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CHAPITRE V

Les cuirs noirs ou cuirs en suif se préparent principalement avec des cuirs de vache ou de veau. On commence par les fouler pour les ramollir. Cette opération se faisait auparavant avec la

bigorne, aujourd'hui on la fait au tonneau à fouler, ou encore mieux au foulon horizontal de M. Poisson, qui consiste (fîg. 68) en 2 cylindres horizontaux en fonte armés d'un grand nombre de dents ou tiges de fer arrondies à leurs extrémités, lesquelles engrènent entre elles et suffisent pour déterminer l'entraînement du cylindre supérieur celui du bas étant commandé à bras ou au

moteur par un engrenage à vitesse variable. Les cylindres et leurs tiges sont galvanisés. On engage les cuirs entre les dents des 2 cylindres qui en sortent assouplis après 1 ou 2 passes.

Le drayage, le rebroussage, le crépissage et le grainage se font comme il a été dit dans les chapitres précédents, soit à la main, soit avec les machines.

1 . — Mise en suif. — Après les différentes opérations du corroyage on flambe légèrement les cuirs à un feu clair, pour que la matière que Ton veut introduire ne se fige pas de suite après son application ; on fait cela sur des rampes à gaz, comme le flambage des étoffes. (Voir Cuir de Hongrie.) On étend la peau sur une table, on l'imprègne de suif chaud à l'aide d'un gipon, gros pinceau formé par plusieurs morceaux de laine. Le suif s'applique des deux côtés de la peau. On en met davantage du côté de la chair. La température du suif doit être de 90 degrés. On en emploie 33 p. 100 du poids de la peau.

Quelques corroyeurs n'emploient pas que le suif; ils font un mélange des plus mystérieux qui constitue leur fameux secret de fabrication, ils mélangent de la résine, de la poix, de la cire, etc., etc., que nous excluons de toute bonne fabrication. La meilleure composition que nous ayons rencontrée est la suivante :

Suif ordinaire de bœuf 30

Suif d'os pur 30

Paraffine 25

Résine. 15

2. — Tonneau à mettre en suif. — M. Delpech a imaginé un tonneau permettant de mettre les cuirs en suif d'une manière plus régulière et plus rapide. Il se compose d'un grand tonneau à double enveloppe, l'une extérieure en tôle, l'autre intérieure en cuivre, disposé comme le foulon ordinaire à vider de chaux. Mais à la place d'eau, dans ce tonneau, il arrive par l'un des tourillons le suif fondu d'un réservoir à double enveloppe en tôle et en cuivre contenant le dégras. Par l'autre tourillon la vapeur d'un générateur est amenée dans la double enveloppe du tonneau; un tuyau de vapeur se rend dans la double enveloppe du réservoir.

On jette les cuirs dans le tonneau par une porte latérale, on ouvre les robinets de vapeur et de suif et on met en marche le tonneau. Après une heure on retire les cuirs. Les dimensions du tonneau sont variables; nous avons vu celles de 2m,50 de diamètre sur 80 centimètres de largeur, dans lequel on mettait 25 peaux.

3. — Passage au noir. — Après la mise en suif on laisse sécher vingt-quatre ou quarante-huit heures, on passe la paumelle du côté de la chair, on rabat le grain; on place la peau sur la table, la chair en dessous, on la tend avec force, on la met au vent avec l'étiré pour bien l'égaliser; on essuie la fleur avec des débris de cuir appelés drayures ou simplement bourriers, pour enlever l'excès de graisse ; on l'étiré de nouveau. On passe au noir, le cuir étant encore humide, avec un torchon de laine ou mieux avec une brosse en crin de cheval ; on replie la peau en 4 pour laisser pénétrer la couleur. Quand elle est à moitié sèche, on donne un second noir, on replie en 2, on laisse à moitié sécher; enfin on donne un troisième noir, qu'on laisse complètement sécher en suspendant les peaux sur des baguettes aux solives de l'atelier.

Le noir se passe en imbibant bien la peau avec un liquide mordant en frottant davantage sur les parties nerveuses.

4. — Composition du noir. — Le noir que l'on donne est ordinairement une dissolution d'un sel de fer à acide faible. On a imaginé plusieurs compositions pour donner du fond, de la fleur, etc.

1. — Noir de bière. — Les corroyeurs font eux-mêmes leur noir; pour cela, ils font aigrir de la bière en la laissant exposer quelques semaines à l'air et ils y font digérer de la limaille de fer. Quelques-uns emploient de la jusée très aigre qu'ils traitent de même. Nous avons vu à ce sujet une méthode assez ingénieuse pour être rapportée ici. Elle consiste à prendre un tonneau ordinaire, un fût de pétrole de 200 litres de préférence, à le diviser dans le sens de sa longueur en 2 parties égales par une cloison en fer ou en bois percée de trous ; les 2 fonds du tonneau sont percés dans leur milieu d'une ouverture circulaire de 5 centimètres de largeur pour permettre à l'air de circuler librement à Tinté-

rieur du tonneau. On place de la tournure de fer dans un des compartiments, au moyen d'une ouverture à tampon que l'on a pratiquée sur un des fonds, on introduit de la bière ou de la jusée par l'un des trous du fond, la moitié de la capacité du tonneau, 90 litres environ. La nuit on roule le tonneau de façon que le

Fig. 70.

