CUIRS ET DES PEAUX
D; pendant les deux heures que demande l'opération, on décharge la cuve B et on la recharge.
Le travail est continu, il coule constamment de l'eau par le tuyau K, et il s'écoule constamment du jus de l'une des cuves. Ce système continu demande, pour être bien fait, six cuves que Ton disposera identiquement de la môme façon que les quatre qui ont servi de base à notre description.
La jusée ainsi obtenue est claire, de couleur plus ou moins rougeàtre, suivant sa force, et contient une certaine quantité d'acides organiques développés par la fermentation et parmi lesquels domine l'acide acétique.
On lui donne le nom d'eau aigre ou de jus aigre.
2. — Passements. — La passerie doit être construite en contrebas du sol de façon à ce qu'elle se maintienne à une température uniforme ; on doit éviter à tout prix les variations brusques de température, qui ont une influence notable pour faire tomber une passerie. Dans l'hiver, lorsque la température est froide, on donne un peu de chaleur en brûlant au milieu du local quelques poignées de tannée ; la fumée qui se forme produit le meilleur effet. Dans les grandes chaleurs de l'été on arrose le matin, à midi, et le soir et on établit des courants d'air. Les chaleurs orageuses d'août et de septembre sont surtout redoutables. La température du local doit être de 12 degrés.
Dans la tannerie sont disposées sur deux, quatre et même six rangs des cuves en bois ayant lm, 20 de diamètre sur lm, oO à lm, 7o de profondeur, enterrées de 20 centimètres dans la terre. Aujourd'hui on en fabrique économiquement en ciment des rondes ayant 2 mètres de diamètre sur 1 mètre de profondeur, enterrées de 50 centimètres.
Les cuves en maçonnerie, qui sont ce qu'il y a de mieux, de plus commode et de plus gracieux, ont l'iuconvénient de noircir les cuirs et de produire des marbrures désagréables. Cet inconvénient n'est que passager, car au bout d'un certain temps les cuves se recouvrent intérieurement d'un précipité de tannante de chaux qui protège le jus tannique contre l'action de la chaux. Néanmoins, voici les procédés employés pour éviter ces inconvénients.
Lorsque les cuves sont achevées et suffisamment sèches, on allume dans le fond un feu de charhon de bois pour sécher à fond le ciment sur une épaisseur de 1 centimètre au moins. On peut passer dessus, alors, une couche des compositions suivantes:
1° De l'acide sulfurique étendu de dix fois son volume d'eau, pour faire passer la chaux à l'état de sulfate de chaux (plâtre); ce procédé remplit le but, mais la cuve se désagrège ensuite au fur et à mesure. Nous ne conseillons pas ce procédé, quoique très employé.
2° On passe une couche d'huile de lin cuite et bouillante avec un pinceau; on laisse sécher; il se forme ainsi un enduit protecteur Irès durable.
3° On enduit avec du silicate de potasse ou de soude du commerce.
4° Enfin il existe un vernis au savon préparé de la manière suivante, qui donne d'excellents résultats: on chauffe dans une chaudière 50 parties de soude, 100 parties d'eau et 100 parties de résine concassée en menus grains, on fait bouillir jusqu'à dissolution complète en remplaçant l'eau au fur et à mesure qu'elle s'évapore; on ajoute au produit 100 parties d'eau dans laquelle on a fait dissoudre 15 parties de colle peu épaisse ; on fait bouillir le tout ensemble et on a un vernis qui sèche très rapidement.
