‹ Traité pratique de la construction, de l'ameublement et de la décoration des églises, selon les règles canoniques et les traditions romaines, avec un appendice sur le costume ecclésiastiqueChapitre 15 sur 244 · HUITIÈME STATION. — JÉSUS CONSOLE LES FEMMES DE JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

HUITIÈME STATION. — JÉSUS CONSOLE LES FEMMES DE JÉRUSALEM

Des quatre évangélistes, saint Luc est le seul qui raconte le sujet de cette huitième station, et il le fait avec des détails si précis qu’il n’est pas besoin d’aller chercher ailleurs des renseignements iconographiques.

Or, cette scène touchante se compose ainsi :

En tête du cortège marchent les deux larrons qui doivent être crucifiés avec Jésus. L’historien sacré ne dit pas s’ils portaient eux-mêmes leur croix. Nicolas Alunno, deFoligno, dans le curieux tableau conservé au Louvre, soutient l’affirmative, tandis qu’à la même époque A. Kraft se prononçait pour la négative. L’opinion reste donc libre à cet égard, et l’artiste peut choisir à son gré l’iconographie qui lui plaît le mieux.

i Form, min., ap. Spicil, Solesm t. III, p. 402 : « Flores, Christus. »

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Le cortège est fermé par la foule du peuple et un groupe de femmes qui se lamentent.

Au milieu marche Jésus, entouré de soldats. Mais à ces cris qui pénètrent jusqu'à son cœur, à ces voix connues qui émeuvent sa sensibilité, il se détourne pour adresser aux filles de Jérusalem, qui pleurent sa douloureuse agonie, quelques paroles de consolation et pour les engager à reporter sur ellesmêmes leurs larmes et leurs soupirs.

Voici maintenant le texte de saint Luc. C’est les yeux sur la station de Nuremberg qu’il faut lire les six versets que l’évangéliste consacre à ce tableau où la douleur est tempérée par la pitié, où la compassion qui émeut les saintes femmes éclipse momentanément la brutalité toujours persistante des bourreaux.

« Sequebatur autem ilium multa turba popuii et muiiernm, quæ plangebant et lamentabantur eum.

« Conversus autem ad illas Jésus dixit : Filiæ Jérusalem, nolite flere super me, sed super vos ipsas flete et super filios vestros.

« Quoniam ecce veniunt dies in quibus dicent : Beatæ stériles et ventres qui non genuerunt, et ubera quæ non lactaverunt.

« Tune incipient dicere montibus : Cadite super nos ; et coLf libus : Operite nos.

« Quia si in viridi ligno hæc faciunt, in arido quid fiet ?

« Ducebantur autem et alii duo nequam cum eo, ut interficerentur. » (S. Luc., xxm, 27-32.)

Quelles sont ces « Filles de Jérusalem » dont les mains jointes ou baissées expriment à la fois l’étonnement et la tristesse, tandis que leur figure troublée accuse un profond chagrin? Le père Parvilliers se charge de nous l’apprendre : «Une troupe de femmes, dit-il, et de filles dévotes qui avoient assez souvent assisté à ses divines prédications, et qui avoient été les témoins oculaires de ses grands miracles, le voyant passer en un état si pitoyable et si indigne de la réputation et dé

l’estime en laquelle ilétoit un peu auparavant, furent touchées d’une extrême compassion ; et, par une tendresse de cœur naturelle au sexe, se mirent à jeter de tristes cris, à faire de lugubres lamentations, à répandre des torrents de larmes... 11 faut bien ici remarquer que Notre-Seigneur ne condamne pas les larmes qu’on répand par compassion de ses souffrances, mais qu’il témoigne aimer mieux qu’on pleure les péchés qui sont cause de ses souffrances1. »

Georges Lenguerant, le pèlerin flamand du xve siècle, précisant le lieu de la huitième station, constate que Jésus s’arrêta à un carrefour auquel aboutissaient trois rues pour sécher les larmes des pieuses femmes qui se pressaient sur ses pas: « Plus avant dedans la ville, il y a ung chemin de trois rues où Nostre-Seigneur Jhesus se retourna sur les femmes de Jérusalem... A saluer ced. lieu on y a vnc ans et vu xlcs de pardons 2. »

De l’étude des textes, si nous passons à l’inspection des monuments, nous voyons généralement cette scène mêlée à l’une de celles qui précèdent, sans que l’artiste ait songé à séparer deux faits que la tradition a distingués, mais que rien ne répugne à trouver réunis. Aussi, sur le bel ivoire du Louvre (xme siècle,) trois saintes femmes suivent tristement Jésus assisté du Cyrénéen.

