LES FONDS
Plus les plans sont éloignés, plus la taille doit être rapprochée ; cela semble singulier au premier abord, mais, à l’observation, on se rend compte très vite que les tailles rapprochées et légèrement mordues s’estompent au tirage et donnent un gris. Aussi le rapprochement des tailles doit-il être en raison inverse de la morsure, c’est-à-dire de la valeur même du ton à obtenir. Si l’on veut donc un fond très clair, on rapprochera beaucoup les tailles, très finement conduites, et l’on fera mordre très peu ; si les fonds sont au contraire vigoureux, comme il arrive par certains effets, on distancera davantage les tailles et l’on fera mordre un peu plus ; mais, en ce dernier cas, les tailles doivent toujours être très légères, afin de s’estomper au tirage, si l’on veut, malgré la valeur vigoureuse ainsi obtenue, donner la sensation des plans éloignés. Canaletti, dont les œuvres sont aussi à étudier très sérieusement lorsque l’on commence, parce que c’est le maître qui le plus peut-être a précisé la conduite de sa pointe et rendu très intelligible l’action de la morsure, ne s’est pourtant pas conformé à ces principes, tant pour le ciel que pour les fonds. Et pourtant ses ciels, rendus par un tracé de longueur à la pointe, en une régularité dégradée de valeur de haut en bas, sont pleins d’air et de profondeur, et ses collines de fond, ses arrière-plans, bien qu’exécutés
à l’aide de tailles assez écartées, sont bien à leur place et à distance suffisante. Cela tient au sens de la taille toujours dirigé, toujours maintenu dans le sens de la forme qu’indique la nature elle-même. Ce principe, Canaletti l’a merveilleusement appliqué sans y déroger jamais. On y observe, en effet, que le ciel et l’eau fuient toujours dans le sens horizontal ; que les murailles sont exécutées par une taille qui suit toujours les règles de la perspective la plus exacte, non seulement dans les directrices générales, mais jusqu’au moindre trait compris entre ces directrices. Ses petites figures sont également rendues par un coup de pointe qui suit la forme indiquée par le mouvement de la nature. Aussi, bien que les eaux-fortes de Canaletti ne présentent point le modelé qu’on voit aujourd’hui, ni les teintes fondues que nos aquafortistes modernes obtiennent avec tant d’art, calculant avec habileté le coup de main de f imprimeur , ces eaux-fortes, dis-je, ont une puissance extraordinaire, grâce à des procédés d’une simplicité telle qu’on les analyse sans difficulté au premier coup d’œil.