‹ Traité pratique de la gravure à l'eau-forteChapitre 3 sur 44 · BURIN ET EAU-PORTE · texte numérisé non relu

BURIN ET EAU-PORTE

Nous avons déjà eu l’occasion, dans un précédent ouvrage, de rendre hommage aux éminents collaborateurs du grand Dictionnaire universel du xixe siècle : l’article qui concerne l’histoire de la gravure, puisé lui-même aux documents fournis par les ouvrages de MM. Delaborde et Duplessis, est à ce point complet que nous ne pouvons que le transcrire ici, parce qu’il forme un précis historique très net et qu’en outre il contient des documents de nature à éveiller l’esprit du chercheur.

Prendre l’empreinte d’un dessin exécuté en creux, en le couvrant d’un liquide coloré et en le soumettant ensuite à une pression, tel est le procédé de toute gravure, procédé si simple et si naturel qu’on a lieu de s’étonner qu’il n’ait pas été imaginé par les anciens. Et il y a d’autant plus lieu d’en être surpris, que les anciens pratiquaient la gravure en creux des pierres fines. On pourrait tirer des

Karl Rodgrt. — La Gravure a l (au-forte. 2

LA GRAVURE A L’EAU-FORTE

empreintes avec certains cachets romains et certains scarabées égyptiens.

Cependant cette chose si simple n’a été devinée que dans les temps modernes, par Maso Finiguerra, orfèvre florentin, contemporain de Cosme de Médicis, s’il faut en croire la tradition.

On employait beaucoup au xv° siècle les nielles pour les ornements des calices, des paix, des reliquaires, des poignées d’épée et des petites plaques d’or ou d’argent qu’on incrustait sur les coffrets d’ébène. Maso Finiguerra, comme, du reste, tous les autres orfèvres, avait l’habitude de prendre l’empreinte de ses dessins, avant qu’ils fussent niellés, au moyen du soufre fondu. Or, il prit un jour l’empreinte d’une paix dont les tailles étaient en partie remplies de noir, et, lorsqu’il voulut juger de l’effet de son dessin, il remarqua que le noir ayant adhéré au soufre, celui-ci ressemblait, dans certaines parties, à un dessin à la plume. Cette remarque faite, l’idée se présenta aussitôt à son esprit qu’en remplissant les tailles de ses dessins avec une couleur quelconque, et en appliquant ensuite dessus un vélin, sur le verso duquel il exercerait une pression, à la place de l’empreinte en relief du soufre, il pourrait obtenir un dessin au trait sur le papier. Maso Finiguerra se mit aussitôt h l’œuvre. Tout d’abord, les épreuves furent peu satisfaisantes ; enfin, après de longs tâtonnements, il découvrit que le noir broyé avec de l’huile prenait on ne peut mieux sur du papier légèrement humecté, et il parvint, par ce procédé à produire des estampes ayant toute la pureté du burin. Le procédé de Finiguerra fut employé par d’autres orfèvres, au nombre desquels nous citerons Baldini, Botticelli et Pollajuolo, dont quelques estampes sont parvenues jusqu’à nous. Le Cabinet des estampes du musée du Louvre possède de Maso Finiguerra l’épreuve sur papier d’une paix représentant le couronnement de la Vierge, et datée de 1452, épreuve bien antérieure à toutes les autres. Qui compléta l’invention? Ni Bosse, ni Félibien, ni Cochin, ni Ponce, ni Watelct-Lévesque n’en disent rien. Seulement, comme quelques auteurs plus anciens, entre autres Vasari, qui écrivait en 1550 ses Vies des peintres célèbres, attribuent à Mantegna l’invention de la gravure au burin, ne tenant que peu ou point compte de l’im-

Un Atelier d’Aquafortistes au xviii* siècle

PRÉCIS HISTORIQUE DE LA GRAVURE EN TAILLE-DOUCE portante découverte de Maso Finiguerra, on peut admettre que Mantegna fit un art de ce qui n’avait été jusque-là qu’un procédé de métier, et qu’au lieu de limiter la gravure à l’impression des nielles, il 1 étendit à limitation des œuvres d’art; qu’aux gravures au trait de ses prédécesseurs, il ajouta des tailles destinées à rendre le modelé et le clair-obscur.