Au Louvre également, Fra-Angelico, dans son grand et magnifique tableau du Couronnement de la Yierge, a peint, sur l’orfroi de la chasuble d’un évêque, Jésus portant sa croix, que Simon soulève par derrière, et consolant deux saintes femmes qui essuient avec les pans de leurs manteaux les larmes qui coulent de leurs yeux. Le pieux et habile peintre de Fiesole a orné la tête de ces deux femmes du nimbe de la sainteté ; sans blâmer précisément cette hardiesse iconographique, je n’ai pas non plus l’intention de la citer comme exemple, ces femmes n’ayant point dans l’histoire un nom connu qui autorise une pareille distinction.

1 La Dévotion des Prédestinez , p. 81-83.

2 Annales Archéologiques , t. XXII, p. 246.

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9. NEUVIÈME STATION. — JÉSUS TOMBE SOUS LA CROIX POUR LA TROISIÈME FOIS.

La troisième chute est légendaire, comme les deux chutes précédentes ; le moyen-âge, peu attentif à la première, s’est encore moins préoccupé des deux dernières, qui, du reste, n’avaient probablement pas vogue alors.

Le passé est donc pour nous sans modèles et, parmi les œuvres contemporaines, je n’ai à puiser qu’une ou deux idées, au plus, dans le chemin de croix allemand que j’ai eu plusieurs fois occasion de citer. En effet, selon Fuerich, Jésus tombe, pour la troisième fois, à quelque distance de la ville de Jérusalem, dont on aperçoit les murailles, et sur la pente de cette colline, dont il lui reste à atteindre le sommet, et qu’ont déjà gravie les chefs à cheval du funèbre cortège.

Acceptant cette idée qui me semble parfaitement juste, je trouve son équivalent et presque sa traduction dans un émail de Limoges de la fin du xve siècle, et classé au musée de Cluny sous le n° 996. Jésus-Christ s’est affaissé sous le poids de la croix, que tient encore pourtant le Cyrénéen. Il n’est pas étendu à terre, mais seulement agenouillé, comme une victime qui fléchit. Un chef de cohorte à cheval, le bâton de commandement en main, donne le signal ; aussitôt les soldats se jettent sur Jésus et le maltraitent pour le faire lever. La scène se passe au pied même du Calvaire.

Je n’ai point à expliquer cette chute nouvelle, ni à en justifier la vraisemblance ; mais qu’il me soit permis de citer ici le témoignage du père Parvilliers, qui a écrit, au sujet de la première et unique chute admise par lui, des paroles bien senties, qui me semblent mieux appropriées à la troisième et dernière chute :

« Pour bien concevoir cette chute, il faut remarquer que la

croix avoit quinze pieds en longueur et huit pieds en travers ; qu’elle avoit de l’épaisseur à proportion, et par conséquent qu’elle étoit fort pesante ; que Notre-Seigneur étoit épuisé de forces à cause de son agonie, de sa sueur de sang et de toute la fatigue de la nuit précédente, comme aussi à cause des cruels et sensibles tourments qu’il avoit soufferts, et de la grande perte de sang qu’il avoit faite durant la flagellation et le couronnement d’épines ; qu’il n’avoit reçu aucun rafraîchissement depuis la Cène, qu’un peu d’eau froide et bourbeuse, qu’il avoit bue en tombant dans le torrent de Cédron ; que les soldats impitoyables ne lui donnoient pas le temps de respirer, mais le faisoient marcher à force de coups, et lui coupoient l’haleine ; que la croix, qui traînoit d’un bout parterre sur un pavé inégal, lui battoit continuellement la tête avec d’horribles secousses, et enfonçoit de plus en plus la couronne d’épines ; que la rencontre pitoyable de sa bonne mère mortellement affligée lui avoit navré le cœur. Ainsi toutes ces choses, concourant ensemble, firent tomber Notre-Seigneur sous le poids de la croix. Contemple donc, mon âme, ton charitable Rédempteur, à demi écrasé sous l’arbre du pressoir de la justice de Dieu. Regarde comme son précieux sang coule de toutes les parties de son corps et teint le pavé sur lequel il est tombé1. »

