DOUZIÈME STATION. — JÉSUS -CHRIST MEURT EN CROIX
La croix, instrument de supplice et de la rédemption tout ensemble, est élevée dans les airs. L’écriteau de bois, cloué à son sommet, proclame dérisoirement la royauté temporelle de la victime qui est suspendue, mais que son nimbe crucifère fait reconnaître pour un Dieu.
Les pieds du Sauveur, posés sur un support, et ses mains, tendues horizontalement, sont percés de quatre gros clous à tête ronde, comme ceux dont se servaient les Romains pour ferrer les portes de leurs habitations. Le sang coule de ses plaies béantes et des déchirures violentes faites à sa chair sacrée.
Ses reins sont ceints du voile que Marie détacha de sa tête pour couvrir sa nudité honteuse.
' Voilà, pour l’aspect général et les détails principaux em-
1 La Dévotion des Prédestinez, ou les Stations de Jérusalem et du Calvaire , par le R. P. A. Parvilliers. Limoges, 1734, p. 105-108.
pruntés à la scène du crucifiement , ce qu’il s’agissait de rappeler ici sommairement.
Mais il importe maintenant de préciser certains points particuliers, à la lumière toujours éclatante de l’histoire évangélique et de la tradition iconographique.
Du ciel nuagé part souvent, dans les monuments figurés des xue et xme siècles, une main bénissante, qu’entoure un nimbe crucifère, pour mieux indiquer son origine céleste, ou qui parfois lance des rayons lumineux sur la tête du patient. C’est la main ou plutôt l’image réduite de Dieu le Père, qui répond, par sa bénédiction, symbole de sa grâce, à l’appel fait par la voix mourante de son Fils : « Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me ?» (S. Marc., xv, 34). Ce suprême effort de la nature nécessitait une assistance immédiate, que le moyen-âge a traduite avec le bonheur et la justesse d’expression qui lui sont habituels.
Si la croix est un arbre, dont la verdeur fait songer à la divinité du Fils de l’Homme, n’est-il pas naturel d’y voir nicher à son sommet, au milieu d’une touffe de feuillage, l’oiseau blanc que l’Église a choisi comme emblème et attribut de la Passion?
David avait assigné longtemps à l’avance une place au pélican du désert, quand il lui avait comparé le Sauveur : « Similis factus sum pelicano solitudinis. « ( Psalm . ci, 7.)
Le pélican, par sa blancheur immaculée, est l’image fidèle de Jésus, né sans souillure, exempt de la tache du péché et resté innocent jusqu’à la mort. Déplus, suivant l’histoire naturelle plus ou moins sagace du temps, il perce sa poitrine pour ressusciter par son sang sa « piété » sans vie. Ainsi le Christ nous a rachetés par l’effusion de son sang, qui nous a lavés, comme dans un bain salutaire, et ramenés à la véritable vie que nous avions perdue par le péché.
« Diex est ensi comme li Pélicans Qui fait son nit el plus haut arbre sus;
Et li mauvais oseau, qui vient de jus,
Les oseillons ocist, tant est puans ;
LE CHEMIN DE LA CROIX
Li pere vient, destrois etangosseus;
Dou bec s’ocist; de son sanc doloreus Vivre refaist tantots les oseillons.
Dieu fist autel quant vint sa passions : De son doux sanc racheta ses enfans Du deauble, qui tant par est poissans. » (. Physioloyus .)
Saint Thomas d’Aquin est non moins explicite quand, dans sa magnifique hymne « Adoro te devote, » il apostrophe le Seigneur Jésus en le nommant « pieux pélican » et lui dit qu’une seule goutle de son sang suffirait à sauver l’univers et à purifier nos iniquités :
« Pie pellicane, Jesu Domine,
Me immundum munda tuo sanguine Cujus un a stilla salvum facere Totum quit ab omni mundum scelere. »
Le bestiaire du moyen-âge nous fournit encore, mais avec une allusion plus directe à la résurrection, l’aigle qui renouvelle sa jeunesse \ le phénix qui renaît de ses cendres, le lionceau que rend à la vie le souffle paternel1 2 et enfin Fagneau 3, que saint Jean vit au ciel, immolé et vivant : « Et vidi... agnum stantem tanquam occisum. » ( Apocalyps ., v, 6.)
Au moyen-âge, l’écriteau ne contient que le nom de Jésus 4,
1 « Renovabitur ut aquilæ juventus tua. » (Psalm. en, 5.) — Sur une sculpture en marbre du v Sancta sanctorum, » à Rome, et du xme siècle, l’aigle est nimbé du nimbe crucifère et posé sur un autel, par allusion évidente au
Sauveur.
2 Voir pour l’agneau et le lionceau, la Vierge ouvrante, en ivoire, qui est au Louvre (xme sièclej.
3 Saint Paulin de Noie peint la croix en rouge et y place l’agneau, comme sur la croix en or donnée par l’e mpereur Justin II à la basilique de Saint-Pierre, à Rome (vie siècle) :
« Sub cruce sanguin ea niveo stat Christus in Agno. »
4 Voyez une croix processionnelle émaillée du xme siècle, publiée au h) me IV des Mémoires de la Société historique et archéologique de Châlon-
ur-Saône. Le titre porte le monogramme IHS ; la tête, inclinée à droite, est coiffée d’une couronne royale : un jupon couvre les reins et les pieds sont a ssujettis par deux clous.
auquel s’ajoute aussi parfois celui de Christ, l’un et l’autre sous leur forme abrégée ou monogramme, IHS, XPS. Or, saint Paul, dont l’artiste n’ignorait sans doute pas les paroles lorsqu’il figurait le Christ en croix, avait singulièrement exalté son nom dans l’épître aux Philippiens, rapprochant sa mort ignominieuse sur la croix du triomphe qui l’installe dans la gloire et fait fléchir devant lui tout genou, sur la terre, au ciel et dans les enfers : « Humiliavit semetipsum factus obediens usque admortem, mortem autem crucis. Propter quod et Deus exaltavit ilium et donavit illi nomen, quod est super omne nomen : ut in nomine Jesu omne genu flectatur cœlestium, terrestrium et infer norum et omnis lingua confiteatur quia Dominus Jésus Christus in gloriaestDei Patris. » (S. Paul., ad Philippens., n, 8-11.)
Si la main bénissante peut être invoquée, ainsi que le nom, comme symbole de la gloire qui est la conséquence de la Passion, nous avons aussi un autre emblème de cette même gloire dans la couronne royale substituée à la couronne d’épines.
Or, cette couronne se distingue par ces deux caractères : elle est fleuronnée et gemmée. Le cercle de métal qui contourne la tête s’aiguise en pointes que dissimulent des feuillages et s’enrichit de pierres précieuses.
Les textes abondent, quand il s’agit de trouver une raison d’être à la fois à la couronne et à son ornement. Le Christ est assis sur la croix, comme sur un trône, en vainqueur et en roi : « Christus vincit, Christus régnât. » Lui-même s’est proclamé roi devant son juge : « Tu dicis quia Rex sum ego. » (S. Joann,, xix, 37.) Or, la couronne a toujours constitué un des attributs distinctifs de la royauté, et si David la donnait par anticipation au Sauveur, saint Paul la lui décernait à plus juste titre, après la victoire et le triomphe : « Gloria et honore coronasti eum. » ( Psalm . vin, 6.) — « Posuisti in capite ejuscoronam de lapide pretioso. » [Psalm. xx, 4.) — « Eum autem videmus Jesum, propter passionem mortis gloria et honore coronatum. » (S. Paul., ad Hebræos, i, 9.)
LE CHEMIN DE LA CROIX
Les deux plus célèbres théologiens des xn° et xme siècles, Pierre Lombard et saint Thomas d’Aquin, se font l’écho de la tradition biblique dans ces textes de leurs doctes commentaires : « Corona regaie decus significat, quia servire Deo regnare est. » ( Petr. Lombard., m 4 Sentent ., dût, 24.) — « Coron a est signum regni et perfectionis, cum sit circularis. » fS. Thomas, in 4 Sentent., dist. 24. )
Mais la couronne n’est pas toujours sur la tête de celui qui l’a méritée par la perfection de ses œuvres. Comme c’est une récompense, elle est aussi souvent aux mains du rémunérateur suprême, à qui seul il appartient de la décerner. Les exemples en sont fréquents dans les mosaïques primitives des églises de Rome. Un des plus curieux est celui qu’offre la croix d’or, dite de Lothaire, que l’on conserve dans le trésor d’Aix-la-Chapelle1, parce qu’au centre repose une colombe, qui symbolise l’Esprit-Saint : et c’est ainsi que les trois personnes divines sont figurées concourant ensemble à l’acte sublime de la réparation humaine.