Fig. 72.

Fig. 69 à 72 bis.

Fig. 72 bis.

Outils de corroyeur.

Fig. 60, étire à quadriller. — Fig. 70, rouleau à quadriller. — Fig. 71, tampon à passer en suif. Fig. 72, brosse à potasser. — Fig. 72 bis, brosse à noir.

liquide baigne exactement toute la tournure ; le jour, le tonneau est roulé d'un demi-tour, pour que le liquide reste dans le compartiment inférieur, tandis que la tournure de fer reste exposée à l'air dans le compartiment supérieur. Il est aisé de comprendre que par ce simple dispositif le liquide, se présentant en surface à F air, s'oxyde plus rapidement, s'acétifie plus vite; le fer s'oxyde également mieux et l'acétate de fer se produit abondamment et régulièrement.

On remplace la bière, qui coûte fort cher et que l'on n'a pas toujours à sa disposition (on emploie ordinairement les fonds de

cuve ou tonneau) par une dissolution de glucose mêlée avec de la levûre de bière. Il se forme d'abord de l'alcool par fermentation du glucose et ensuite de l'acide acétique. On obtient un noir plus pur et moins crasseux. On fait dissoudre 6 kilos de glucose sirupeux du commerce dans 100 litres d'eau, on y ajoute 500 grammes de levûre et on fait digérer sur de la limaille ou mieux dans l'appareil ci-dessus décrit.

On fait de même avec le miel, qui donne un beau noir.

2. — Noir végétal. — On donne ce nom au produit obtenu par la digestion de certaines plantes sucrées dans l'eau avec de la limaille de fer. La limaille de fer produit de l'acétate de fer avec l'acide acétique provenant de la fermentation du sucre de la plante. C'est une complication de plus. Nous n'en voyons aucunement l'utilité en France; le noir au glucose est bien plus économique et supérieur; il n'en est pas de même dans les corroieries étrangères, qui ne peuvent se servir économiquement que des produits végé- , taux que leur sol leur offre en abondance.

En France nous avons vu employer : le sorgho sucré, l'arracacha, la carotte, les pastèques, le sorbier, la betterave et les figues.

A l'étranger, le choix est plus considérable : la bagasse de canne à sucre, les fruits du bananier, du dattier et du figuier ; les figues d'Inde et les figues de Barbarie provenant des opuntias. Les fruits du goyavier, de l'avocatier, des mameis, du pitanga, du jabuticaba, du plaqueminier, du mangostan, du cerisier du Sénégal, du safu du Condo, du jamrose, qui donne la poire rose, du lichti, du longan, du rambutau, du tamarinier, du cajou, du bancoulier, du passiflore, du planquemousse, etc. Ces derniers fruits renferment du tannin, qui renforce le noir.

3. — Acétate de fer. — On a préconisé pour le noir le pyrolignite du commerce à 15 ou 20 degrés Baume, que l'on dédouble avec de l'eau, mais comme ce sel renferme beaucoup de matières goudronneuses qui crassent sur la peau et la rendent gommeuse, on ne doit employer que le pyrolignite obtenu avec l'acide pyroligneux distillé.

Le meilleur acétate est l'acétate de protoxyde de fer, que l'on obtient en traitant à 75 degrés, dans une chaudière en fonte, de

la tournure de fer, soit par de l'acide acétique des arts, soit par de l'acide pyroligneux distillé et exempt de goudrons. On soutire la liqueur après refroidissement et on la met ensuite en bonbonnes pour éviter son oxydation à l'air.

4. — Vanadate d'ammoniaque. — On fait dissoudre ce corps que Ton trouve tout préparé dans le commerce et dun prix fort élevé à raison de 10 grammes par litre d'eau. Le précipité qu'il forme avec le tannin est d'un bleu si intense qu'il paraît d'un beau noir. C'est le plus beau des noirs connus jusqu'à ce jour.

5. — Noir composé. — On fait bouillir ensemble pendant une heure :

20 kilos de vinaigre ou d'acide acétique au dixième. 5 — de campèche.

4 — de noix de galle.

5 — d'eau.

1 — de limaille de fer.

5 — de vinaigre.

On met dans une cuve pour laisser oxyder à l'air ; on peut augmenter l'oxydation en ajoutant 1 p. 100 d'acide oxalique. On tire au clair.

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