Fuericb a fait fleurir quelques plantes sur le bord du chemin que Jésus-Christ arrosa de son sang. Pour nous, la fleur symbolique qui convient le mieux en cette circonstance, c’est la rose. Ainsi Je pensaient, au moyen-âge, saint Bernard et le cardinal Pierre de Capoue.

La rose, en effet, naît d’une tige verte et chargée d’un vert feuillage, comme le Christ naquit de Marie, pleine des dons vivifiants de la grâce2.

Les épines qui l’entourent signifient la vie mortelle, l’hu-

1 La Dévotion des Prédestinez , p. 76-78.

2 « Rosa stipitem habet viridem; et stipes rosæ nostræ, quæ est Ckristus, idt est Virgo Maria, Spiritus sancti virore virebat. » (Petrus Capuanus, apud Spicilegium Solesmense, t. III, p. 491.)

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inanité, que le Christ revêtit pour nous parer au ciel de son immortalité \

Enfin la rose, par sa couleur empourprée, mieux que larose mythologique qui se teignit du sang des dieux, rappelle le sang qui coula, à la douloureuse Passion du Sauveur, sous le pressoir de la croix 1 2.

Le moyen-âge a eu des p oëtes d’une très-grande élévation de pensées ; parmi ces poètes, il en est peu qui aient laissé après eux une mémoire plus durable que les commentateurs de l’Ecriture et les auteurs symboliques.

.J’avais cru un instant à l’idéalisme pur de ces imaginations ardentes, et je doutais que leur poésie si suave eût passé dans les œuvres des artistes, mais une découverte récente m’a donné pleine satisfaction sur ce point. En effet, j’ai rencontré dans l’église paroissiale de Brin-sur- Allonne, au diocèse d’Angers,; un fer à hosties du xme siècle, dont l’hostie principale reproduit une crucifixion. Or, des plaies du Sauveur coulent de nombreuses gouttes de sang, qui se changent aussitôt en roses gracieuses. C’est à la lettre la traduction exacte et rigoureuse d’un passage du « Livre de la Passion, » où s’épanche et déborde l’âme profondément mystique du pieux abbé de Clairvaux. Je ne saurais mieux finir cette station que par une citation où tout est lumière, vie,, amour et parfum, regrettant de ne pouvoir faire passer dans notre langue les expressions et les délicatesses exquises dont étincelle le texte original, qui en reçoit un charme inexprimable :

« Post sanguinis plures effusiones, clavis immitibus manibus simul et pedibus perforatur, et configitur ligno crucisSalvator noster, mitissimus Jésus. Intuere et respicerosam Passions sanguineæ, quomodo rubet in indicium ardentissimæ

1 « Rosa enim nascitur ex spina : et Christus ex spinis mortalitatis nostræ processit... Ex spinis mortalitatis nostræ immortalis, tanquam rosa novelia, processit. » (P. Capucin,', ap. Spicil. Solesm., t. ni, p. 491.)

2 « Rosa rubore rutilât; et nostra rosa rubore passicnis suæ per universum orbem clarius rutilavit... Nonne rubore rutilabat, quando factum est iadumentum suum, sicut calcantium in torculari? » ( Ibidem , p. 494.J

charitatis. Contendunt passio et charitas : ista, ut plusardeat; ilia, ut plus rubeat.