Dans un t ableau nécessairement restreint , comme l’est un tableau de station, il est essentiel de ne pas multiplier les accessoires qui jetteraient de la confusion dans la scène à laquelle il faut, autant que possible, laisser le caractère d’unité que semble requérir l’histoire. J’écarterais donc des modèles que peu présenter l’antiquité, les évangélistes et leurs symboles, inspirés par le Yerbe divin, parce qu’ils ne sont là que comme narrateurs du fait évangélique ; les figures symboliques de l’Église et de la Synagogue, car l’Église ne naît que
1 Voyez Mélanges d'archéologie , t. I, pl XXXII. Cette couronne est tressée en feuilles de laurier, ainsi que le chante le poète saint Fortunat, quand il proclame la victoire de l’immolation et le triomphe de la cioix qui vaut au vainqueur une couronne :
« Pange, lingua, gloriosi Lauream certaminis Et super crucis trophæo Die triumphum nobilem Qualiter Redemptor orbis Immolatus vicerit. »
du côté percé de Jésus. Je laisserai toutefois subsister le soleil et la lune, car ils éteignent rigoureusement leurs feux avant la mort du Sauveur, dès la sixième heure : « A sexta autem hora tenebræ factæ sunt super universam terram. » (S. Matth., xxvii, 45.) — « Et facta hora sexta, tenebræ factæ sunt per totam terram usque in horam nonan. » (S. Marc., xv, 33.) — « Erat autem ferehora sexta et tenebræ factæ sunt in universam terram usque in horam nonam. Et obscuratus est sol. » (S. Luc, xxn, 45.)
L’iconographie des deux astres qui s’obscurcissent pour ne pas éclairer une scène aussi lugubre, est connue et elle se réduit à trois types : le type païen , qui personnifie le soleil et la lune; le type chrétien, qui les confie à la garde des anges, et le type naturel, qui les exprime tels que nous les voyons, fun arrondi et rayonnant, l’autre échancré et pâle. Il n’est pas nécessaire de spécifier auquel de ces trois types nous donnons la préférence, car ne trouvera-t-on pas plus d’inspiration, de poésie, dans l’ivoire du Louvre que dans celui de la bibliothèque nationale, dans l’œuvre du xin6 siècle que dans celle du ixe ?
J’insiste à dessein sur la couleur à donner au soleil et à la lune, ainsi que sur la signification symbolique des luminaires qui se partagent le jour et la nuit. Un manuscrit du xne siècle, qui provient de l’abbaye de Saint- Serge et est maintenant conservé à la bibliothèque de la ville d’Angers, commentant l’Apocalypse, assigne au soleil une teinte noire et cendrée, à la lune la couleur du sang. Le soleil, dit le commentateur Berengaudus, ressemble à un scc de cendre, opaque et obscur. Il est l’emblème du peuple juif qui brilla dans le monde d’un vif éclat, parce qu’il eut la connaissance du vrai Dieu et sut garder la loi; mais ses iniquités le rendirent odieux aux hommes qui ne lui pardonnèrent pas les crimes dont il s’était souillé. Or, le sac et la cendre signifient l’humiliation, l’abaissement, la pénitence. La lune parut comme du sang, image de la Synagogue, qui périt pour avoir répandu le sang du Christ1.
1 Le soleil est à droite du crucifix, au nord ; la lune, à gauche, au sud, car
LE CHEMIN DE LA CROIX
Cette explication n’était pas la séule, car voici, à la même époque, une interprétation différente que nous offre un monument iconographique de l’Allemagne. Je laisse la parole à M. Piper.
« En outre, par une allégorie jadis familière aux chrétiens, le soleil et la lune se rapportent au Sauveur et à l’Église : la première de ces allégories est empruntée à l’Écriture qui parle du soleil de justice (Malachie, iv, 2) ; d’où il résulte que la lune qui reçoit sa lumière du soleil figure l’Église. C’est ainsi que l’expliquent Ambroise et Augustin et plus tard ce symbolisme est fréquemment usité. Mais le symbole a une portée plus étendue. Quand le soleil de justice s’est éteint sur la croix, la lune aussi perd sa lumière,, c’est-à-dire que l’Église partage les souffrances du Sauveur. Dans une sculpture représentant le crucifiement, sur un couvercle d’ivoire conservé dans la bibliothèque de Munich (Cimèle 54] et qui date du xne siècle, les figures du soleil et de la lune sont expliquées dans le même sens par l’inscription suivante :
« Igneus sol obseuratur in æthere Eclypsin patitur et lima
Quia sol justitiæ patitur in cruce. Quia de morte ChristidoletEcclesia1. »
La croix est un arbre, orbor , ainsi que le chante fréquemment l’Église dans ses hymnes. Mais cet arbre se présente sous deux aspects également acceptables : il conserve son
ces deux astres, selon saint Brunon d’Asti, symbolisent les deux testaments, dont l’un succède à l’autre, comme la Synagogue est effacée par l’Eglise :
« Spiritualiter duo luminaria, sol videlicet et luna, novum et vêtus tes-
tamentum désignant, etmajus quidem novum, minus vero vêtus intelligitur... Dies enim et nox, Ecclesia et Synagoga, Gentium et Judæorum populus intelligitur. Novum ergo testamentum diei præest, quia sanctam Ecclesiam sui fulgoris radiis illuminât eamque recti itineris viam designando, a noctis et tenebrarum errorisque caligine separat. Luna vero obscura et pallida præest nocti et tenebris, quia vêtus testamentum Judæorum populo tenebroso semper et cæco, obscurum et '’aliginosum lumen demonstrat Cæcitas enim ex parte in Israël contigit. » (S. Bruno Asten., Exposit. sup. Pentateuch., cap. i.)
1 Bulletin monumental , 1861, p. 474 et suiv.
écorce rugueuse, et c’est ainsi qu’on le rencontre souvent dans les églises de Rome et qu’on le porte aux processions, vrai tronc d’arbre, tronco , que la hache n’a atteint qu’à ses extrémités pour en déterminer la longueur.
A Anagni, sur le célèbre parement d’autel donné par Boniface viii à la basiliqne dont il avait été chanoine, lorsqu’il n’était encore que in minoribus, comme disent les bulles pon tificales, la croix est un arbre dont le tronc reste intact, mais dont les branches ont été coupées, ce que l’on nommerait en blason un arbre écoté. Le moyen-âge semble avoir affectionné ce genre de croix.
Enfin, et ceci est le genre le plus vulgaire, la croix est un arbre équarri, dressé, aminci, mis en œuvre par la main du charpentier, comme une poutrelle ; la tradition rapporte que cet arbre avait été taillé dans le principe, par ordre de Salomon, pour servir à la charpente du temple de Jérusalem.
Que l’on choisisse de ces deux types celui qui plaira le mieux, peu importe, mais je ne puis passer sous silence deux croix que j’ai vues à Rome et à Florence, parmi les œuvres du moyenâge italien, car elles traduisent merveilleusement le texte de saint Fortunat, Arbor décora et fulgida .
Sur l’une d’elles, qui se cache au musée chrétien du Vatican, l’arbre est semé de perles et les gouttes du sang divin qui l’ont inondé se sont transformées en roses brillantes.
L’autre croix est posée sur un fond rouge cramoisi, constellé d’étoiles, et ses bras, sa hampe et sa tète brillent et flamboient de l’éclat d’une auréole radieuse. La croix, comme le corps du Christ dans d’autres représentations, est inondée et enveloppée de lumière, ou plutôt la lumière, reflet céleste, en jaillit en ondes abondantes et pressées. Cette croix lumineuse est exposée sur l’autel d’une des chapelles latérales, dans l’église de Saint-Marcel, au Corso.
« Arbre élevé, courbe tes rameaux, a dit noblement le poète liturgique ; fléchis ton bois rigide et que ta roideur s’amollisse pour rendre doux le gibet au Roi qui va y clouer
LE CHEMIN DE LA CROIX
ses membres \ » Mais l’arbre est resté droit et inflexible ; seul le Roi couronné, qui s’y est assis comme sur un trône d’un nouveau genre, s’est mystérieusement incliné.
Précisons avec Rome et la tradition franciscaine le sujet de la douzième station. Le Christ ne va pas mourir, nous ne sommes pas aux premières angoisses de l’agonie ; le Christ n'est pas encore mort, il a un reste de vie qui s’éteint, et le trépas n’a ni glacé ni roidi son corps. Mais le moment précis qu’il s’agit d’exprimer est celui où il expire et rend son âme à son Père.
Les évangélistes ont peint en peu de mots cette scène dont la nature s’effraie, et c’est à leurs textes qu’il faut avoir recours pour s’en faire une idée exacte.