3. — Travail à la jusée. — On dispose un train composé de huit cuves nécessaires pour huit passements. Chaque cuve renferme de sept à dix cuirs. Le train est divisé en quatre séries appelées 1° passements morts, 2° passements blancs, 3° passements de têtes et enfin passements neufs. Chacune de ces cuves contient une dissolution de tannin ou jusée, à un degré de concentration déterminé et qui va toujours en augmentant depuis le plus faible jusqu'au plus fort. La jusée amenée des fosses à jus par un tuyau souterrain se déverse dans une citerne, d'où on l'extrait avec une pompe pour faire les passements. Le premier passement se fait en mélangeant 2 parties de jusée forte et 8 d'eau, le second avec 3 de jusée et 8d'eau, le troisième avec 3 de jusée et 7 d'eau, le quatrième avec 3 de jusée et 6 d'eau, le cinquième avec 3 de jusée et 5 d'eau, le sixième avec 3 de jusée et 4 d'eau, le septième avec 3 de jusée et 2 d'eau, et le dernier ou passement neuf est de la jusée pure.
Les peaux amenées de rivière sont mises dans la première cuve, la plus faible, à peine acide, elle marque un demi-degré au pèsetannin, on les laisse séjourner vingt-quatre heures; on les lève deux ou trois fois dans la journée, on les met sur une planche située sur lë bord de la cuve, on les laisse égoutter chaque fois pendantune heure, puis on les rabat, c'est-à-dire on les remet dans la même cuve. A ce moment on fait subir aux peaux l'opération du décrassage, qui consiste à purger complètement les peaux des poils ou de la crasse qu'on a pu laisser au travail de rivière, ou qu'il a été impossible d'enlever ; l'opération se fait au moment où les peaux commencent à gonfler au moyen d'un couteau spécial nommé raclette.
Le second jour, on retire les peaux de la première cuve, on les laisse égoutter une heure ou deux et on les rabat dans la cuve voisine dont le jus est un peu plus fort. On répète la même opération chaque jour jusqu'à ce que les peaux soient arrivées au passement de tête, c'est-à-dire à la sixième cuve, auquel on donne le nom de chute.
Les peaux passent ensuite dans les passements neufs, qui sont composés de jus n'ayant pas encore servi ; il doit peser trois ou quatre dixièmes au pèse-tannin. Après vingt-quatre heures dans ce passement, les cuirs ont atteint leur maximum de développement. On les porte au refaisage.
On commence à se servir pour les grosses peaux des coudreuses ou cuves mécaniques, mais beaucoup aiment mieux laisser les peaux en repos pendant le bassement. Nous les décrirons pour les bassements de molleterie pour lesquels elles sont généralement adoptées. Disons de suite que leur emploi dispose les peaux au gonflement, mais elles les creusent. On se contente de les remuer avec un instrument appelé bouloir.
Au passement les peaux ne doivent pas tomber, c'est-à-dire être mises dans une cuve à un degré d'acidité ou de tannin moins forte que celle d'où elles sortent, ni rester trop longtemps dans cette même cuve, sans quoi elles dépérissent, tombent, et il est difficile de les ramener à leur état normal ; on y arrive cependant par l'emploi de jus neufs que l'on ne doit employer qu'avec prudence pour ne pas crisper les peaux ; le remède serait alors pire que le mal.
On ne doit pas non plus mettre les peaux dans des jus trop forts, ni les placer dans des cuves dont la différence en tannin et en acides est par trop sensible; en se gonflant outre mesure les peaux risqueraient de se crisper sur la fleur et de donner un cuirraide et cassant.
4. — Dosage de l'acidité dans les jus tannants. — L'emploi du pèse-tannin pour surveiller une fasserie est purement illusoire et ne fait qu'induire en erreur. Pour avoir un contrôle réel il faut : 1° doser le tannin par Tune des méthodes données plus haut; 2° doser les acides libres contenus dans les jus. C'est de quoi nous allons nous occuper.
Les acides formés par la fermentation des jus tannants sont : l'acide acétique, l'acide butyrique, et l'acide lactique. Le dosage, qui paraît facile de prime abord, présente de grandes difficultés provenant de la coloration des jus, de la présence de matières étrangères qui masquent les réactions de l'alcalimétrie.
1° Procédé exact. — On distille 100 centimètres cubes de jus jusqu'à réduction à 30 centimètres cubes; on laisse refroidir, on ajoute 70 centimètres cubes d'eau distillée, on redistille de la même manière ; on réitère l'opération quatre fois, jusqu'à obtention de 300 centimètres cubes de liquide distillé. On titre à la soude un dixième normal. L'acide trouvé est compté comme acide acétique.