« Vide quomodo hoc flore rosæ floruerit optima vitis nostra, rubicundus Jésus. Yide totum corpus, sicuti rosæ sanguineæ florem non invenias. Inspice manum unam et alteram, si florem rosæ non invenias in utraque. Inspice lateris aperturam, quia nec ilia caret rosa, quamvis ipsa subrubea sit, propter mixturam aquæ ; quia, sicut narrat Evangelista, cum unus . militum lancea latus ejus perforasset, exivit sanguis et aqua1. »

10. DIXIÈME STATION. — JÉSUS EST DÉPOUILLÉ DE SES VÊTEMENTS ET ABREUVÉ DE FIEL.

Saint Marc et saint Matthieu vont nous faire assister à cette scène déchirante, et nous fournir en partie les éléments historiques nécessaires pour son interprétation iconographique.

Jésus est arrivé, avec son escorte, au sommet du Golgotha* que Ton nomme aussi Calvaire : « Et perducunt ilium in Gol~ gotha locum, quod est interpretatum Calvariæ locus. » (S. Marc., cxv, 22.) — * « Et venerunt in locum qui dicitur Golgotha, quod est Calvariæ locus. » (S. Matth., xxvii* 33.)

Aussitôt les soldats mettent la main sur sa personne sacrée* lui arrachent ses vêtements et portent à ses lèvres un mélange fort, mais amer, de vin et de myrte. Les évangélistes passent sous silence le dépouillement de Jésus, quoique plus loin ils en admettent la conséquence, qui est le partage des vêtements* tunique et fémoraux2, et le tirage au sort de la robe sans couture \

' S. Bernardi, Lib. de Pass. Domini, cap. xli ; au Bréviaire romain, fête des cinq plaies de Notre-Seigneur.

2 « Et milites ,vestimentis Jesu sorte divisis, caligas non habebant quas tolîerent. Nec enim poterat habere Dominus quod prohibuerat servis. » (S. hieroxïym., Epist. 91. ad Ageruc. )

* Annales archéologiques, vol. xx, p. 18.

LE CHEMIN DE LX CROIX

C’est après cet acte révoltant que Jésus-Christ, suivant l’usage adopté pour les criminels, fut exposé sous les yeux du peuple, entièrement nu. Ainsi l’ont pensé saint Ambroise (In Luc., 1. x), saint Athanase ( Orat . de Pass. et cruce Dom .), saint Augustin (De civit. Dei , 1. xvi, c. 2) et Saint Cyprien (Epist. 63).

Ecoutons à sujet saint Bonaventure, si naïvement traduit par dom Le Bannier :

« Comme donc le Seigneur Jésus, mené par une bande d’impies, fut parvenu au lieu très-puant du Calvaire, tu peux considérer les ouvriers d’iniquité embesognés, de tous côtés, à opérer leur forfait. Or, à cela, rends-toi présentes de tout le regard de ton âme, et envisage diligemment toutes les choses qui sont contre ton Seigneur, et celles qui sont dites et faites par icelui. Vois donc, des yeux de ton âme, les uns ficher la croix en terre, les autres préparer les clouds et martels, d’autres apprêter l’échelle et autres instruments, d’autres ordonner tout ce qu’ils doivent faire, d’autres enfin dépouiller le Seigneur. On le dépouille, en effet, et il est nud, ce maintenant, pour la troisième fois, devant toute la multitude. Ses plaies se renouvellent par l’enlèvement de ses habits collés à sa chair. C’est lors la première fois que sa mère voit son fils ainsi pris et apprêté, pour subir la douleur de la mort. Aussi est-elle attristée outre mesure, et rougit-elle de honte de ce qu’elle le voit tout nud ; car ils ne lui ont pas même laissé de fémoraux. Elle court donc vitement et approche de son Fils, l’embrasse et le ceint du voile de son chef1. »

A l’appui de ma thèse sur la nudité absolue du Christ, lorsque les soldats lui eurent enlevé ses vêtements, je citerai plusieurs autres textes. En voici un du xve siècle, que j’extrais d’une « oraison très-dévote à la benoiste Vierge Marie » :

« Et par la sainte compassion et douleur que tu eubz quant tu veoyes ton filz Nostre-Signeur Ihesu-Crist tenant la croys tou nud et en ycelle eslevez et esclanes, et le vis pendant cru-