Jésus poussa un grand cri et il rendit l’esprit, dit saint Matthieu : « Jésus autem iterum damans voce magna, emisit spiritum. » fxxvn, 50). Saint Marc confirme la narration précédente : « Jésus autem, emissa voce magna, expiravit. » (xv, 37). Saint Luc cite les paroles que proféra le Sauveur à ses derniers instants : « Et damans voce magna Jésus ait : Pater, in manus tuas commendo spiritum meum. Et hæc dicens expiravit. » (xxn, 46). Saint Jean rapporte une dernière parole, différente de celle que cite saint Luc, puis exprime la mort qui est arrivée, par l’inclinaison de la tête : « Cum ergo accepisset Jésus acetum, dixit : Consummatum est. Et inclinato capite tradidit spiritum. » (xix, 30).
De ces quatre textes ressort pour nous un triple enseignement. Le Christ venait d’être abreuvé de vinaigre, il parla et inclina la tête.
1 « Flecte ramos, arbor alla,
Tensa laxa viscera,
Et rigor lente scat ille Quem dédit nativités :
Et superni membra Regis Tende miti stipite. »
(Hymne Pange lingua de saint Fortunat.)
Jésus eut soif et demanda à boire. On trempa une éponge dans un vase plein de vinaigre et on la lui offrit à l’extrémité d’un roseau : « Postea sciens Jésus quia omnia consummata sunt, ut consummaretur.scriptura, dixit : Sitio. Vas ergo erat positum aceto plénum. Illiautem spongiam plenam aceto, hyssopo circumponentes, obtulerunt ori ejus. » (S. Joann., xix, 28, 29.) — « Currens autem unus et implens spongiam aceto circumponensque calamo, potum dabat ei, dicens : Sinite, videamus si veniat Elias ad deponendum eum. » (S. Marc., xv, 36.) — « Et continuo currens unus ex eis
acceptam spongiam implevit aceto et imposuit arundini et dabat ei bibere. » (S. Matth., xxvii, 57.)
Quel fut l’épongier? Un des assistants, soldat ou autre, peu importe : « Quidam autem illic stantes et audientes, dicebant : Eliam vocat iste » (S. Matth., xxvii, 49.) — « Et quidam de circumstantibus audientes, dicebant : Eliam vocat iste. » (S. Marc., xv, 35.) Rome, dans les fresques de Saint-Urbain alla Caraffarella, que l’on peut remonter au xne siècle, nomme cet épongier Calpurnius, l’habille en soldat, le place près de la croix, au côté droit du Sauveur et lui met à la main le vase plein de vinaigre et l’éponge fichée à l’extrémité d’un roseau dont il vient de se servir. L’action est faite, accomplie. Ce serait donc à tort qu’on la représenterait ou à faire ou en train de s’accomplir. Je l’ai observé déjà plusieurs fois : ‘dans l’iconographie des stations, il faut toujours tenir compte de la question de temps.
Quelles que soient les paroles que l’on préfère, ou celles de saint Luc ou celles de saint Jean, il est facile de les mettre dans la bouche du Sauveur qui vient de les prononcer, comme aimait à le faire le moyen-âge. Des exemples analogues ne sont pas rares au musée chrétien du Vatican, sur les panneaux dorés de l’école italienne des xive et xve siècles. La parole pour le Verbe de Dieu, c’est un rayon de lumière qui part des lèvres et se répand dans l’espace : sur ce rayon glissent les mots d’adieu dits à la terre par la victime résignée. La parole immatérielle
LE CHEMIN DE LA CROIX
est fixée, pour ainsi dire, sur un rayon de lumière non moins immatérielle. Ne dirait-on pas le dernier jet de cette lumière que le monde n’a pas comprise et que les ténèbres absorbent : « Lux venit in mundum et dilexerunt ho mines magis tenebras quam lucem. » (S. Joan., i, 9 ; ni, 19.)
La tête incline à droite, ainsi qu’on peut le constater sur une foule de monuments peints ou sculptés du moyen-âge, car la droite est le côté privilégié, celui de la faveur et de l’adoption, où se placera triomphante l’Église, née du flanc entamé par la lance de Longin, tandis que les Juifs infidèles sont rejetés à la gauche : « Christus tamen in sinistra reliquit Judæos, quia infidèles et venit ad gentes quibus dat esse in dextera. « (Hug. a S. Victor.) — « De superiori descendit ad inferiora et a dextra transiit ad sinistram, quia Christus a Judæis transivit ad gentes. » (Innocent iii.) Or les nations appelées à l’Évangile étaient sous le joug honteux du démon, symbolisé par le froid et les glaces de l’aquilon. Sur la croix, comme dans toute église orientée, le nord était à la droite. « Quod enim per aquilonem diabolus designatur, ostendit propheta dicens : 0 Lucifer, qui dicebas in corde tuo, sedebo in latere aquilonis. » (Alcuin., de divin. Offre.)
J’aime nos vieux Christs dont les bras étendus horizontalement semblent étreindre le monde tout entier dans un paternel embrassement. Je repousse ces Christs jansénistes qui font trop penser au petit nombre des élus et dont les bras montent vers les deux, sans jamais s’abaisser vers la terre qu’ils sont pourtant prédestinés à racheter.
J’aime nos vieux Christs à la chair émaciée, aux côtes saillantes, à l’aspect souffreteux. On sent là l’homme de douleurs. Je repousse tout ce qui n’est que beauté humaine, carnation irréprochable, étude anatomique, comme dans la plupart des œuvres modernes.
Je condamne avec le Saint-Office qui l’a séquestré à Rome, ce Christ hideux, tout dégouttant de sang, aux chairs meurtries et violacées, que l’on a dit peint au naturel par le diable;
pour un infortuné jeune homme qui lui avait vendu son âme. Je m’étonne que la piété publique soit assez crédule, assez confiante et aveugle pour s’amuser et surtout s’édifier à de pareilles billevesées. Sans la police, qui est heureusement intervenue à temps, l’éditeur parisien de cette horrible image avait un succès complet, car les demandes affluaient et l’argent venait en abondance au magasin.
Il serait peut-être plus décent d’avoir des Christs entièrement vêtus, comme l’est le Santo Volto de Lucques, sculpté, dit-on, par Nicodème. Mais il est facile d’allier la convenance avec l’histoire et d’attacher chastement un voile aux reins du Sauveur, ainsi que le faisait encore,, à la fin du xve siècle, le peintre verrier qui décora la chapelle des évêques de Poitiers, à leur château de hissai. Le linge trop étroit, tortillé et replié, qui s’emploie depuis deux siècles, mérite à peine ici une mention ; tout au plus serait-ce pour dire qu’il faut l’exclure impitoyablement.
Percez les mains ouvertes et les pieds juxtaposés de quatre gros clous à tète ronde, et suivant un usage fort ancien et une tradition très-respectable, placez les pieds sur une tablette qui les maintienne fermes, d’aplomb pour supporter le corps qui pèse sur eux de tout son poids \
Trois attributs iconographiques s’ajoutent à cette mise en scène. Ce sont le calice, le serpent et le crâne d’Adam.
Sur la belle verrière du xmc siècle qui illumine de ses splendeurs l’abside de la cathédrale de Reims, le sang coule des pieds du Sauveur dans un calice à large coupe, posé à la base de la croix. C’est ce célèbre plat d’émeraude, conservé à Gênes et chanté par nos poètes, sous le nom de saint Graal, dans de brillantes épopées 1 2. Auxve siècle, ce calice unique ne suffit
1 « Pendebat et stabat manibus ad crucis cornua confixis; pedibus ligno suppedaneo per clavorum fixuram cohærentibus in modum stantis. » (Rupert.) « Super hanc vero tabulam tanquam stantis hominis sacræ adfixæ sunt plantée. » (Gregor. Turonen., de Gloria martyr ., cap. vi.)
2 Ce calice est posé sur un autel, pour indiquer que le sacrifice de la messe est le renouvellement du sacrifice de la croix et la continuation ou l'applica-
LE CHEMIN DE LA CROIX
plus. Il en faut uu pour chaque plaie, et comme le sang d’un Dieu est un sang adorable, ce sont des anges, aux ailes déployées, qui sont descendus exprès des cieuxpour le recueillir dans leurs coupes d’or. Telle est une magnifique crucifixion,, peinte sur verre, dans le transept nord de la cathédrale d’Angers *.
Mieux encore, dans ce meme xve siècle, au château de Boumois, à Chinon, à Dissai et ailleurs, en verrières et en fresques, le sang coule à flots des membres percés du Rédempteur dans une vasque profonde où l’humanité entière vient se baigner et se laver de ses souillures. Fontaine admirable, où la mort se transforme en vie et où un Dieu se fait victime pour sauver sa créature.