D'autre part, on fait digérer quelques heures, en agitant fréquemment, environ 80 centimètres cubes de jus tannant avec 3 à 4 grammes de magnésie fraîchement calcinée. Le liquide doit devenir incolore. On filtre, on en évapore 20 centimètres cubes, on calcine fortement le résidu, ce qui transforme en carbonate de magnésie les sels organiques de la même base. On humecte fortement le produit calciné avec de l'eau chargée d'acide carbonique ; on sèche de nouveau, reprend avec de l'eau bouillante, filtre et lave bien. Le carbonate de magnésie resté sur le filtre correspond à la quantité totale des acides organiques.
On calcule l'acide organique comme acide acétique, on retranche de ce chiffre la quantité d'acide acétique déterminée par distilla-
tion et la différence correspond aux acides organiques non volatils. On le calcule ensuite comme acide lactique.
2° Procédé rapide. — Ce procède ne peut être employé journellement par sa longueur et sa complication ; nous avons imaginé un autre mode d'essai moins quantitatif, mais plus rapide et suffisant pour les besoins courants de la tannerie.
On prélève 200 centimètres cubes de jus, on additionne de 10 grammes d'oxyde de plomb récemment précipité, les acides donnent avec cet oxyde en excès des sels basiques qui restent en dissolution, le tannin, la matière colorante, F acide sulfurique et chlorhydrique sont précipités ; on obtient une liqueur claire que Ton décante ou que Ton filtre. A 100 centimètres cubes de la liqueur filtrée, on ajoute de l'acide sulfurique, un dixième normal, jusqu'à cessation du précipité blanc de sulfate de plomb. L'acidité est donnée en acide sulfurique ; on pourra la transcrire comme on voudra.
5. — Travail aux acides. — On est dans l'habitude d'ajouter des acides aux jus de passement pour augmenter le gonflement et activer le travail.
Le procédé généralement adopté consiste à faire passer les peaux en tripe successivement dans les six premières cuves des passements morts, blancs et de tête, comme dans le travail à la jusée seule ; mais, arrivé au passement neuf, on opère de la manière suivante :
On compose la cuve neuve avec du jus neuf dans lequel on verse peu à peu 2 kilos d'acide sulfurique à 66 degrés Baumé, soit un millième, on agite avec le bouloir. On met les peaux en cuve, on les lève deux fois le même jour en les faisant égoutter deux heures chaque fois. Le lendemain on ne lève les peaux qu'une fois. Le troisième jour on rabat les peaux dans le second passement neuf additionné de la même dose d'acide sulfurique, on les y" laisse toute la journée, le soir on les lève et égoutte deux heures, on les rabat et leur laisse encore passer la nuit, le lendemain on les mène au refaisage.
Quelques tanneurs redoutent d'employer l'acide sulfurique, connaissant l'état désorganisateur de cet acide, mais la dose d'un
millif aie est employée en dernier passement; on n'a rien à redouter de misible. L'emploi de l'acide sulfurique permet, au contraire, d'employer des jus faibles dans les premiers passements et de t réparer la peau à un travail lent et progressif.
Nous préférons remploi de l'acide à oO degrés à la dose de 1,5 p. 1,000.
On a proposé l'emploi de l'acide chlorhydriqne à la dose de
0 p. 1,000. Cet acide n'est pas à recommander parce qu'il n'agit pas aussi bien que l'acide sulfurique, en mettrait-on 10 p. 1,000, soit
1 p. 100 ; de plus, cet acide renferme toujours des impuretés, du fer entre autres. L'acide nitrique et l'acide phosphorique gonflent un cinquième de fois moins que l'acide sulfurique, tout en coûtant cinq fois plus cher.