Le petit nombre d’estampes que Mantegna nous a laissées atteste qu’il s’essaya longtemps avant de produire sa gravure au grand jour ; mais le fini de chacune d’elles nous permet d’affirmer qu’elles ne sont pas de simples essais. Une remarque à faire, c’est que Mantegna avait vingt-deux ans quand fut tirée l’épreuve de la paix conservée au Cabinet des estampes du Louvre; or, comme il mourut en 1505, la découverte de Maso Finiguerra ne mit que peu d’années à devenir un art.

Parmi les difficultés qui durent arrêter les premiers qui essayèrent d’appliquer à la reproduction des estampes la découverte de Finiguerra, il faut, sans doute, compter le sens du dessin. Tracé sur une lame de métal, un calice, un reliquaire, un dessin destiné à être niellé devait se présenter dans son sens naturel, et, par conséquent, à l'impression, il venait à l’envers. Les lettres, par exemple, qui, sur l’original de la paix du Louvre, se lisaient de gauche à droite, se lisent de droite à gauche sur l’épreuve. On comprend que, sous peine de fausser complètement et l'effet d’une composition et les mouvements des personnages, il était indispensable que l’épreuve gravée se présentât dans le sens du dessin, et, par conséquent, que le métal fût disposé dans un sens contraire. On dut songer de bonne heure à faire réfléchir dans un miroir le dessin, pour le recopier tel qu’il s’y présente, c’est-à-dire renversé.

Nous avons suivi jusqu’ici la tradition italienne; elle n’est pas malheureusement la seule. Il y a aussi la tradition allemande qui fait naître la gravure au delà du Rhin. Une version allemande veut que ce soit un berger du nom de von Bocholt qui ait eu le premier l’idée de reproduire sur le papier les parties creuses d’un dessin ; mais une découverte est venue démontrer jusqu’à l’évidence que ce prétendu berger était un tout petit village de Westphalie, patrie

LA GRAVURE A L'EAU-FORTE d’Israël Mecheln. Cet artiste avait l’habitude de signer ses œuvres, tantôt de son nom, tantôt du nom du lieu de sa naissance ; mais souvent il n’employait que les initiales J. V. B., dont la première est celle de son nom et les deux autres signifient de Bocholt. De là la méprise : avec toutes les œuvres signées J. von Bocholt, on créa un personnage imaginaire qui dut naturellement disparaître le jour où l’on découvrit une œuvre de Mecheln signée tout au long et sans initiales, c’est-à-dire : Israël Mecheln von Bocholt. Les Allemands ont encore une autre version : ils infèrent d’une ancienne estampe, portant la date de 1440 et représentant, outre une sibylle qui montre à Auguste l’image de la Vierge dans les airs, le château de Blassenberg et la ville de Culmbach dans le lointain, que c’est dans ce lieu qu’il faut chercher le berceau de la gravure. Si l’on réfléchit que Culmbach, petite ville de la Bavière, est la patrie de Martin Schœn, le plus ancien peintre graveur qui ait tiré des épreuves de ses ouvrages, conservées jusqu’à ce jour, la version allemande détruit en apparence la tradition italienne; mais, avec un peu d’attention, on s aperçoit vite qu’elle ne prouve rien contre Finiguerra; et, en effet, 1 épreuve de la paix conservée au musée du Louvre affirme d une manière irréfutable que celui-ci avait fait sa découverte en 1452; et, comme rien ne prouve que la première épreuve qu’il tira n’était pas antérieure à cette date de dix, de vingt et même de trente ans, il s’ensuit que le mérite de la découverte peut être disputé à Schœn, qui, d’ailleurs, n’était âgé que de trente-deux ans en 1452. La chose est évidente, puisque Mantegna lui-même, qui avait alors vingt-deux ans, pourrait lui disputer cet honneur. De plus, l’estampe datée de 1440, représentant la sibylle, prouve qu’on s’occupait déjà à cette date de l’application de la gravure à la reproduction des estampes, ce qui est hors de doute, lorsqu’on songe que toutes les œuvres de Schœn sont supérieurement traitées. Conclurons-nous de tout cela, avec quelques auteurs, que l’invention de la gravure en taille-douce est antérieure à la fois à Finiguerra et à Martin Schœn? On voit que la question reste absolument indécise. Ce qui reste acquis dans cette discussion, c’est que Martin Schœn et Mantegna ont fait de la gravure un art de la plus haute importance. Indiquons

PRÉCIS HISTORIQUE DE LA GRAVURE EN TAILLE-DOUCE maintenant la pratique de cet art sous les différentes formes qu’il a revêtues. Pour cela, nous allons passer successivement en revue les différents genres de gravures sur métaux.

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