‹ Traité pratique de la construction, de l'ameublement et de la décoration des églises, selon les règles canoniques et les traditions romaines, avec un appendice sur le costume ecclésiastiqueChapitre 13 sur 244 · SIXIÈME STATION. — VÉRONIQUE ESSUIE LA FACE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

SIXIÈME STATION. — VÉRONIQUE ESSUIE LA FACE DE JÉSUS

Je me suis attaché, jusqu’à présent, au sens littéral du titre de chaque station. Continuant le même système, j’ai à relever de suite une erreur fort commune en iconographie et que n’a pas su éviter le sculpteur de Nuremberg, dont le basrelief est cependant fort remarquable. Or, cette erreur consiste à substituer le passé au présent : on ne montre pas Véronique essuyant la face du Sauveur, mais l’ayant déjà essuyée ; Jésus contemplant son image, et Véronique étonnée du miracle qui s’est opéré. En cela, elle me paraît plus occupée du public, vers lequel elle se tourne, que de la bonne action à laquelle l’a poussée sa piété.

Avec la sacrée Congrégation des Indulgences, employons donc désormais le présent, et, laissant de côté ce que j’appellerai une routine fâcheuse, n’ayons en vue que de représenter le moment où la Véronique essuie avec un linge la figure de Jésus-Christ, ensanglantée et couverte de poussière.

Il est une autre erreur non moins commune qu’il importe également de combattre. Quand la Véronique se présente devant le Sauveur, elle ne le trouve pas couché à terre ou courbé et près de fléchir sous le poids de sa croix, mais debout et droit, quoique affaibli, il est vrai, par les préliminaires de la Passion. Autrement cette pieuse femme eût dû se baisser, s’agenouiller, ce qui eût été pour elle aussi difficile que long. Je repousse donc comme invraisemblable l’attitude de prostration donnée au Sauveur par Lesueur (Musée du Louvre, n° 517), et, antérieurement, aux xve et xvie siècles, par des sculpteurs de la fin du moyen-âge (Musée de Cluny, n03 237 et 2809.).

LE CHEMIN DE LA CROIX

D’ailleurs coucher Jésus à terre, au moment où nous sommes arrivés, c’est manquer à la vérité iconographique, puisque la première chute est déjà éloignée et que la seconde n’a pas encore eu lieu.

Il me reste à signaler dans le bas-relief d’A. Kraft, à Nuremberg, deux traits principaux que je ne puis omettre, parce qu’ils complètent la scène, en lui donnant plus de développement et en la précisant davantage.

Derrière la Véronique, une porte haute, étroite et cintrée à son sommet, est ouverte. Elle vient de donner passage à la sainte femme qui s’est empressée d’aller au-devant du Sauveur. Est-ce la maison de la Véronique qui borde le chemin conduisant au Calvaire? Cela peut être, mais je ne pense pas que telle ait été l’intention du sculpteur, que je crois saisir dans cette phrase du pèlerin Lenguerant : « Tenant à la porte,, pour venir au mont de Calvaire, est la maison de sainte Véronique, dont Nostre Seigneur imprima sa sainte face ; et il y a à ladite maison des chevilles de fer. A la saluer, il y a vue ans et vu xl68 de pardons1. »

Cette porte est donc une porte de ville : les deux contreforts ou plutôt les deux tours qui la flanquent l’attesteraient au besoin. « Elle est appelée judiciaire, parce que les condamnés à mort sortaient par cette porte hors ville, pour aller au supplice... A quelques pas de là, on remarque sur la droite la maison de sainte Véronique2.

Jésus s’arrête un instant près de cette maison, au grand déplaisir de ses bourreaux, qui le frappent pour le faire avancer et cherchent à écarter sainte Véronique par des moyens moins violents, presque des paroles de persuasion.

Je ne saurais mieux peindre cette double scène de compassion charitable et de brutalité révoltante, qu’en empruntant

1 Annales Archéologiques , t. XXII, p. 246.

2 Le mont Valérien, ou Histoire de la Croix, des lieux saints et du Calvaire

établi au mont Valérien. Paris, 1826, p. 14.

