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Traité pratique de la construction, de l'ameublement et de la décoration des églises, selon les règles canoniques et les traditions romaines, avec un appendice sur le costume ecclésiastique

1. L’on nomme Via Crucis, ou Chemin de la Croix, une série de croix, seules ou accompagnées de tableaux, destinées à remémorer les principales scènes de la Passion de Notre-Seigneur. On désigne aussi sous ce vocable l'exercice pieux au moyen duquel les fidèles cheminant, comme Jésus-Christ, d’une station à l’autre, s’efforcent de gagner les indulgences attachées par les souverains pontifes à ces mêmes croix. Je n’ai point à m’occuper ici de la dévotion proprement dite, qui, d’ailleurs, a été, de ma part, l’objet d’un Traité spécial.

C’est l’affaire, un peu trop négligée, soit dit en passant, tant des livres de piété que des ouvrages de droit canonique. Mais mon rôle dans cette publication est d’envisager surtout

la question iconographique au double point de vue de l’art chrétien et de l’archéologie religieuse.

Qu’il me soit cependant permis, avant de commencer, de rechercher l’origine et les développements successifs du chemin de la croix, puis de baser mes observations sur des principes certains.

L’histoire ecclésiastique et les décrets du Saint Siège seront à la fois la source à laquelle je puiserai et l’autorité qui me servira d’appui. Ainsi guidé et éclairé, j’entre sans crainte en matière.

2. L’idée première du chemin de la croix remonte à la Mère de Celui qui, le premier, suivit la route du Calvaire pour le salut des hommes, nous invitant à marcher à sa suite : « Si quis vult post me 'venire, abneget semetipsum, et tollat crucem suam et sequatur me1. » Ainsi nous l’apprend la Légende dorée : « La sainte Vierge, dit Jacques de Voragine citant un livre apocryphe de saint Jean, resta dans sa maison près de la montagne de Sion. Et elle visita, tant qu’elle vécut, les différents endroits témoins du baptême, de la passion, de la résurrection et de l’ascension de son Fils* se livrant au jeune et à la prière1. » S’emparant de ce texte, populaire comme les sermons de l’archevêque de Gênes, le moyen-âge le traduisit en iconographie dans le Spéculum hu manæ salvationis , et distribua en huit casiers ou tableaux les reliques et les monuments de la vie mortelle du Christ. En effet, pour le peintre qui a enluminé le manuscrit, tous les événements d’une vie si remplie se rangent et se pressent dans une armoire à huit compartiments, qui renferme la crèche, où mangent le bœuf et l’âne et qui reçut Jésus à sa naissance ; le glaive et l’armée d’Hérode, persécuteur du Sauveur ; le calice de sa dernière agonie, la colonne et les fouets de sa flagellation, la croix et les clous de sa crucifixion, le titre qui le proclama dérisoirement roi des Juifs, le linge qui garda

* S. Matth., xvi, 24.

2 Légende dorée , trad. par G. Brunet, t. I, p. 269-270.

LE CHEMIN DE LA CROIX

l’empreinte de sa face vénérée, la pierre que sa toute-puissance leva du sépulcre et, sur le mont des Oliviers, d’où il monta aux deux, la trace de ses pieds sacrés. À cette vue, qui mêle à ses joies de si lamentables souvenirs, Marie se voile la figure de ses mains et comprime les soupirs qui l’oppressent 1 .

Cette miniature ingénieuse, datée de l’an 1324, n’est qu’une fiction, mais une de ces fictions qui sont un germe fécond pour l’avenir. Aux objets symétriquement groupés substituez leur représentation, éloignez les tableaux les uns des autres et vous aurez presque la réalité moderne. J’ai écrit presque à dessein, car, au xve siècle, en 1491, la B. Eustochie, Clarisse de Messine, combinait encore les mystères de la Passion avec les mystères de l’Enfance, dans le simulacre des saints Lieux élevé par son zèle et son industrie privée dans l’intérieur du cloître 2.

3. Au temps de saint Jérôme3, l’affluence des pèlerins était considérable à Jérusalem. Mais on y venait pour visiter et vénérer les Lieux saints, comme plus tard s’y rendirent les croisés, et non avec le but déterminé de méditer plus spécialement aux endroits sanctifiés par la passion du Sauveur.

Les reliques rapportées d’outre-mer par les pieux visiteurs ne manquaient pas autrefois. Les catalogues ou les reliquaires qui nous en restent nous les montrent recueillies indistinctement à la crèche ou au Calvaire, au mont des Oliviers ou au Sépulcre.

1 Bibliothèque Nationale.

2 « Contemplationi dedita, ut Christi vitam, mores, tolerantiam in tormentis invictam, tenaciori mente recoleret, sancta seorsim loca, quasi Hierosolymis esset, ex industria simularat. Intra cœnobii claustra confixerat Christi natalitium præsepium, ibi divæ matris ædes, ibi templum Salomonis, ibi Olivetum montem, ibi hortum in quo Salvator captus, ibi cœnaculum, ibi Annæ et Caiphæ domos, ibi Pilati prætorium, ibi Calvarium montem, juxtaque sepulchrum, quibus quotidie frequentatis, tanquam veris locis interesset, sponsi sui mansuetudinem, resque singulas ex ordine gestas lacrymabunda contemplabatur. » (Wadding. Annales Minorum , ad ann. 1491. )

3 S. Hieronym., Epist. xlvi.

4. La dévotion aux Lieux saints et à la passion de Notre-Seigneur existe certainement au moyen-âge, et il est facile de la constater. Mais on doit remarquer qu’elle se fortifie surtout et prend de l’accroissement lorsque les Franciscains fondent leur célèbre couvent de Terre-Sainte et, sous la protection du Saint- Siège, obtiennent la garde des saints Lieux. Ceci se passait en 1342.

Près de cent ans plus tard, lorsque la B. Eustocliie s’essayait au chemin de la croix, sur trois points à la fois du monde chrétien, jaillissait, sans accord préalable, comme spontanément une tige nait. de sa semence enfouie dans le sol, la sublime théorie du chemin de la croix, telle que nous la connaissons et pratiquons aujourd’hui.

En Allemagne, de riches pèlerins transformaient leur ville natale de Nuremberg en une nouvelle Jérusalem et accrochaient aux flancs de sa colline les stations en haut relief qui, de nos jours encore, excitent si puissamment l’admiration des voyageurs.

En Angleterre, deux descendants du glorieux martyr de Cantorbéry, les BB. Paul et Jean Becket, imitaient la voie douloureuse qui aboutit au sépulcre. A Cordoue, un humble frère prêcheur, le B. Alvaro, construisait dans son couvent autant d’oratoires que la Passion nombrait de stations. Je laisse volontiers au bréviaire dominicain le soin de raconter ce fait important, que Benoî* XIV, ce pape d’une science si vaste et d’une critique si sûre, n’a pas fait difficulté d’admettre et d’approuver. Voici comment s’exprime la leçon du deuxième nocturne de l’office du B. Alvaro, au 21 février :

« Singulari ac præcipuo erga Christi passionem agebatur affectu. Quamobrem loca sancta Palestinæ ejus mysteriis conspicua somma devotione lustravit; utque eorum monumenta aliqua in extructo a se cœnobio perpetuo extarent, varia in eo oratoria disposuit, in quibus redemptionis nostræ mysteria certis distincte stationibus exhiberentur ; quam subinde piam institutionem alia cœnobia adoptasse perhibentur. »

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