Par le démon, changé en serpent, le péché entra dans le monde et, parle péché, la mort. Pour détruire l’effet, il fallait vaincre la cause. La lutte fut donc entre Dieu et le serpent et Dieu triomphateur « rendit à la fois l’innocence et la vie. 0 mort, dit-il, je serai ta mort ; enfer, je te mordrai d’une blessure inguérissable. Où est ta victoire? Qu’est devenue la force de ton aiguillon? » Et de même que le vainqueur foule aux pieds les trophées qu’il a conquis sur l’ennemi, l’ennemi luimême, ainsi le Christ domine et tient abaissé, impuissant, le serpent dont il a triomphé. x
« per quem victus jacet anguis.
Mortem commémorât, qua nos Deus in cruce salvat,
Et ut mactatur mors illi non dominatur.
tion continue du mystère de la Rédemption, dans deux miniatures du xme siècle, reproduites, l’une dans la Revue de l’art chrétien , 1861, p. 78, l’autre dans le Bulletin du comité de la langue , de l’histoire et des arts de la France, 1857, p. 584. — « Item une croix en vermeil, portant les quatre évangélistes comme des hommes appuyés sur quatre lions, sur le piédestal, avec un homme à genoux tenant un calice à la main. » ( Invent . de la cath. de Lincoln, cité par Bourassé, Diction., d'archéol., t. I, col. 1068.)
1 Sur une miniature d’une Bible historiale du xive siècle (Bihl. Nation., F. R. 167), ce sont quatre prêtres qui recueillent dans des calices le sang que laissent goutter les plaies du crucifix.
Peccatum tegitur, teritur quoque lubricus anguis
Christus qui Zabulum dependens in cruce vicit Secreto patitur 1 »
Sur deux ivoires sculptés, publiés dans le tome II des Mélanges d archéologie et qui sont antérieurs au ixe siècle, le serpent s’enroule autour de la croix dont la vertu l’irrite, et il lance contre celui qui l’a dompté son dard impuissant.
Le Calvaire était une colline, située hors la ville de Jérusalem et destinée aux suppliciés. Leurs corps y pourrissaient et leurs os décharnés en garnissaient la cime. Jésus -Christ, qui eut à souffrir dans tous ses sens, fut atteint également dans son odorat- par cette odeur fétide qu’exhalaient les cadavres abandonnés2. De là ces ossements épars que certaines miniatures du xve siècle ont disséminés à dessein sur les pentes de la colline de l’holocauste.
Adam avait perdu le monde par sa faute ; le Fils de Dieu, nouvel Adam, le racheta par sa propre volonté. L’un avait inoculé la mort à sa postérité, l’autre engendra l’humanité à la vie. « Adæ morte novi redit Adæ vita priori, » a dit excellemment un poète du xne siècle. Or, par un de ces rapprochements dont Dieu seul a le secret, le premier Adam fut enseveli au lieu même où le second mourut, comme si le sang de la victime innocente avait dû couler, pour le laver, sur le corps du coupable3. Tertullien, dans ses vers contre Marcion, a noblement exprimé cette pensée ingénieuse :
1 Gisleberti, Aureæ Vallis abbatis, carmen de Eucharistia. — Gislebert, abbé d’Airvault, en Poitou, écrivait vers l’an 1200. Son poëme sur l’Eucharistie a été publié dans le Bulletin des comités historiques , 1849, n° 12, p. 282-283.
2 « Fuit 'dolor) in odoratu, quia magnum foètorem sentire potuit fChristus) in loco Calvariæ, ubi erant corpora fœtida mortuorum. » (Legenda aurea, De Passione Christi.)
3 « Et vere, fratres, non incongrue creditur quod ibi erectus sit medicus, ubi latebat ægrotus, et dignum erat ut ubi occiderat humana superbia, ibi se inclinaret divina misericôrdia; et sanguis ille pretiosus etihm corporaliter pulverem antiqui peccatoris, dum dignatur stillando contingere, redemisse credatur. » (S. Augustin., Sem. de temp. lxxi)
LE CHEMIN DE LA CROIX
« Hic hominem primum suscepimus esse sepultum.
Hic patitur Christus, pio sanguine terra madescit,
Pulvis Adæ ut possit veteris cum sanguine Christi Commixtus stillantis aquæ virtute lavari. »
Adam avait donc une place tout naturellement assignée aux pieds de l’arbre qui lui avait donné la mort et qui lui rend maintenant la vie. L’iconographie l’a figuré dans trois attitudes différentes : il est enfermé dans la grotte qui lui sert de sépulcre, et il pense, méditatif, à la rédemption qui s’opère ; il se débarrasse de son linceul et tend vers son libérateur des mains suppliantes ou plutôt d’actions de grâces ; enfin, squelette inanimé, il reçoit sur son crâne desséché le ruisseau de sang qui doit, comme un nouveau baptême, le régénérer et le vivifier.
Fuerich a peint les morts qui sortent de leurs tombeaux, mais il s’est trop pressé, car, au témoignage des évangélistes, cette résurrection effrayante, qui fait errer les fantômes dans les airs, n’eut lieu qu’après la mort et ne l’accompagna pas.
Il est plus consolant de voir le Christ entouré d’anges, lui qui avait dit à ses apôtres, au jardin des Oliviers, que s’il en voulait pour le défendre, il en lèverait instantanément une légion. Mais les anges ne se groupent maintenant autour de lui que pour pleurer et adorer. D’ailleurs saint Paul n’avait-il pas écrit que le sang versé sur la croix devait pacifier le ciel et la terre : » Pacificans per sanguinem crucis ejus sive quæ in terris, sive quæ in cœlis sunt. » Or, comme le dit doctement saint Bernard, les anges eux-mêmes sont compris dans le grand oeuvre de la rédemption et ils doivent aux mérites de Jésus-Christ d’avoir triomphé dans le combat que raconte l’Apocalypse de saint Jean et d’être restés fidèles, alors que Dieu leur manifesta le plan de l’Incarnation, qui fut leur épreuve, au même titre que la pomme fatale le fut pour nos premiers parents.
Sur un ancien ivoire, les anges joignent les mains. Sur la belle fresque du xme siècle qui couvre une des parois de la Platonia, à Rome, et qui a été publiée par M. Perret, tom. I,
pl. x, en chromolithographie, deux anges, issant des bras de la croix, pleurent de douleur et essuient leurs larmes amères, avec un linge dont ils voilent en partie leurs figures.
Sur un autre ivoire et sur un vitrail de la cathédrale de Bourges (v. Vitraux de Bourges , pl. \) qui date du xme siècle, les anges couronnent leur maître et l’auteur de leur victoire. Commentaire exquis de ce texte du psalmiste que répète saint Paul : « Minuisti eum paulo minus ab angelis ; gloria et honore coronasti eum, Domine. » ( Psalm . vm, 6.)
La croix du Sauveur fut plantée sur le rocher, entre deux autres croix, auxquelles furent attachés deux voleurs, condamnés au supplice infamant pour leurs crimes. L’un était à droite et l’autre à gauche. « Tune crucifixi sunt cum éo duo latrones : unus a dextris et unus a sinistris. » (S. Màtth., xxvii, 38.) — « Et cum eo crucifigunt duos latrones : unum a dextris et alterum a sinistris. » (S. Luc., xxm, 33.) — « Crucifixerunt eum et cum eo alios duos, hinc et inde, medium autem Jesum. » (S. Joàn., xix, 18.)
Que les croix des larrons aient été de tous points semblables à celle de Jésus, rien ne le prouve mieux que la légende do l’Invention. Sainte Hélène ne savait comment discerner celle du Sauveur d’entre les trois exhumées par ses ordres. Il fallut un miracle, guérison ou résurrection, car les historiens ne sont pas d’accord sur le fait, pour mettre d’une manière indubitable la pieuse impératrice en possession de la vraie croix.
On a lié les larrons avec des cordes dans mainte représentation. À. Kraft l’a fait à Nuremberg, et il a suivi en cela les errements de son siècle. Mais je n’hésite plus à leur percer de clous les pieds et les mains, quand je lis dans saint Augustin et saint Grégoire le Grand ces deux affirmations concluantes : « Qui (le bon larron) in semetipso erat clavis confixus. » (S. Augustin., Serra, exxx de T smp. ) — « In cruce clavi manus pedesque ejus (du bon larron) ligaverunt. » (S. Gregor., Moral., lib. xvm, cap. 23.)
On conserve à Rome, dans le monastère attenant à la basilique de Sainte-Croix de Jérusalem, la traverse tout entière de
LE CHEMIN DE LA CROIX. 117
la croix du bon larron. C’est une poutrelle équarrie et de peu de développement dans tous les sens.