à un pieux auteur du xvme siècle ces naïves, mais touchantes paroles 1 :

« Voici la plus belle action qui ait jamais été faite en faveur de Jésus-Christ souffrant. La dévote Véronique étoit dans la maison lorsqu’elle entendit le tumulte et les clameurs d’une multitude infinie de peuple et de soldats qui conduisoient le Sauveur au supplice ; elle se lève vitement, met la tête hors de sa porte, jette les yeux au milieu de la foule, et aperçoit son Rédempteur, qui laisse échapper un rayon de son visage et lui fait connaître par la lumière de la foi qu’il est le Fils de Dieu. A cette vue, transportée, hors d’elle-même, elle prend son voile, se jette en pleine rue au travers des officiers de justice et des soldats, sans se mettre en peine des injures et des coups qu’on lui donne : arrivée en présence du Sauveur, qui avait le visage tout couvert de sang et de sueur, elle l’adore malgré toutes les oppositions qu’on lui fait, et, avec son voile plié en trois doubles, elle essuie et nettoie ce divin visage obscurci sous les nuages des péchés du monde. Va, brave créature, tu es l’incomparable; tu n’as pas ta pareille sur la terre : en un temps où tout l’univers se conjure contre la vie de ton Sauveur, en un temps où Dieu son père l’a abandonné entre les mains des pécheurs, en un temps où les anges de paix pleurent amèrement, sans lui pouvoir donner aucun secours ; en un temps où ses apôtres l’ont quitté, trahi et renié ; en un temps où sa bonne mère la sainte Vierge, par sa pâmoison, l’a infiniment affligé ; en un temps où toute la ville de Jérusalem poursuit sa mort et son crucifiement ; en un temps où c’est un crime et un sacrilège parmi les Juifs de le reconnaître pour homme de bien, tu le révères comme ton Messie, tu l’adores comme ton Dieu, tu lui donnes du rafraîchissement et de la consolation au milieu de ses plus grands ennemis. En vérité, tu mérites une immortalité de gloire dans le temps et dans l’éternité, et aussi le Sauveur t’a fait le plus

1 A. Parvilliers, de la Compagnie de Jésus, La dévotion des prédestinez , ou, tes Stations de Jérusalem et du Calvaire . Limoges, 1734, p. 89-92.

LE CHEMIN DE LA CROIX

riche présent qu’il ait jamais fait à aucuné créature du monde : il t’a donné son portrait imprimé par trois fois sur Les trois doubles de ton voile. Étends ce voile devant les quatre parties de l’Univers ; fais voir à tous les hommes la face pitoyable et hideuse d’un Dieu souffrant. Prêche par tes images la Passion de Jésus-Christ, plus loin et en plus de lieux que ne l’ont prèchée les Apôtres. Pour moi, je te promets que j’aurai de la vénération pour toi toute ma vie, à cause de l’acte héroïque de ta charité, et ou en vivant, ou en mourant, j’aurai toujours dans l’esprit le souvenir, et dans ma bouche le nom de l’incomparable Véronique. »

Je ne puis laisser passer cette occasion sans parler de la sainte Face et de sainte Véronique, dont elle est l’attribut iconographique.

Le linge sur lequel resta l’empreinte de la figure de Notre- Seigneur est conservé à Rome, dans la basilique de Saint- Pierre, où dix fois par an on la montre au pape, aux cardinaux et aux fidèles agenouillés sur les dalles de la nef1.

Une inscription, que j'ai copiée dans la diaconie de Sainte- Marie-des- Martyrs, où l’on garde précieusement, à l’autel du Uruciflx, les restes vermoulus d’un coffre de bois qui servit au transport de la sainte relique, nous apprend comment, par les mains mêmes de sainte Véronique, le voile de la sainte Face vint de Palestine à Rome :

ARCA IN QUA SACRUM SUDARIUM OLIM A DIVA VERONICA DELATUM ROMAM EX PALESTINA. HAC IN BASILICA ANNIS CENTUM ENITUIT.

De l’église de la Rotonde, la sainte Face passa dans la basi-! lique de Saint-Pierre, où Urbain VIÏI la renferma dans une des chapelles supérieures des quatre grands piliers qui sup-

1 L'Année liturgique à Rome, p. 217. — « Asseritur iconem eamdem assert vari ostendique Romæ; imo, ut communiter traditur, Gienni (JaeD, en Andaj lousie) in Hispania nostra.» (De Ayala, Pictor christianus eruditus , p. 158.)

portent la coupole de Michel-Ange. La garde en est confiée aux chanoines de Saint-Pierre, qui seuls peuvent entrer dans ce sanctuaire privilégié. En conséquence, si le pape voulait accorder à quelque tête couronnée la faveur de voir de près une des plus précieuses reliques de la Passion, l’indultaire devrait préalablement se faire agréger au chapitre de la basilique et revêtir le costume canonial.

