^ pourvu que l'édifice soit assez grand pour qu'il n'y ait pas de confusion ; dé cette manière, les fidèles pourront pratiquer le pieux exercice, sans être arrêtés par la pluie ni par d'autres empêchements. »
13° 11 n'est pas absolument nécessaire que la première station soit placée du côté de l'évangile. Cependant, puisque
A « 3. Ad per fommlam rdscripti ctiiBeatur prohibitum quominus Via cracis erigatur extra eccleBias vel oratoria sive publica sive privata, ex. gr. in coBina» teriis, vel in clau stria?
« 4. An 8ub pœna nallitatis apponatar facultatis delimitatio ad loca ubi ordo minoram obsenrautium S. Francisci non eustit, et ad ecoiesias et oratoria tantum ejusmodi locorum; ita ut Via crucis a sacerdota seculari in locia ia quibuB iaudatuB ordo extat, vel extra eccleaias teu oratoria erecta, denuo eiîp genda ait?
c Ad tertium et qoartum, affirmatiTô. » (Déerat de la Sacrée Gongrég. ûeê Indalgences, 20 janv. 1859, in Tomocen»)
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telles sont la coutume et la pratique générale» il faudrait des raisons graves pour s*en écarter ; car, dit encore le pape Clément XII, ce cet exercice doit se pratiquer d'une manière uni* forme dans tous les lieux, sans rien changer à ce qui s'est observé jusqu'ici dans les couvents de Tordre*. »
14^ L'exercice solennel du chemin de la croix, à Rome, a lieu le vendredi et le dimanche, dans l'après-midi. L'on allume les cierges du grand autel, ainsi qu'un cierge ou deux à chaque station. D'ordinaire, un sermon sur la passion précède la cérémonie.
La procession défile dans cet ordre : le porte-cruciflx, entre deux clercs tenant des torches allumées ou des lanternes, deux chantres, le clergé et Tofflciant, en surplis et étole rouge, ou violette pendant Tavent et le carême. L*on s'arrête à chaque station et l'on s'agenouille, pendant que les chantres disent le verset Adoramus te auquel les fidèles répondent : Quia per sanctam etc. Le prêtre lit une courte considération en français sur le sujet de la station. Il récite ensuite avec le peuple nnPa/er, un Ave et le verset Miserere yiostri. En passant d'une station à Tautre, les chantres chantent une strophe du cantique français^ à laquelle le peuple répond par un refrain. Quand le parcours des stations est terminé, le prêtre s'arrête au pied de l'autel et récite les versets et oraisons d'usage. Il monte les degrés de Tautel et, prenant le crucifix que tient le portecroix, il donne la bénédiction, sans rien dire, eu faisant le signe de la croix sur le peuple agenouillé.
J'ai insisté à dessein, malgré leur aridité, sur tous ces détails pratiques, parce que j'ai cru important do citer même textuellement les décrets de l'Église Romaine qui forment la législation en pareille matière. Les indulgences sont des fa-
> « An indifferens ait ut incipiant a coma epistolœ et desinaut in corna •▼angelii, aut vice versa ?
« Non est de necessitate prœcepti ut ad acquirendas indulgcntias incipiendam sit pium exercitium Viœ crucis a cornu evangelii ; bœc est tamen cousuetodo ac praxis gêner alis, quœ plis est innixa congruentiee rationibus. » (In una Brugen., 1837.;
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vears spiritaelles, que les papes distribuent à leur gré, avec toute l'étendue et la liberté d'une puissance que rien ne limite. Rome a donc pu imposer des règles spéciales pour Tob^ tention de ces indulgences, quelque répugnance que puissent avoir à les adopter des esprits minces et fâcheux^ suivant la parole de saint François de Sales. Nous terminerons avec lui ces préliminaires par cette louable pensée : « Il se faut arrêter à ce que Dieu ordonne et son Église... et en somme c'est une présomption insupportable à qui que ce soit de penser mieux entendre les nécessités spirituelles des fidèles et de s'imaginer être plus sage que l'Église ^ n