Le bon larron, que la tradition nomme et que l’Église vénère sous la dénomination de Saint-Dixmas, fut placé à la droite du Christ qui devait, à ses derniers moments, le convertir et l’attirer à sa suite dans le royaume des cieux. Saint Augustin est fort explicite à ce sujet, et il le fait entrer par le côté percé du Sauveur : « Ex quo possitis intrare, patet latus. Attendit enim ille (bonus latro) quo debeant omnes intrare... Contendite, et Dominus ait intrare per angustam portam. Quod angustius illo foramine, quod unus e militibus percutiendo latus crucifixi aperuit? » {De Temp. barbarico , cap. vm.J — « Unus latro qui credidit, liberatur ; alter qui insultavit damnatus est... Similis ille latro futuris ad sinistram ; similis alter futuris ad dexteram. » (In capit. vm. S Joann.)
Dixmas est calme, patient, résigné : ses yeux se tournent avec affection vers celui qui vient de combler de joie, par l’espérance du ciel, ses derniers instants et abréger par sa miséricorde la durée pénible de Uagonie. Le mauvais larron, au contraire, s’agite, vocifère et blasphème. Il meurt en désespéré : « Idipsum autem et latrones, qui crucifixi erant cum eo, improperabant ei. » (S. Matth., xxvii, 44.) — « Et qui cum eo crucifixi erant, convitiabantur ei. » (S. Marc., xv, 32.) — « Unus autem de bis qui pendebant, latronibus, blasphemabat enm dicens : Si tu es Christus, salvum fac temetipsum et nos. Respondens autem alter increpabat eurn dicens : Neque tu times Deum, quod in eadem damnatione es. Et nos quidem juste, nam digna factis recipimus : hic vero nihil mali gessit. Et dicebat ad Jesum : Domine, memento mei, cum veneris in regnum tuum. Et dixit illi Jésus : Amen dico tibi : Hodie mecum eris inparadiso. » (S. Luc., xxm, 39-43.)
Les mauvaises pensées viennent du démon, les bonnes du bon ange. A la clôture du chœur de Notre-Dame de Paris, ainsi que sur les fresques de la chapelle Sixtine, à Rome, Hérode et Judas sont conseillés par un diablotin noir qui leur souffle à l’oreille les ordres pervers qu’ils vont donner à leurs
serviteurs ou affidés pour massacrer les Innocents et saisir Jésus. Au xve siècle, continuant la même pensée, un ange emporte au ciel l’âme du bon larron, tandis qu’un démon arrache violemment l’âme de l’autre supplicié pour la précipiter dans les enfers1. Mais ici les larrons ne sont pas morts ; il ne s'agit donc pas encore d’enlever leur âme. Je ne répugnerais pas à placer près de chacun d’eux, pour mieux distinguer leur personnalité, le génie bon ou mauvais qui les inspire et leur met à la bouche des paroles de confiance ou de blasphème.
Il y avait sur le Calvaire foule de spectateurs ou de gens préposés au supplice : « Et omnis turba eorum, qui simul aderant ad spectaculum istud et videbant quæ fiebant. » (S. Luc. xxiii, 48.) C’étaient le peuple, auquel se mêlaient les princes des prêtres ; les soldats de service, l’épongier qui abreuva le Christ d'amertume ; le centurion qui, après sa mort, proclama sa divinité ; saint Longin, qui lui perça le côté de sa lance2.. Et toute cette populace riait, causait, se moquait, blasphémait.
Le moyen-âge italien, anticipant sur une conversion qui n’était pas encore accomplie, a donné à saint Longin, à Calpurnius et au centurion, le nimbe de la sainteté, non le nimbe que l'on réserve exclusivement aux bienheureux, mais celui dont on orne la tète des vertus, le nimbe à pans coupés,, de forme octogone. Plusieurs panneaux, à fond doré, du musée chrétien du Vatican, peints aux xive et xve siècles, offrent cette singularité iconographique qu’il importait au moins de signaler, sans obliger toutefois à la reproduire.
1 Fresque de Masaccio, dans l’église de Saint-Clément, à Rome.
2 « Milites ergo cum crucifixissent eum, acceperunt vestimenta ejus,
Illi autem spongiam... obtulerunt ori ejus. » (S. Joànn., xix, 23, 29.) —
« Et stabat populus speetans et deridebant eum principes cum eis dicentes : Aliossalvos fecit, se salvum faciat, si hic est Christus Dei electus. Illudebant autem ei et milites accedentes. » (S. Luc., xxm, 35, 36.) — « Et prætereuntes blasphemabant eum, moventes capita sua. » (S. Marc., xy, 29.) — « Prætereuntes autem blasphemabant eum, moventes capita sua... Similiter et principes sacerdotum illudentes cum scribis et senioribus... Quidam autem illic stantes. » (S. Màtth., xitii, 39, 41, 47.)
LE CHEMIN ])E LA CROIX
Tous sont debout, les yeux fixés sur celui qu’ils insultent. Uu bel ivoire de la fin du xmc siècle, que Ton conserve au musée chrétien du Vatican, donne à chacun la figure et le costume qui lui conviennent. Les soldats ont endossé la cuirasse et coiffé le casque ; ils s’appuient sur leur lance. Les vieillards portent une longue barbe. Les scribes déroulent les phylactères sur lesquels ils écrivent. Les princes des prêtres ont sur la tête une espèce de turban. Enfin le peuple juif porte le petit bonnet pointu qui fut longtemps dans nos contrées le signe distinctif de sa race.
Timides, les saintes femmes n’osaient approcher et se tenaient à distance, même Madeleine que l’on représente si souvent à tort éplorée au pied de la croix : « Erant autem ibi mulieres multæ a longe... inter quas erat Maria Magdalene. » (S. Matth., xxvii, 55, 56.) — « Erant autem et mulieres de longe aspicientes, inter quas erat Maria Magdalene... et aliæ multæ., » (S. Marc., xv, 40, 41.) — » Stabant autem omnes noti ejus a longe et mulieres quæ secutæ eum erant a Galilæa, hæc videntes. » (S. Luc., xxm, 49.) Aux saintes femmes étaient joints les amis et connaissances du Sauveur, disciples et apôtres. Ils regardaient de loin. Si l’espace permet de former dans la perspective ce groupe isolé, l’artiste n’oubliera pas de nimber, comme l’a toujours fait l'antiquité chrétienne, au moins les trois saintes femmes que nomment les évangélistes saint Matthieu et saint Marc, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée : « Inter quas erat Maria Magdalene, et Maria Jacobi et Joseph mater, et mater filioruin Zebedæi. » (S. Matth., xxvii, 56.) — « Inter quas erat Maria Magdalene et Maria Jacobi minoris et Joseph mater, et Salome. » (S. Marc., xv, 40.)
Le texte suivant de saint Jean place au pied de la croix, non-seulement l’apôtre lui-même et la Vierge dont il devint le fils adoptif, mais encore deux saintes femmes que les deux précédents évangélistes ont exclues, Marie Cléophas et Marie Madeleine : « Stabant autem juxta crucem Jesu mater ejus et soror ma tris ejus, Maria Cleophæ, et Maria Magdalene. Cum
vidisset ergo Jésus matrem et discipulum stantem, quem diligebat, dicit matri suæ : Mulier, ecce filitis tuus. Deinde dicit discipulo : Ecce mater tua. » (S. Joann., xix, 25, 27.)
L’esprit de symétrie a fait mettre la Vierge à la droite de la croix et saint Jean à la gauche. Mais cette disposition est toute de convention et n’empêche pas, comme sur le beau diptyque d’ivoire du xme siècle qui est au Vatican, de donner la droite aussi bien à saint Jean qu’à Marie.
L’évangéliste est debout, stantem : ses pieds sont nus et sa tête est nimbée ; il porte la tunique et le manteau, ainsi que le livre de la doctrine nouvelle qu’il doit enseigner au monde, comme il convient à un apôtre. Il soutient de sa main droite sa tête inclinée, en signe de douleur. Ses cheveux sont blonds et sa figure juvénile n’a pas encore de barbe.
Marie se tenait également debout près de son Fils, la tête nue, car elle avait ôté son voile pour couvrir sa nudité ; les pieds chaussés, ainsi que le veut l’iconographie chrétienne ; drapée dans sa longue robe et son large manteau, les mains jointes et contractées par l’angoisse et le chagrin. Mère patiente et résignée, elle ne poussa pas la faiblesse jusqu’à l’évanouissement, mais elle avait des larmes dans les yeux, sans qu’aucun sanglot, qu’aucune plainte s’échappassent de sa poitrine oppressée1.