Une fois, cependant, il fut fait exception à la règle, ou plutôt, pour ne pas enfreindre la règle générale, Pie IX fit descendre dans la chapelle du Saint-Sacrernent les reliques insignes de la Passion. C’était vers le 8 décembre 1854. Il y avait alors dans la ville éternelle grand concours d’évêques, venus de presque tous les points du globe pour la solennité de la proclamation du dogme de l’immaculée Conception. Or, la plupart de ces évêques avaient manifesté le vif désir, sinon de monter à la loggja de Sainte-Véronique, au moins de contempler à loisir ce qui nous reste des traits du Sauveur, car, à la distance où ces reliques sont montrées aux fidèles, il est absolument impossible de rien distinguer.

Placée au milieu des cierges ardents et entourée de la sainte Lance et du Bois de la croix, la sainte Face trônait sur l’autel : et, n’était le respect dû à tous égards à la vénérable relique, il eût été facile, tant elle était rapprochée, d’y porter la main.

La consigne était sévère : les évêques seuls pouvaient entrer dans la chapelle et gravir les marches de l’autel ; tous les autres indistinctement devaient se tenir en dehors et se contenter de regarder à travers les barreaux de la grille. Mais la chapelle a trop de profondeur, et de la porte l’on distingue encore assez peu.

Longtemps j’épiai l’occasion. Enfin un évêque complaisant me permit de l’accompagner et de partager avec lui la faveur personnelle qui lui était faite. Or, voici ce que j’ai vu, après une sérieuse et minutieuse attention.

La sainte Face est enfermée dans un cadre d’argent, doré par endroits et de forme carrée, sévère d’aspect et peu re-

LE CHEMIN DE LA CROIX. 69

haussé d’ornements . La simplicité du relief fait d’autant plus ressortir l’intérieur du tableau que protège un cristal épais. Malheureusement, par une de ces coutumes trop fréquentes en Italie, une lame de métal couvre l’intérieur et ne laisse dégagée que la figure, dont elle dessine les contours. A ces contours, franchement accusés, Ton soupçonne de longs cheveux qui retombent sur les épaules, et une barbe courte qui se bifurque en deux mèches peu fournies. Le reste des traits est si vaguement dessiné, ou plutôt si complètement effacé, qu’il m’a fallu la meilleure volonté du monde pour apercevoir la trace des yeux ou du nez.

En somme, on ne voit pas le fond de l’étoffe, caché par une application inutile de métal, et à l’endroit de l’empreinte on n’aperçoit qu’une surface noirâtre, ne donnant presque pas forme de figure humaine.

A la sacristie de Saint Pierre, on vend aux étrangers ce que l’on appelle des « fac-similé » de la sainte Face. Ils sont imprimés sur toile avec une gravure qui me paraît ancienne de cent et quelques années au plus, scellés du sceau d’un chanoine et authentiqués de sa signature1. Lequel sceau et laquelle signature me paraissent certifier simplement que la copie a touché à l’original, et par conséquent devient ellemême un objet de piété, mais non qu’elle ressemble en quelque chose à la sainte Face. C’est donc un pieux souvenir que l’on peut emporter avec soi, mais non un objet d’étude qui, iconographiquement parlant, ait pour nous une valeur réelle.

Je n’ai point à examiner si toutes les saintes Faces que l’on vénère en différents lieux sont authentiques ou la « doublure, » selon le père de Parvilliers, du voile de la Véronique.

'* Ce pieux commerce de « véroniques » est déjà ancien, car, au xvie siècle , il y avait un peintre qui ne faisait pas autre chose que copier la sainte Face • C’est ce qui résulte de cette épitaphe, rapportée par Martinelli, p. 208 :

« Cornelia, filia Cornelii de Briel, Theutonica, uxor Joannis de Dumen, in Romana curia veronicarum pictoris, hic sita est. Vix. an. 26, obijt 28 januarij 1526. »

Peu importe ici à la question qui nous occupe : il nous suffit d’avoir fait connaître la sainte Face la plus célèbre, et d’ajouter que, depuis le xxv® siècle1, c’est à ce signe qu’on reconnaît sainte Véronique. En effet, on la représente toujours tenant à deux mains et par les extrémités supérieures un linge souple et faisant des plis, sur lequel la tête du Christ rayonne de manière à former les rayons d’un nimbe crucifère.