L'acide acétique et lactique, qui se trouvent dans la jusée, sont tout désignés pour obtenir artificiellement un bon gonflement. L'acide lactique du commerce à 26 degrés Baumé renferme 71 p. 100 d'acide. L'acide acétique à 9 degrés Baumé renferme 40 p. 100 d'acide. L'acide oxalique est encore d'un bon emploi, il faut en employer 1 gramme par kilo de peau verte avec un titre en tannin de 1 p. 100 du liquide.
Les acides borique, tartrique, citrique, saccharique sont trop chers pour être employés avantageusement.
Voici le rapport de gonflement des différents acides (l'acide sulfurique étant 100) employés à la même dose, dans la même quantité d'eau :
Acide sulfurique 100
— acétique 80
— lactique 60
— tartrique 45
— oxalique 45
— citrique 40
— nitrique 30
— phosphorique 25
— chlorhydrique 12
— borique 10
L'emploi des acides organiques exige que tous les jus soient acidulés dans une proportion croissante depuis le plus faible jus-
qu'au plus fort. Parmi ces acides trois seuls sont recommandâmes : les acides acétique, lactique et oxalique.
Supposons que nous voulions monter notre train à l'acide oxalique, nous voyons sur le tableau précédent qu'à poids égal il gonfle moitié moins que l'acide sulfurique ; nous mettrons donc dans les passements neufs 5 kilos d'acide (la cuve étant supposée contenir 2,000 litres) ; on en mettra 3 kilos dans les passements de tête, 2 kilos dans les passements blancs et 1 kilo dans les passements morts. On a ainsi une gradation naturelle. On opérera de même avec les acides lactique et acétique en en mettant moins, proportionnellement.
Une chose de la plus haute importance, c'est qu'il faut que le rapport du degré d'acidité au degré de tannin soit constant dans toutes les cuves de passement ; autrement dit il faut que le tannin augmente proportionnellement à l'acidité. Sans cela, si le tannin restait au même degré et si l'acidité augmentait, les cuirs deviendraient mous, flasques, plats et se casseraient; si au contraire le tannin augmentait plus rapidement que l'acidité, les peaux n'étant pas suffisamment dilatées, le tannin les crisperait, les brûlerait même, et on n'obtiendrait que des cuirs défectueux. Il faut donc rester dans un juste milieu et que l'augmentation de l'acidité naturelle ou artificielle et du tannin soient constantes et dans le même rapport. Comme on le voit, l'emploi du pèse-tannin est un trompe-l'œil.
Certaines matières tannantes renferment les matières nécessaires pour produire par la fermentation une acidité convenable ; telles sont par exemple l'écorce de faux sapin, de pin et de mélèze ; l'addition d'acide dans les premiers passements n'est donc pas nécessaire, on termine simplement par un passement neuf acide.
D'autres matières n'en contiennent pas suffisamment, comme l'écorce de chêne, le dividivi, les valonées, le sumac ; on les additionne donc soit avec du glucose, qui se transformera par la fermentation en acides lactique et acétique, soit en ajoutant les acides même dans les premiers passements.
Les matières qui ne renferment pas de ces matières, comme le châtaignier, sont traitées avec la dose normale d'acides dans les passements.
Nous terminerons ce chapitre par quelques mots sur le gonflement des cuirs à l'acide carbonique, procédé proposé par Liautaud en 1872, et qui reprend faveur de nos jours. Le procédé primitif consistait à injecter de l'acide carbonique sous pression dans les cuves à jus, au moyen d'un serpentin percé de trous. Les passements étaient sensiblement activés.
11 y a quelques années nous avons employé l'acide carbonique sous pression dans des cuves hermétiques contenant la jusée et les peaux. La pression de quatre atmosphères nous a donné d'excellents résultats, aussi beaux qu'avec l'acide sulfurique. Nous n'avons opéré que dans les deux passements neufs. L'acide carbonique était produit par un foyer à coke, lavé dans un tonneau d'eau aspiré et refoulé par une pompe dans l'eau de la cuve au moyen d'un serpentin percé de trous. Nous laissions sous pression six heures.