Saint Bonaventure est exact, quand il dépeint son attitude triste mais calme {Méditations, p. 174-175.). C’est avec réserve qu’il faut lire les détails qui complètent son tableau :
« Cette désolée Mère se tenoit debout, tout joignant la croix
1 « Stabat mater dolorosa Juxta crucem lacrymosa,
Dum pendebat Filius. »
(Prose du pape Innocent III.)
« Stantem lego, flentem non lego. » fS. Ambros., de obitu Valent.)
« Inter tôt pressuras filii sui constanter ipsa sola stabat in fide firma. Et pulchre stabat, ut decet pudicitiam virginalem. Non se laniabat in tanta amaritudine, non maledicebat, non murmurabat, nec vindictam hostium a Deo petebat, sed stabat disciplinata, verecunda, virgo patientissima. » (S. Anselm.)
LE CHEMIN DE LA CROIX
de son Fils, entre icelle et la croix d’un des larrons. Elle ne détournoit les yeux de dessus son Fils. Elle éprouvoit les mêmes angoisses qu’icelui et prioit de tout son cœur vers le
Père
« Or étoit proche la croix, avec Notre-Dame, Jehan, Magdeleine et les deux sœurs de Notre-Dame : à savoir, Marie, mère de Jacques, et Salomé, et peut-être encore d’autres dames ; lesquelles toutes, et signamment, Magdeleine, la bien-aimée disciple de Jésus, ploroient à chaudes larmes et ne se pouvoient consoler de leur cher Seigneur et maître. Elles compatissoient au Seigneur et à Notre-Dame, et d’abondant, à soimêmes. Souventefois se renouveloit leur douleur, pour ce que leur compassion se renforçoit toutes fois et quantes qu’une nouvelle souffrance, en injures, ou en actes de violence, se venoit adjoindre aux tourments de leur Seigneur. »
C’est avec la même défiance, ou plutôt en contrôlant la description à l’aide de l’Écriture, qu’il convient de lire les règles iconographiques tracées par le Cndde de la peinture, pages 195-196, relativement à la crucifixion. Dans cette page, vivement esquissée, se résument la plupart de mes observations :
« Une montagne sur laquelle est le Christ en croix. De chaque côté de lui, les deux larrons crucifiés. Celui qui est à droite, cheveux gris, barbe arrondie, dit au Christ : « Souvenez-vous de moi, Seigneur, lorsque vous serez dans votre royaume. » Celui qui est à gauche, jeune et imberbe, se tourne en arrière et dit : a Si tu es le Christ, sauve-toi et sauve-nous. »> On voit, cloué au sommet de la croix du Christ, un écriteau avec ces caractères : J. N. R. J En bas et à droite, un soldat à cheval perce le côté droit du Christ ; il en sort de l’eau et du sang. Derrière lui, la mère du Christ évanouie ; d’autres femmes, portant de la myrrhe, la soutiennent. Auprès d’elle, Jean le Théologos, dans l’affliction et la main sur sa joue. Saint Longin, le centurion, regarde le Christ ; il élève la main et bénit Dieu. A gauche, un autre soldat à cheval tient une éponge attachée à l’extrémité d'un roseau qu’il approche de la bouche
du Christ. Près de là, d'autres soldats, des scribes, des pharisiens et un peuple nombreux : les uns causent entre eux et se montrent le Christ, d’autres le regardent avec effroi., d’autres avec mépris, d’autres étendent les mains vers lui en disant : « 11 a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même. » Trois soldats assis partagent au sort ses vêtements ; celui qui est au milieu a les yeux fermés et les mains étendues à droite et à gauche vers celles des deux autres. Au bas de la croix, une petite grotte où sont le crâne d’Adam et deux ossements arrosés par le sang du Christ qui coule de la plaie de ses pieds. »
Je termine par un dernier trait que me fournit le prophète Jérémie. Au jour de leur perdition, dit-il, le Christ montrera aux Juifs, non sa face, mais son dos : « Dorsum et non faciem ostendam eis in die perditionis eorum. » (Jerem., xviii, 17.) Fuerich s'est sans doute souvenu de ce texte quand il a peint les murs de Jérusalem à l'arrière-plan de la croix.
Il y avait dans cette attitude de mépris l’expression d’un symbole dont le sens mystérieux n’a échappé ni aux saints Pères ni, de nos jours, à l’évêque qui s’en est fait l’interprète dans cette page éloquente :
« Jésus-Christ, attaché au Calvaire, avait le dos tourné à l’encontre de la cité déicide et les yeux dirigés vers l’Occident1. Les Pères grecs eux mêmes ont fait cette observation, qu’on trouve consignée par saint Jean Damascène dans son livre de la Foi orthodoxe, et par saint Germain, patriarche de Constantinople, dans sa Théorie des choses ecclésiastiques. Semblablement, Jésus-Christ était tourné vers cette même partie du monde lorsqu’il tonna l’investiture dernière à ses apô-
1 « Nota Christum ita fuisse cruci affixum, ut facie a Jerosolymis aversa, Occidentem, puta Italiam et Romam, spectaret... Ita Damascenus, lib. IV de Fide, c. xni ; S. Hieron., Beda, Germanus, Sedulius, Adrichom., et alii quos citât et sequitur Alphonsus Paleottus de Christi stigmatibus, c. xx, n. 27. Hoc est quod Judæis prædixit Jerem., cap. xviii, 17 : Dorsum et nonfaciem ostendam eis in die perditionis eorum. Et David, Psalm. lxv, 7 : Oculi ejus super gentes respiciunt. » (Coruel. a Lapid,. in Matth., c. xxvii, 35.)
LE CHEMIN DE LA CROIX
1res, et qu’ensuite il s’éleva dans les deux1. Attitude pleine de mystère, nous disent de très-graves docteurs et de trèsanciens écrivains 2. De ses regards mourants, de son front penché, le Christ saluait et baisait son épouse bien-aimée : de ses mains étendues, il désignait et bénissait les régions qui allaient principalement former son empire3. «De là, nous dit un vénérable évêque d’Espagne qui ne fait que résumer la doctrine des âges précédents, de là on peut conclure quelle est la dignité de l’Occident, vers lequel le Christ a incliné la tête quand il a rendu l’esprit. Ce prêtre souverain, ce véritable pontife, par l’oblation volontaire de son corps et par l’aspersion de son sang, a consacré l’univers entier, mais spécialement l’hémisphère occidental, dans lequel devait résider le prince des pasteurs, celui auquel il a donné par excellence, et par-dessus tous les évêques du monde, le plein pouvoir de lier et de délier4... C’est vers ce climat qu’il a poussé un grand
1 « Porro hæc Christi vestigia (inmoüte Oliveti) conversa sunt ad Occi dentem, et versus catholicam ex gentibus Romanam spectant Ecclesiam, ad quam ipse, ejus caput, tanquam geminos et illustres oculos S. Petrum suum in terris Vicarium, et S. Paulum Doctorem gentium missurus erat.» (Cornel. a Lapide, in Act. Apost,, cap. i.)
2 « Cujus denique veracissimus præsagii index fuit constitutio illacrucis Dominicæ, dum in ea Salvator penderet in loco Calvariæ. Nam, cum rétro illius verticem suspensi tum fuisset crudus nimium populis Oriens, tune etiam in ejus conspectu lumine fidei gentes repleturus constitit Occidens, etc. » (Ttod. Glaber, monach. Cluniac., Ristor., 1. I, cap. ultim.)
3 « Nec frustra illuc misericordissimum specialibus deflexil intuitum : Non enim qui sani sunt egent medico : venitque vocare peccatores ad pœnitentiam , non justos (Luc,, v, 31).'.. Non, inquam, frustra occiduis partibus pendens in cruce specialius benignissimum dignatus est obtutum intendere, quas voluit tantis doetoribus, Petro videlicet cum Paulo apostolorum principibus, ut geminis lampadibus illustrare. « (Herigeri et Anselmi Gesta, episc. Tungr. Traj. et Leod., c. ii, m.)
4 « Colligitur ex bis dignitas Occiduæ regionis quia Cbristus faciem versus occidentalem plagam tenuit, contra quam caput etiam inclinavit quando emisit spiritum. Hic summus sacerdos et verus Pontifex, oblatione sui corporis et spiritus et respersione cruoris sacri consecravit mundum, et præ cæteris partibus Occiduam regionem, qui ligandi et solvendi Romano pontifici, in Occiduo hemispherio consistenti, præ cunctis mundi prælatis contulit excellentiam in plenitudine potestatis. » (Lucas episc. Tudensis adversus Albigensium errores, lib. Il, cap. ni.)
cri, et que, son côté divin ayant été ouvert, il en a jailli du sang et Je Peau : un cri pour rappeler à la vie et à la lumière les peuples du Couchant, couchés en effet dans les ténèbres et dans les ombres de la mort ; du sang, pour infuser une chaleur divine dans ces races engourdies par le souffle glacé de l’aquilon ; de l’eau, pour purifier et rajeunir ces nations idolâtres qui avaient vieilli sur le fumier de leur putréfaction morale1. » (. Instruction synodale de Mar l'évêque de Poitiers , 1857, p. 13, 14.)