Véronique est un nom propre, qui s’applique, non à une personne, mais à un objet sacré. Les Grecs l’ont composé de deux mots, qui signifient : vraie image, effigie véritable. Nous l’avons reçu dans son acception logique, mais nous l’avons bientôt détourné de son sens primitif pour l’appliquer exclusivement à la personne aux mains de qui se voyait le « Véronique2, » comme on disait au xv® siècle. L’attribut est devenu le sujet, l’accessoire a été transformé en objet principal, la substance inanimée a pris vie, et maintenant, par interversion des rôles, la pieuse femme qui essuya la figure de Notre-Seigneur n’est plus connue que sous la dénomination de Véronique, substitué au nom de Bérénice 3 qu’elle portait, tandis que l’effigie elle-même s’est vue nommée sainte Face ou, comme à Rome, Suaire de sainte Véronique, « Sudarium sanctæ Veronicæ, » le suaire sur lequel a été imprimée miraculeusement l’image sacrée et véritable du Fils de Dieu fait homme.

J’ai donné plus haut le portrait de Marie : je ne puis me dispenser maintenant d’ajouter celui de Jésus-Christ. Les monuments ne suffisent pas toujours aux artistes sérieux et intelligents, il faut encore leur mettre sous les yeux les textes les plus anciens et les plus utiles à compulser. C’est ainsi

1 Bibliothèque de l’Arsenal, « Livre d’Heures, » ms. de la fin du xiv* siècle, n<> 259.

* a Livre d’Heures, » manuscrit de la bibliothèque de l’Arsenal, p. 290.

3 « Inde ingens studium Bérénices passibus æquat,

Quae mentem ac Dominum, neglecta morte, requirit. •

Martinelli, p. 282. — Db Ayàlà, Pictor christianus eruditus. Madrid, 1730, 5. 158.

LE CHEMIN DE LÀ CROIX. 71

qu’aux vives clartés de la tradition, ils formeront un type qui se rapprochera le plus possible du type original.

J’emprunte donc à V Histoire de Dieu de M. Didron le passage qui suit *, dans lequel sont traduits les textes les plus précis relativement au portrait de Jésus-Christ :

« Le signalement qu'on va lire, et qui est d’une grande valeur, fut envoyé au Sénat romain par P. Lentulus, proconsul en Judée avant Hérode. Lentulus avait vu le Christ et l’avait fait poser devant lui, en quelque sorte, pour dessiner ses traits et sa physionomie. Ce portrait, tout apocryphe qu’il soit, n’en est pas moins un des premiers que nous connaissions ; il date des premiers temps de l’Église, et les plus anciens Pères l’ont mentionné. Lentulus écrit donc au Sénat :

« Dans ce temps apparut un homme, qui vit encore et qui « est doué d’une grande puissance : son nom est Jésus-Christ. « Ses disciples l’appellent fils de Dieu, les autres le regardent « comme un prophète puissant. Il rappelle les morts à la vie, « il guérit les malades de toute espèce d’infirmités et de lan- « gueurs. Cet homme est d’une taille haute et bien propor- « tionnée ; sa physionomie est sévère et pleine de vertu, de « façon qu’à le voir on le puisse aimer et craindre aussi. Les « poils de sa tête ont la couleur du vin et, jusqu’à la nais- « sance des oreilles, sont droits et sans éclat. Mais, des « oreilles aux épaules, ils brillent et se bouclent. A partir des « épaules, ils descendent dans le dos, distribués en deux par- « lies à la façon des Nazaréens. Front pur et uni, figure sans « tache et tempérée d’une certaine rougeur, physionomie no- « ble et gracieuse. Le nez et la bouche sont irréprochables.