1 Méditations, t. II, p. 171.

cifie et naure et si le oys hucher a boire et luy vis mettre en la bouche fiel et vin aigre 1 . »

Le chanoine Bocquillot, en homme érudit, étaye son sentiment sur des révélations et des monuménts connus, comme la vision d’un prêtre de Narbonne, l’apparition de Notre-Seigneur à sainte Brigitte et le linge conservé au dôme d’Aix-la-Chapelle. On ne lira donc pas sans intérêt le passage suivant, qui se recommande, d’une manière toute spéciale, par les judicieuses observations qu’il contient :

« Plusieurs anciens supposent que le divin Sauveur, pour mieux expier le péché, a permis que ses bourreaux l’aient crucifié sans habits, « nudus in nuda cruce. » Cela paraît conforme à l’histoire de l’Evangile ; mais, au rapport de saint Augustin, les chrétiens ont imité la conduite respectueuse de Sem et de Japhet envers leur père. Ainsi, non-seulement dans les églises des Grecs, mais encore parmi nous, dit Molanus, on voit d’anciens crucifix vêtus d’habits. Tel est celui de l’église principale de Louvain, qui, dans les processions extraordinaires, est porté par deux prêtres. Celui de l’église cathédrale de Narbonne représente Notre-Seigneur enveloppé d’un linge, d’après une vision arrivée jusqu’à trois fois à un prêtre.

« C’est maintenant l’usage le plus commun, parce que, dans cet état, l’image du Sauveur paraît plus propre à exciter la compassion et la dévotion que s’il était entièrement vêtu. Peut-être même que cette pratique est conforme à la vérité historique, car on lit dans les révélations de sainte Brigitte : « Mox jussus vestes posuit, parvumque linteum verendis prætexit. » Quoique l’Eglise ne regarde pas ces révélations comme des articles de foi, elle permet d’y croire comme ne contenant rien de contraire aux saintes Ecritures et à la plus ancienne tradition. François Polygrane appuie cette opinion sur des raisons de décence, et sur ce qui était prescrit au

1 Livre d’Heures, appartenant à M. Guigou, chanoine de la cathédrale d’Angoulême.

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grand prêtre de Fancienne loi. Les chanoines de la basilique d’Aix prétendent posséder ce linge précieux. « (Molanus, 1. iv, c. iv 1 .) »

La nudité de Jésus ne fut que momentanée. Nous n’aurions pas de documents pour le prouver, que les monuments euxmêmes l’affirmeraient. Je sais bien qu’on peut m’opposer que le « linge dont Jésus- Christ fut couvert sur la croix » existe à Rome et à Aix-la-Chapelle en même temps. Mais, outre que ce linge a pu être partagé, je vois précisément dans cette double relique le point de départ d’une tradition véritable et la préexistence certaine d’une relique authentique.

Tous les ans, le jour de Pâques, avant et après vêpres, un chanoine de l’ordre des évêques fait au peuple, massé dans le transept et la nef, au pied de l’autel papal, l’ostension solennelle des reliques de l’archi-basilique de Latran. Or, pendant l’ostension, au fur et à mesure que les reliques sont dirigées vers les quatre points cardinaux, pour être vues de tous, un chantre nomme et désigne à haute voix les trésors que renferment les reliquaires et les châsses.

Voici Findication donnée au n° 29 :

« Vélum, quod proprio detractum capiti beatissima Virgo, ad tegendam nuditatem unigeniti Filii sui D. N. J. C. in cruce pendentis, vix impetravit ut adhiberetur, sanguineis guttis conspersum. »

« Voile encore taché de sang, dont la sainte Vierge couvrit la nudité de Notre-Seigneur sur la croix2.

La tradition de l’Eglise romaine concorde donc parfaitement avec le sentiment de saint Bonaventure, sauf sur un point de détail. Le saint docteur veut qu’aussitôt dépouillé de ses vêtements Jésus ait été couvert par sa pieuse mère. Rome, au con-

1 André Bocquillot, prêtre licencié ès-lois et chanoine d’Avallon, Traité historique de la liturgie sacrée ou de la messe. Paris, 1701.