Le célébré parement de la cathédrale de Narbonne, qui est au Louvre, mérite une attention spéciale, car il se trouve sur la limite de deux siècles, dont l’iconographie n’est plus la même. Il tient donc à la fois de deux systèmes qui s’excluent mutuellement et rappelle les anciennes traditions, tout en admettant des nouveautés que le temps se chargera de faire tolérer. Il y a un enseignement réel, que l’on accepte ou que l’on blâme l’artiste, dans cette belle et savante page, qui élucide mieux que dix textes la station de la crucifixion.
La croix va quitter sa forme latine pour prendre celle du Tau symbolique, que l’on pressent dans sa tête écourtée. Il semble que le peintre ait marché vers les idées nouvelles pendant l’exécution de son travail, car, dans la scène du portement, la croix a son sommet plus allongé qu’ici.
Le pélican niche avec sa v piété » de trois petits dans le nid qu’il s’est tressé de branchages, sur l’arbre du sacrifice, dont il montre l’exemple.
Le titre de la croix n’offre plus que des initiales de mots inintelligibles, si l’Evangile ne nous en donnait la clef : inri.
Deux chérubins, petites têtes ailées de six ailes, représentent la cour céleste à l’agonie du Fils de Dieu.
1 «Apertumest præterea versus illud clima sanctissimum latus ejus, de quo exivit sanguis et aqua. Emisit Dominus spiritum, ut servum mortuum a peccatorum occiduo suscitaret ; produxit sanguinem, ut eongelatum torpore aquilonis calefaceret; dédit aquam, ut ablueret sordidum qui computruerat in. stercore virtutum. » ( Luc . Tuden.)
LE CHEMIN DE L A. CROIX. 125
Les pieds ne sont percés que d’un seul clou, mais ils posent encore sur le suppedaneum .
Le crâne d'Adam et les plus résistants parmi ses ossements roulent sur le Calvaire.
Jésus-Christ est ici figuré en roi martyr, non en roi glorieux : son chef, couronné d’épines, incline à droite, car la mort a déjà fermé ses yeux. Ses plaies saignent et son côté est percé. Des anges émergent des nuages et recueillent dans des calices le sang des mains et du côté.
Des deux larrons, attachés à des potences, à droite et à gauche, l'un regarde Jésus avec amour, l’autre en détourne la tête, pour ne pas voir celui dont il blasphémait la puissance.
La Vierge, dans son évanouissement intempestif, est soutenue et assistée par trois saintes femmes. Madeleine, reléguée en arrière, se reconnaît à cette chevelure soyeuse et abondante avec laquelle elle essuya les pieds du Sauveur et maître qu’elle aimait.
Longin, repentant du coup de lance qui lui a donné accès au cœur miséricordieux de Jésus, joint les mains d’un air triste et navré.
Le groupe de gauche fait voir saint Jean que la douleur a contraint à s'asseoir, les scribes, l’épongier avec le roseau et le vase de vinaigre à la main, enfin le centurion qui proclame la divinité du crucifié : vere filius dei erat iste. ( S. Marc., xv, 39.)
La scène se complète par les figures symboliques de l’Église et de la Synagogue, qui occupent, à droite et à gauche, la place d’adoption ou de déchéance qui convient à chacune.
L’Église est nimbée, à cause de sa sainteté ; couronnée, car elle est appelée à régner sur les nations qu’elle rangera sous sa bannière, qui est la croix, puisque son chef et son auteur a triomphé par la croix, et qu’elle nourrira de la chair et du sang divin contenus dans l’hostie et le calice. Elle est jeune, car elle vient de naître, et belle de cette beauté que donne l’éclat des vertus.
La Synagogue au contraire est vieille et meurt de décrépitude ; sa couronne tombe de sa tête, car sa royauté est finie; ses yeux sont bandés et ne reconnaissent pas le Messie ; l'étendard se brise en ses mains débiles, puisque son peuple va être dispersé ; les tables de la loi, devenues inutiles par la promulgation de l’Évangile, glissent à terre. Et comme si le spectacle du Christ qu’elle a mis à mort lui était odieux ou lui pesait comme un remords, elle détourne la tête pour ne pas le contempler.
Enfin, unissant le passé au présent, la prédiction à l’accomplissement, deux prophètes déroulent leurs phylactères écrits. Isaïe rappelle que Jésus- Christ a ponté sur la croix nos propres souffrances, suites du péché : vere languores nostros ipse TULiT 1 ; et David, plein de commisération pour la Synagogue qui se perd volontairement, lui dit de regarder le Christ qui sera son salut : respice in faciem xpitvi1 2.
13. TREIZIÈME STATION. — JÉSUS EST DÉPOSÉ DE LA CROIX DANS LE SEIN DE SA MÈRE.
Ce titre, qui est le titre officiel imposé par la tradition de l’ordre franciscain et les décrets de la Sacrée Congrégation des indulgences, ne laisse aucun doute sur le sujet de la treizième station. Il ne s’agit pas, en effet, d’une « Descente de croix », comme l’ont traitée Yillard de Honnecourt 3 et, plus tard, le célèbre Rubens, mais d’une « Déposition de la croix » . Ici, le fait est consommé ; on ne détache plus le
1 Isaïe, lui, 4.
2 Psalm. lxxxiii, 10.
3 Album de Villard de Honnecourt, publié par MM. Lassus et Darcel, p. 109, pl. xxv — « .Or étant arraché le clou des pieds, Joseph descend un peu, et tous reçoivent le corps du Seigneur et le déposent par terre. Notre-Dame reçoit le chef avec les épaules, en son giron; Magdeleine les pieds, auprès desquels cette chère damoiselle avoit jadis trouvé une si grande grâce. Les autres se tiennent à l’entour. Tous font grand deuil sur leur cher Seigneur; car tous le pleurent moult amèrement ainsi qu’un fils unique. » [Méditations de saint Bo~ naventure t. II, p. 186.)
LE CHEMIN DE LA CROIX
corps, on ne le descend pas, mais on le voit couché sur les genoux de Marie. Là encore vient une question de temps et, par une confusion que j’ai déjà signalée, en France, le passé se prend presque toujours pour le présent.
Pour mieux préciser encore le thème iconographique de cette station, je l’appellerai par son nom vulgaire, la Pietà, ou, si l’on veut, Notre-Dame de Pitié .
J’ai eu occasion de remarquer que si l’idée du chemin de la croix est essentiellement ancienne, sa forme actuelle est relativement moderne. Ce qui est vrai pour les stations précédentes ne l’est pas moins pour celle-ci ; on peut même dire que, pour l’avant-dernière, l’origine est connue, la date à peu près certaine et l’adoption toute de convention.
L’Italie est la patrie de laP^&hnous ne l’avons accueillie qu’au xve siècle, tandis que dès le xme et le xive, divers monuments, entre autres les mosaïques du baptistère de Florence et les fresques de Bologne \ fournissent des spécimens que l’art, a adoptés tels quels, dans leur forme générale, jusqu’au xvie siècle, qui a produit la Pietà de Michel-Ange, renommée par-dessus toutes les autres. Le type est invariable, et c’est précisément lui qui a été choisi pour la treizième station.
Les Pietà abondent sur le sol classique de lltalie. Elles ne sont pas rares non plus ni en France ni en Allemagne. Sans rejeter complètement le bas-relief de Nuremberg, qu’un artiste intelligent accommoderait au besoin aux règles absolues qui régissent le chemin de la croix, je suis persuadé qu’on n’aurait pas de peine à trouver un type plus exactement traditionnel et plus sévèrement archéologique, car à Nuremberg la fantaisie domine un peu trop.
Or, telles sont les données qui peuvent éclairer l’artiste sur l’interprétation de la treizième station. Elles sont fort simples et, partant, d’autant plus faciles à réaliser dans l’art plastique ou graphique.
1 Seroux d’Agincourt. Histoire de l’art par les monuments , t. V, pl. lxxxix, et t. VI, pl. cxxiy.
La Vierge est assise au sommet du Calvaire, triste, affligée, pleine de douleur, sur la roche nue que le tremblement de terre a crevassée. Faible et pensive, mais résignée, elle s’adresse à la croix, encore debout. Sa tête n’a plus de voile et ses cheveux, que rien ne retient, tombent épars sur ses épaules. Elle se penche comme pour baiser son fils ou lui exprimer ses chagrins.