« La barbe est abondante, de la couleur des cheveux, et four- « chue. Les yeux sont bleus et très-brillants. A reprendre et à « blâmer, il est redoutable ; à instruire et à exhorter, il a la « parole aimable et caressante. La figure est d’une gravité et « d’une grâce merveilleuses. Personne ne l’a vu rire une seule

1 Didron, Histoire de Dieu , in-4°, p. 227-230.

« fois, mais on Ta vu plutôt pleurer \ Elancé de corps, il a les « mains droites et longues, les bras charmants. Grave et me- « suré dans ses discours, il est sobre de paroles. De figure, il « est le plus beau des enfants des hommes 2. »

« C’est d’après cette ancienne description que l’empereur Constantin avait fait peindre les portraits du fils de Dieu. Au vme siècle, du temps de saint Jean Damascène, les principaux linéaments de cette figure remarquable avaient persisté comme ils persistent encore. La chevelure et la barbe, d’une couleur peu déterminée dans la lettre de Lentulus, car le vin peut être blond, doré, rouge ou violet, se caractérisent nettement dans Damascène, qui ajoute encore la couleur de tout le visage. Du reste, comme Lentulus, Damascène se prononce pour la beauté du Christ, et reproche durement aux manichéens l’opinion contraire. Ainsi donc le Christ, qui avait pris la forme d’Adam, reproduisait exactement les traits de la Vierge Marie. « Taille <' élevée, sourcils abondants, œil gracieux, nez bien propor- « tionné, chevelure bouclée, attitude légèrement courbée,

1 « Le texte n’est pas suffisamment clair, et la rigueur grammaticale voudrait peut-être : « Personne ne l’a vu rire, et pas même pleurer. » Mais l’Evangile déclare que Jésus a pleuré sur Lazare et sur Jérusalem. Une des larmes versées par le Christ était spécialement honorée à Vendôme, qui la possédait. Le père Mabillon a fait sur cette larme une lettre qui est célèbre. »

2 « Hoc t'empore vir apparuit et adhuc vivit, vir præditus potentia magna ; nomen ejus Jésus Christus. Hommes eum prophetam potentem dicunt, discipuli ejus filium Dei vocant. Mortuos vivificat, et ægros ab omnis generis ægritudinibus et morbis sanat. Vir est altæ staturæ proportionate, et conspectus vultus ejus cum severitate et plenus efficacia, ut spectatores amare eum possint et rursus timere. Pili capitis ejus vinei coloris usque ad fundamentum aurium, sine radiatione et erecti, et a fundamento aurium usque ad humeros contorti ac lucidi, et ab humeris deorsum pendentes, bifido vertice dispositi in morem Nazaræorum. Frons plana et pura; faciès ejus sine macula, quam rubor quidam temperatus ornât. Aspectus ejus ingenuus et gratus. Nasus et os ejus nullo modo reprehensibilia. Barba ejus multa et colore pilorum capitis, bifurcata. Oculi ejus cœrulei et extreme lucidi. In repreliendendo et objurgando, formidabilis ; in docendo et exhortando, blandæ linguæ et amabilis. Gratia miranda vultus cum gravitate. Vel semel eum ridentem nemo vidit, sed flentem imo. Protracta statura corporis, manus ejus rectæ et erectæ, brachia ejus delectabilia. In loquendo ponderans et gravis, et parcus loquela. Pulcherrimus vultu inter homines satos. » (Codex apocryphus Nov. Testant., ap. Fabriciüm, Hamburgi, 1703 ; 1* pars, p. 301-302.) »

LE CHEMIN DE LA CROIX

« couleur élégante, barbe noire, visage ayant la couleur du « froment comme celui de sa mère, doigts longs, voix sonore, « parole suave. Extrêmement agréable de caractère, il est « calme, résigné, patient, entouré de toutes les vertus que la « raison se figure dans un Dieu homme 1. »

A ces deux portraits esquissés avec tant de soin, j’aimerais en ajouter trois autres, que j’ai étudiés à Rome, trop imparfaitement pour en parler. Je ne sais pourquoi Rome s'obstine à être la ville du mystère. Il est de ces objets vénérés, de ces reliques saintes que l’art et la piété ont intérêt à connaître, et que malheureusement Ton ne voit pas ou que l’on voit mal. Il faudrait les produire au grand jour et ne pas craindre le scepticisme railleur de quelques incrédules ignorants. Si ces reliques sont réellement authentiques, la vérité jaillira comme une étincelle au choc de la science, et ce choc, cette discussion ferme, suivie, consciencieuse, je l’appelle de tous mes vœux. La piété croit sans voir, mais la raison demande à voir pour croire. Les plus belles images de dévotion, les plus utiles aussi pour la science, seraient celles qui reproduiraient la sainte Face envoyée par Jésus-Christ même à Abgare, roi d'Édesse, et que possède à Rome l’église de Saint-Sylvestrein-Capite 2 ; le Christ peint par saint Luc ou par les anges, qui

