CHAPITRE II
Les chaussures ordinaires se composent de la semelle, de la lige et du talon.
1. — Semelles — Le cuir employé pour faire la semelle est du cuir fort bien tanné et battu. On fait généralement subir un second battage, dans le but de raffermir le cuir, de lui donner plus de consistance el en augmenter la durée.
Battage. — Le cordonnier met tremper son cuir dans le baquet de science, simple baquet rempli aux deux tiers d'eau et renfermant de l'eau croupie, et le bat avec le marteau à battre sur une pierre de grès lisse dite pierre abattre.
Dans les grands ateliers on emploie un marteau mécanique semblable à ceux décrits au Battage du cuir fort, mais plus énergique : l'enclume et le marteau sont d'un plus petit diamètre.
Découpage. — Le cordonnier broche sa semelle, c'est-à-dire la découpe grossièrement sur une planche posée sur ses genoux avec le tranchet.
On se sert plus commodément d'emporte-pièce ayant les dimensions de la semelle à découper. Dans les grands ateliers on emploie le découpoir à balancier semblable à ceux employés dans les autres industries.
Estampage. — Dans la machine à estamper on leur donne la courbure ou cambrure qu'elles doivent conserver et on y forme près du contour le sillon dans lequel la couture doit se noyer. La machine à estamper n'est autre qu'un découpoir dans lequel l'emporte-pièce est remplacé par une forme mâle ou femelle, en fer, fonte, acier ou papier, présentant en creux ou en relief la cour-
FABRICATION DES CHAUSSURES 53o
bure que Ton veut donner à la semelle. Ces machines servent aussi à reproduire des dessins sur les brides à sabots et autres articles de gainerie.
Il y a des machines qui découpent et estampent tout à la fois.
2. — Tiges. — Les tiges ou empeignes sont découpées d'après des gabarits. Le traceur a pour mission d'utiliser le plus possible les bonnes parties de la peau et de disposer avantageusement ses patrons en évitant adroitement les défauts. Le coupeur détaille ensuite le cuir avec une serpette fraîchement repassée, la culée de la peau étant sur le bord de la table.
Les débris sont ainsi utilisés : les pattes de devant sont employées pour faire des chaussures fourrées à bon marché ; les collets pour faire des brodequins.
Les tiges se découpent quelquefois sur la peau fraîche non corroyée, sortant de tannerie ; dans ce cas, on lui fait subir toutes les opérations du corroyage que nous avons indiquées dans la fabrication du veau ciré et que nous nous dispenserons de reproduire.
La tige de Bordeaux ne se met pas en huile, parce que le veau dit de Bordeaux Ta déjà été en tannerie; on se contente de la mettre au vent, de nourrir les ailettes, de la liéger, de l'effleurer, de la blanchir et de la finir.
Cambrage. — Les tiges sont divisées en fortes, moyennes et minces. Dans les ateliers de. peu d'importance le cambrage se fait sur le bois et dans les grandes manufactures on emploie la machine. Cambrer une tige, c'est en allonger certaines parties, surtout à l'endroit du cou-de-pied, et lui conserver cette forme.
Le cambrage sur le bois se fait en humectant intérieurement les tiges avec une éponge mouillée et en l'appliquant fortement sur le bois à cambrer et en la retenant dans cette position par des clous de Carpentras. On force la tige à se coller contre la forme et à en prendre les moindres formes avec un outil appelé râpe, qui pince les plis du cuir et le force à s'allonger.
Dans la machine à cambrer les tiges, l'allongement est produit par le passage forcé de la tige ployée en double sur une forme en cuivre, au travers d'une boîte creuse à jours en fonte garnie inté-
rieurement de plaques de cuivre présentant des striures et des cannelures.
Cette machine est montée sur 2 colonnes A A (fîg. 124) soutenant la boîte creuse dont il vient d'être question, en B; une crémaillère double et son mouvement C fait abaisser ou élever le
couvercle de la boite D sur lequel on place la tige à cambrer.
La boîte porte des vis permettant d'en élargir ou rétrécir l'ouverture a suivant l'épaisseur de la tige et le serrage qu'on veut lui donner. On comprend facilement qu'en abaissant la crémaillère la forme D, portant la tige, pénètre dans l'ouverture a de la boîte B et force la tige à en prendre la forme en l'étirant. On dégage en dessous de la boîte la forme de ses encoches et on laisse remonter la crémaillère par l'action [du contrepoids P suspendu à une corde en boyau passant sur une poulie à gorge R à mouvement libre placée à la partie supérieure du bâti.
C'est ainsi que se cambrent les grandes tiges ordinaires . les tiges, les bottines, bottes, dessus de galoches, etc., etc.
3. — Montage. — Le montage a pour but d'assembler la tige et la semelle sur la forme sur laquelle on doit les coudre.
Le cordonnier commence à fixer sur la forme la semelle première au moyen de 3 pointes: 1 vers la pointe de la semelle, l'autre au milieu et la troisième au talon. On coud le contrefort, avec du fil et à grands points, intérieurement du quartier, à hauteur du talon ; le contrefort est un morceau de cuir allant s'amincissant par en haut. On introduit la forme dans la chaussure, on tire les bords avec la pince à cannelures, de façon à bien
plaquer la tige sur celle-ci, et on les iixe par des points sur ta forme.