Jésus-Christ est étendu sur les genoux de sa mère. Son corps, roidi par la mort, n’est couvert qu’aux reins par ce linge blanc qui témoigne de la sollicitude et de ] a pudeur maternelles. Les bras tombent, la figure est livide, Joseph d’Àrimathie soulève la tête, Nicodème soutient les pieds que Madeleine arrose de ses larmes et réchauffe de ses baisers.
Quelques saintes femmes, les mains jointes ou chargées des clous qui percèrent les pieds et les mains de Notre- Seigneur, regardent Marie avec un air d’abattement et d’ineffable tristesse.
Telle est cette scène, lamentable et touchante à la fois, dans sa simplicité la plus vraisemblable.
Fuericli a peint le trait historique. Le moyen-âge a appelé à son aide le symbolisme et l’idéal. Au lieu de pieux fidèles s’empressant de rendre les derniers devoirs à un maître adoré, il a placé des anges pour assister le Sauveur, et ce sont les esprits célestes, vêtus de l’aube ou de la dalmatique, qui veillent près du corps inanimé de Jésus, soutiennent ses membres glacés et consolent Marie en lui promettant d’avance les gloires et les joies d’une résurrection prochaine. Dans la belle église de Cunaud (Maine-et-Loire/, je n’ai pu voir sans émotion une statue du xv° siècle, peinte et dorée avec art, où les anges agenouillés adorent et servent tout ensemble leur Créateur et leur Roi.
La douleur poignante que ressentit Marie à la vue du corps inanimé et ensanglanté de son Fils a été comparée par la liturgie à un glaive tranchant qui perce le cœur. Voici le texte même de l’oraison qui se récite le jour de la Compassion de la sainte Vierge :
LE CHEMIN DE LA CROIX
« Deus, in cujus passione, secundum Simeonis prophetiam, dulcissimam animam gloriosæ Yirginis et Matris Mariæ doloris gladius pertransivit, concédé propitius ut qui transfixionem ejus et passionem venerando recolimus, gloriosis meritis et precibus omnium sanctorum cruci fideliter adstantium intercedentibus, passionis tuæ effectum felicem consequamur \ »
La prédiction de ce glaive spirituel avait donc été déjà faite par le vieillard Siméon à l’heureuse mère alors que, pour accomplir la loi judaïque, elle venait offrir au Très- Haut son premier-né. Et l’annonce de ce triste présage dut assombrir la joie de ce beau jour.
Saint Luc est le seul des évangélistes qui parle du glaive douloureux de la Passion, dans ce texte dont la liturgie romaine s’est depuis emparé : « Et benedixit illis Simeon ; et dixit ad Mariam matrem ejus :... Et tuam ipsius animam pertransibit gladius, ut revelentur ex multis cordibus cogitationes. » (S. Luc., n, 34-35.)
Ce que l’évangéliste et la liturgie avaient dit au figuré, l’iconographie, dès les premières années du xive siècle, l’a traduit d’une manière sensible et palpable par l’objet même et la réalité delà figure.
Si l’image de ce glaive, transperçant la poitrine pour atteindre le cœur, plaît, soit aux artistes, soit aux personnes pieuses, il est facile de les contenter sur ce point, d’ailleurs de minime importance, et pour la justification duquel le moyen-âge offrirait quelques exemples, aussi bien en France qu’en Italie, quoique M. de Bastard ait cru et imprimé! Je contraire. Mais il faut s’en tenir au glaive unique mentionné dans les textes biblique et ecclésiastique et ne pas tomber dans les écarts si communs aux artistes de nos jours qui, lorsqu’ils représentent une Pietà , ne manquent pas de faire
1 Dès le xme siècle, Innocent III avait, dans le Stabat, parlé de ce glaive :
« Cujus animam gementem,
Contristatam et dolentem,
Pertransivit gladius. »
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sortir le cœur de la Vierge de sa place habituelle pour le mettre, rouge et ensanglanté, sur sa robe, au milieu de la poitrine. La récente dévotion aux Sacrés Cœurs qui s’étend maintenant à saint Joseph, a pu occasionner et développer ce goût singulier, qui froisse autant les convenances que le bon sens. Que le plus bel organe de l’homme reste donc où Dieu l’a placé, car, ailleurs, il est loin d’être beau, et il sera toujours difficile au maître le plus habile de le faire accepter à ceux qui savent réfréner, par un jugement sain, les emportements d’une imagination exaltée qui cherche dans les choses matérielles l’excitation à la piété. L’art, l’archéologie, l’anatomie protestent contre cette révoltante innovation.
J’ai à signaler encore un autre écueil, tant il est vrai que sur la pente trop facile, ouverte par les Franciscains, on exagère promptement. Nous l’avons vu pour les trois chutes qu’une visionnaire a portées, de son propre chef, jusqu’à quinze. Le voici de nouveau pour le glaive de douleur que les Servites de Marie ont multiplié jusqu’à sept. Or ces sept glaives ont pour but de rappeler les sept douleurs qui, pendant sa vie mortelle, affligèrent le cœur de la sainte Vierge.
Raisonnons un peu les circonstances de la prédiction et de la déposition. Siméon annonce à la Vierge qu’à un moment donné son âme sera brisée, déchirée, non par le souvenir du passé, mais par le spectacle inouï qu’elle aura sous les yeux. Or, ce moment fatal est arrivé : Marie voit son Fils, mort sur la croix où l’ont cloué les Juifs, dans ses bras où la piété de Joseph d’Arimathie fa déposé. Pourquoi, quand les éléments du tableau sont si simples, venir les compliquer de scènes antérieures qui ajoutent peu de chose à l’immense douleur de Marie et, de plus, sont ici d’un emploi au moins invraisemblable fRamenons donc l’art, alors qu’il sommeille ou s’écarte, à l’éternel principe que le beau a pour base le vrai et que le vrai puise sa notion la plus certaine dans l’étude raisonnée de l’histoire ou des monuments qui l’interprètent.
J’ai touché la question des sept douleurs de Marie. Le thème en est ancien, car il se rencontre, sous forme de
LE CHEMIN DE LA CROIX
prière, dans les livres d’Heures du moyen-âge et, de nos jours encore, dans le Rosaire médité. Mais riconographie en est nouvelle et je ne la crois pas antérieure au xvii® siècle. À cette époque, en effet, une fresque de l'église de Saint- Étienne-le-Rond montre la Vierge en pleurs et percée de sept glaives. Et pour mieux indiquer sa pensée, le peintre a terminé la poignée de chaque glaive par un médaillon historique, relatif à chacune des douleurs. Ces douleurs se succèdent dans cet ordre : la Présentation au temple, la Fuite en Égypte, la Perte de l’Enfant Jésus à Jérusalem, le Portement de croix, la Crucifixion, la Descente de croix et la Mise au tombeau.
Sept douleurs, sept glaives ; c’est juste. Mais d’où vient que l’inscription chargée d’élucider le tableau, cite, à l’appui de sa manière de faire, le texte estropié de Siméon qui la contredit formellement? Qu’on en juge :
TVAM 1PSIVS ANIMAM | PERTRANSIPSI (sic) GLADIVS.
Je termine l’examen de cette treizième station par les distiques consacrés à Notre-Dame-de-Pitié dans l’église de Saint- Étienne-le-Rond h Aussi bien les sentiments qu’ils expriment sont ceux dont tout artiste doit s’inspirer pour traiter une scène qui réclame à la fois du cœur et des larmes.
En, Virgo, tibi purpureæ Rex ipse cohortis Martyrii egregium donat habere decus.
Ille cor et corpus confossus vuluere multo Sanguinea lacerum de cruce pendet onus.
Tu septemgemino tenerum cor saucia telo Ah! nati genetrix concidis ante crucem.
Hinc te præcipuo natus cumulavit honore Sis ut Martyrii mater, ut ille pater.
1 Tout autour de l’église sont peints, en fresques fort intéressantes, les supplices des premiers chrétiens. En tête est le Christ crucifié, que la liturgie nomme Rex gloriosus martyrum ; après lui vient Marie, qualifiée dans les litanies Regina martyrum.
Ah ! terebrata novo toties quid vulnere peclus Pro totidem recipis vulnera muneribus.
An sunt quina tui, Virgo, vestigia nati?
Débita sunt cordis vulnera binatuo?
Àgnosco : impressit moriens vestigia Christus Hinc transfixit amor pectora, et inde dolor. I, merito beroum Virgo, précédé triumphos Altéra purpurei gloria summa chori.