‹ Traité pratique de la construction, de l'ameublement et de la décoration des églises, selon les règles canoniques et les traditions romaines, avec un appendice sur le costume ecclésiastiqueChapitre 14 sur 244 · SEPTIÈME STATION. — JÉSUS TOMBE POUR LA SECONDE FOIS · texte numérisé non relu

SEPTIÈME STATION. — JÉSUS TOMBE POUR LA SECONDE FOIS

Les sculptures de Nuremberg, et les bulles de Benoît XIII (1727) et de Benoît XIV (1741), rapportant les indulgences attachées par les souverains pontifes aux stations de Jérusalem, ne mentionnent qu’une seule chute.

Ayant à parler ici d’une seconde chute et, plus tard, d’une troisième, il ne sera pas inutile de rechercher l’origine de ces chutes successives, sur lesquelles se taisent à la fois l’Écriture et les Pères.

Or, à mon avis, l’origine en est dans les visions qu’eurent, à différentes époques, des personnes extatiques, comme celles dont je vais parler.

Pour ne citer que des faits récents qui montrent la continuité de cette tradition, en voici un qui a d’autant plus d’actualité, que l’humble religieux qui fut l’objet de cette grâce particulière sera bientôt placé sur les autels à titre de bienheureux. Il s’agit du capucin Fr. Diego Joseph, de Cadix, mort en 1801.

« Ses supérieurs voulaient lui confier la charge de missionnaire apostolique, mais il ne fallut rien moins qu’une vision

1 Martihelli, Roma ex et/mica sacra. Romæ, 1653, p. 142.

* L’Année liturgique à Rome, p. 198.

pour vaincre les scrupules de son humilité. Une nuit qu’il priait dans le chœur, le Christ lui apparut portant sa croix, et il le vit s'affaisser sous le fardeau. Diego s'élança pour soutenir le Rédempteur... — Comment, Seigneur, lui dit-il, vous tombez ? — Oui, répondit Jésus, puisque tu songes à m’abandonner, au grand détriment des brebis que j’ai rachetées, toi qui me soutenais 1 ! »

Cette chute, qui ne manque pas d’analogie avec l’apparition de Jésus à saint Pierre, connue à Rome sous le nom de ((Domine quo vadis, » est exprimée aussi, mais répétée indéfiniment dans la vie de sœur Marie Villani : « Une autre fois, y est-il dit, le Seigneur se fit voir à elle...; le poids de deux lourds morceaux de bois, qui composaient la croix, lui chargeait les épaules ; aussi était-il courbé et souvent il tombait à terre, mais il était forcé de poursuivre le chemin malaisé et dur du Calvaire, pressé par l’insolence de bourreaux inhumains qui le blessaient à mort et le frappaient avec des bâtons noueux pour le solliciter de hâter son pas 2. »

Ce texte, tout en disant beaucoup, ne détermine pas le nombre des chutes. On comprend qu'une fois lancé dans cette voie de progression, le chiffre aille toujours croissant ; aussi ce qui était unité dans le principe se triple dans la suite des siècles, et la tradition accepte trois chutes au lieu d’une. Enfin, presque de nos jours, on a imprimé que sœur Anne-Catherine Emmerich avait vu tomber sept fois le Christ dans le court trajet du prétoire au Calvaire 3. De telles observations, exagération ridicule de la vérité, finissent par jeter du discrédit sur la tradition elle-même, qui affirme déjà beaucoup en couvrant de sa sanction les trois chutes du chemin de la croix.

Le moyen-âge n’offre point d’exemples de la septième sta-

1 Rosier de Marie, anuée 1863, n° 48, p. 767.

2 Vita délia serva di Dio suor Maria Villani. Napoli, 1674, p. 504.

3 La douloureuse Passion de N.-S. J.-C., d’après les méditations d’Anne - Catherine Emmerich, religieuse Augustine du couvent d’Agnetenberg, à Dulmen, morte en 1824, traduite de l’allemand par l’abbé de Cazalès. Paris, in-12.

LE CHEMIN DE LA CROIX

tion. C’est donc à un contemporain que nous en demanderons l’iconographie. Or, l’allemand Fuerich a rendu ce sujet avec une sagacité égale à son talent. Jésus vient de tomber exténué de fatigue. Il est altéré, et sa bouche s’ouvre* pour boire l’eau du torrent qu’il traverse. Les soldats essayent de le relever, le déchargent de sa croix qui l’écrase, ou tirent brutalement la corde qui entoure ses reins. Derrière lui, gourmandent, activent et menacent ces Juifs haineux de la Synagogue, à qui les douleurs de la victime sont une jouissance.

Le trait caractéristique, saillant, de ce tableau vigoureusement traité, est la chute de Jésus dans le torrent de Cédron, ainsi que l’avait annoncé le prophète David, mettant en parallèle ses humiliations et sa gloire : « De torrente in via bibet, propterea exaltabit caput. » (. Psalm . cix, 8.)

Et, pour parler ici le langage symbolique du moyen-âge, qui embaume comme un parfum, cette eau a plusieurs significations mystiques, selon qu’elle est prise en bonne ou en mauvaise part.

Avec l’Apocalypse, l’eau abondante à laquelle le Christ altéré s’abreuve représente les peuples nombreux pour qui il souffre la mort: « Aquæ multæ populi multi sunt. » ( Apoa xvii, 15.)

Prise au contraire dans son autre acception d’eau qui bouillonne et ravage, de torrent qui se précipite et dévaste, d’obstacle difficile à franchir, d’accident momentané, mais violent, impétueux, l’allusion biblique devient l’eau de la tribulation qui inonde l’âme du Sauveur : « Intraverunt aquæ usque ad animam meam » (Ps. cxviii, 2) ; Fabjection et l’abaissement de tout son être : « Sicut aqua effusus sum » ( Ps . xxi, 15 ; ) la fureur de ses bourreaux qui l’oppressent : « Circumdederunt me sicut aqua tota die » ( Ps. lxxxvii, 18); puis les peines du chemin: « Torrens, pœna in via1, » et le torrent de la persécution : « Torrens, perse-, cutionis incursus 2. »

1 Distinct . monasticæ, apud Pitra, Spicilegium Solesmense , t. III, p. 485.

8 S. Eucherii Formulæ minores , ibidem, p. 406.

Sur le bord du torrent, croît solitaire et vivace une petite plante dont les racines pénètrent à travers les cailloux. Le vent l’agite, l’eau dépose son limon sur ses feuilles, Fimpétuosité du torrent la fait fléchir. Mais, quand Forage est passé et que le ciel s’est rasséréné, la plante se redresse, revit aux rayons du soleil et, sous sa tiède influence, produit une fleur suave et brillante.

La fleur, dit saint Eucher1, est l’emblème du Christ, que les eaux menacent d’engloutir, mais que la main de Dieu protège et délivre : « Assumpsit (Dominus) me de aquis multis. Eripuit me de inimicis meis fortissimis et ab his qui oderunt me. » {P s. xvn, 17-18.)

Cette allusion me sourit, car elle est pleinement dans l’esprit du moyen-âge. L’âme pieuse a besoin d’échapper aux étreintes de la douleur et de s’arrêter un moment à des pensées de consolation.

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