2 L'Année liturgique à Rome, p. 201. — Ce voile, qui paraît en toile, est de couleur blanche; on y remarque quelques taches roussâtre s. Malheureusement il est plié et roulé dans une cassette assez étroite ; on aimerait à le voir développé pour savoir exactement ses dimensions.

traire, retarde jusqu'à la station suivante, peut-être même jusqu’à la douzième, cet acte de pudeur compatissante. Ici c’est une question de temps, mais de peu de durée, qui est agitée ; car le Christ, selon Rome, au même moment où on le dépouillait, était abreuvé d’amertume, puis étendu sur la croix, deux circonstances qu’omet saint Bonaventure, qui insinue que la présentation du breuvage suivit le dépouillement.

Sans me prononcer sur le fond du débat, en théorie j’admettrais, comme plus vraisemblable, la tradition romaine ; mais, en pratique, je suis forcé de repousser toute nudité, comme inconvenante dans nos églises et impossible à réaliser. Nous ne pouvons pas, en effet, sans révolter le sens profondément moral des populations chrétiennes, figurer le Christ sans vêtements, entièrement nu, pendant ces deux phases des xieetxu® stations, où il est forcé de boire le vin des criminels et cloué sur la croix.

C’était l’usage d’offrir aux suppliciés, lorsqu’ils allaient êtré mis à mort, un breuvage destiné à paralyser dans leurs membres toute sensibilité et à leur faire supporter patiemment d’intolérables souffrances1. Mais Jésus, qui voulait vider jusqu’à la lie le calice de sa passion, se contenta de goûter la potion amère que lui présentaient les soldats et refusa de boire, malgré la soif qui le dévorait.

« Et dederunt ei vinum bibere cum felle mistum. Et quum gustasset, noluit bibere. » (S. Matth., xxvii, 34.) — «Et dabant ei bibere myrrhatum vinum ; et non accepit.» (S. Marc., xv, 23.)

En dehors des tableaux, assez récents partout du chemin de la croix, je ne connais pas de monument ancien qui repré-

1 « Ut parum vel saltem naulto minus sentiret horrendos illos fixionis cruciatus. Quippe vel medicorum filiis notum est, hujusmodi vinum myrrha commistum nonnihil largius epotum, sensum obtundere, adeo ut tormenta atrociora minus aut fere nihil sentiret quicumque illo potatus est, ut referunt et non improbant viri eruditissimi. * — (Db Avala, Pietor christianus eruditw, p. 159.)

LE CHEMIN DE LA CROIX

sente, groupées ensemble, les deux circonstances exprimées par le titre de la dixième station, ce qui démontrerait qu’on les considérait autrefois comme parfaitement distinctes et successivement, non simultanément, accomplies.

Au xive siècle, un vitrail de l’église de Saverne, au diocèse de Strasbourg, représente seulement Jésus- Christ dépouillé de ses vêtements.

La même scène, mais d’un dessin fort grossier, décore un plat de faïence, fabriqué à Schaffousse, daté de 1695 et signé Genrit Evers. On le voit à Paris, au musée de Cluny. Une inscription détermine le sujet et précise la station à laquelle il correspond : « 10 Statio. » Peut-être existait-il un service complet où figuraient les autres stations. Dans ce cas, l’idée serait au moins singulière, pour ne pas dire irrévérencieuse. Au fond de ce plat, qui, je l’espère, n’a jamais servi même aux repas d’une abbaye ou d’un chapitre, Jésus-Christ, deminu, est tenu par deux soldats, tandis que deux autres tirent sa tunique par les manches. La croix, sur laquelle il sera bientôt cloué, est étendue à ses pieds.

De toutes les stations, la dixième est, ce me semble, la plus difficile à traiter, d’abord parce que son sujet est complexe, puis parce que la vérité historique est peu faite pour s’accommoder aux exigences de nos mœurs. Elle réclame donc, de la part de l’artiste qui y mettra la main, une grande réserve unie à beaucoup de délicatesse et de l’habileténon moins que de l’intelligence, pour sauvegarder à la fois les droits de la pudeur et de l’histoire.

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