1 « Qui cum impollutis manibus formaverit hominem, homo ipse ex sancta Virgine ac Dei génitrice Maria sine mutatione aut variatione factus, carni communica\it et sanguini, animal rationale, intelligentiæ et scientiæ capax, trium forte cubitorum magnitudine, carnis crassitie circumscriptus, nostræ simili forma conspectus est, maternæ similitudinis proprietates exacte referens, Adamique formam exhibens. Quocirca depingi eum curavit (Constantinus Magnus), quali forma veteres historici descripsere : præstanti statura, confertis superciliis, venustis oculis, justo naso, crispa cæsarie, subcurvum, eleganti colore, nigra barba, triticei coloris vultu pro materna similitudine, longis digitis, voce sonora, suavi eloquio, blandissimum, quietum, longanimem, patientem, hisque affines virtutis dotes circumferentem, quibus in proprietatibus Dei virilis ejus ratio repræsentatur; ne qua mutationis obumbratio, aut diversitatis variatio in divina Verbi humanatione deprebenderetur veluti manichæi delirarunt. » (Op. S. Joh. Damas., tom. I, p. 630-631) — « La barbe du Christ, ordinairement roussâtre aujourd’hui, était noire à cette époque. »

2 L'Année liturgique à Rome, p. 190.

est enseveli dans le Sancta Sanctorum 1 ; et l’effigie du Sauveur donnée par saint Pierre au sénateur Pudens, que montre, le jour de Pâques, l’abbé du monastère de Sainte-Praxède 2.

On fouille à grands frais les catacombes pour y chercher les traces les plus anciennes du christianisme et de l’art primitif, tandis qu’on a sous la main et qu’on néglige les trésors les plus précieux.

De ces trois portraits du Sauveur, l’un, également imprimé sur linge comme la sainte Face, est peu visible ; l’autre s’altère, oublié dans la sacristie des Bénédictins de Vallombreuse ; enfin le troisième, recouvert d’une lame d’argent par Innocent III, laisse mal apercevoir une simple copie sur toile de la figure sous un cristal obscurci par la poussière. Pour nous, ce serait le plus intéressant, parce qu’il est le plus complet, le Christ y étant représenté en pied ; mais, outre qu’on le voit rarement, on ne peut s’arrêter à le contempler ; à peine est-on admis à passer devant. Il a fallu, pour constater qu’on n’y voyait pas grand’chose, une patience et une bonne volonté à toute épreuve. Force nous est donc de dire de ce portrait ce qu’en a dit un Romain, d’après un manuscrit de la bibliothèque Yaticane : « Hanc vero (imaginem) a patriarchali domo accepit, mensuram habentem ætatis, et figuram, et reliquas figuræ proprietates, quales, ut aiunt, tradiderunt hi qui Cliristum nobiscum conversari viderint, ut xnensura quidem ad très extendebatur ulnas ; figura autem parva et incurva, et mansuetudo in facie exoriens. Partes autem faciei, supercilia compta, unita vero, et in se ipsa respicientia, pulchris oculis, pulchris naribus ; color mixtura ex excellentissimis coloribus, quemadmodum natura optime misceret. Caput crispis capillis, flava cæsarie paulatim aurum referens, manus (quæ omnia operatæ sunt) digitos in longius protrahebant ; ut autem in universum dicam, totus character talis erat, qualis et ejus quæ immaculate eum peperit. Cui

1 L'Année liturgiq. à Rome, p. 190.

a Ibidem, p. 202.

LE CHEMIN LE LA CROIX. 75

enim assimilari poterat is qui in terra sine pâtre fuit, ut a principio sine matre 1 . »

Je termine cet article en traduisant en mesures modernes les expressions « trois coudé es., trois aunes, » qui se rencontrent dans les documents anciens. La taille deNotre-Seigneur est indiquée dans le cloître de Saint-Jean-de-Latran par une tablette que supportent quatre colonnes : or, cette tablette donne jusqu’au sol 1 mètre 85 centimètres, mesure identique à celle que j’ai vue à Grotta-Ferrata (États-Pontificaux), qui y ajoute 46 centimètres pour les épaules2.

Page 1