Une machine est employée clans les manufactures pour faciliter le montage, qui est l'opération la plus délicate de la fabrication des chaussures; c'est celle de M. Duméry. En voici la description d'après l'ingénieur Damourelte :
Fig. 125. — Outils pour chaussures.
1. Bois à cambrer les tiges. — 2. Bois à cambrer les bottine.-. — 3. Bois avec bout à finir. — 4. Rape à cambrer. — 5. Lisse à finir la tige. — (ï. Patron à découper les tiges. — 7 Bois à cambrer les galoches. — s. Bois à monter les galoches. — 0. Emporte-pièce pour empeignes. — 10. Emporte-pièce pour contreforts. — il. Emporte-pièce pour talons. — 12. Emporte-pièce pour semelles. — 13. Emporte-pièce pour élastiques. — 14. Emporte-pièce pour brides à sabot.
Le bâti, en fonte, en col de cygne, de 2 mètres de hauteur environ, se termine en bas par une plate-forme assez large, et reçoit dans une crapaudine et un coussinet une grande ellipse qui pivote autour de son grand axe vertical et peut s'arrêter, grâce à un loqueteau, dans les deux positions correspondantes au plan principal du bâti. Une deuxième ellipse, plus petite, pivote autour de son petit axe horizontal, dans 2 coussinets venus de fonte à l'intérieur de la grande ellipse et peu aussi, grâce à un loqueteau, s'arrêter dans ses deux positions verticales.
C'est la petite ellipse intérieure qui porte la forme en fonte et les pinces à mordache qui servent soit à tirer l'empeigne, soit à la
rabattre. Ces pinces sont actionnées par des cordes à boyau qui passent sur des galets fixés sur 2 petits axes parallèles entre eux et perpendiculaires au plan de l'ellipse ; ces galets sont munis euxmêmes de mâchoires auxquelles se rattachent les cordes, et qui constituent un encliquetage par frottement à la Dobeau.
Pour rabattre l'empeigne sur la semelle, les mêmes pinces à mordache sont actionnées non plus verticalement, mais horizontalement, par des cordes en boyau passant sur des galets de renvoi et attachées à des leviers à pédale dont les axes sont fixés sur la plate-forme du bâti. Un levier de tension correspond à chacune des pinces, et un deuxième levier à pédale sert pour le débrayage du premier.
On place la semelle et l'empeigne sur la forme, on fixe cette dernière avec de petites pointes appelées semences et on la fait passer à Faction des organes de la machine.
Une autre machine, celle de Lemercier, est basée sur le même principe.
4. — Couture. — On sait comment le cordonnier s'y prend pour coudre la semelle avec le ligneul. On se sert maintenant de machines à coudre qui ne diffèrent pas comme principe de la machine à coudre ordinaire. La machine Blake coud 300 paires par jour au pied et 500 paires à la vapeur.
La trépointe est une mince bande de cuir que l'on coud entre la semelle et la tige au fur et à mesure que la couture avance.
On colle quelquefois entre la première semelle et la seconde une troisième en cuir factice; on emploie la colle glue (voir Courroies) et une presse analogue à la machine à estamper.
5. — Vissage. — Le vissage a pour but de réunir la semelle à la fausse semelle et à l'empeigne au moyen de petites vis en fer ou en laiton. Cette opération, s'exécute à la main ou à la machine. Les machines que Ton emploie à cet effet sont de 2 catégories:
1° Celles qui font leurs vis elles-mêmes, comme celles de Lemercier, Cabourg et Duméry;
2° Celles qui emploient les vis déjà faites, comme celle de Mangin.
6. — Le talon. — Le talon se fait en cousant une première partie de cuir sur la semelle et sur laquelle on amoncelle de petits morceaux de cuir convenablement taillés, en nom hic suffisant pour atteindre la hauteur désirée. On les fixe par 2 longues pointes en fer; on pratique ensuite un certain nombre de trous dans le talon, où l'on enfonce ensuite des chevilles en bois. On place dessus un bon bout en cuir, et la chaussure est terminée ; il ne reste plus qu'à la finir.
7. — Finissage. — On égalise la semelle et les talons au tranchet, à la râpe et à la lime. On passe l'astic, le bisaigle, le racloir de verre, le papier verré et le noir; on polit au fer chaud et à la roulette.
On exécute ces opérations mécaniquement : 1" au moyen d'une fraise tournant à raison de 3,000 tours par minute, qui façonne les talons et les semelles et remplace le tranchet et la râpe ; 2" au moyen d'une meule à polir de 25 centimètres de diamètre sur G de largeur et tournant avec une vitesse de 2,000 tours par minute.
8. — Rafraîchissage. — Pendant toutes ces opérations, la tige s'est ternie et son finissage s'est défait; on passe donc en pâte et en colle comme nous l'avons indiqué pour le finissage du ciré. Gomme cela nécessite plusieurs opérations, nous avons composé un cirage neuf que l'on passe simplement sur les chaussures terminées et qui leur restitue leur aspect primitif; eau 1 litre; savon 120 gr. ; potasse d'Amérique 80 gr. ; cire végétale 120 gr. ; sucre 150 gr. ; huile de lin 200 gr. ; noir de fumée (extra) 200 gr. ; alcool 50 gr. ; gélatine de peau de gant 1 kil.