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Dictionnaire des Arts, Paris

LA GRAVURE A L’EAU-FORTE

et le faire du peintre. « Rubens, par exemple, dit M. Lévesque, qui faisait graver ses tableaux par ses élèves, sous ses yeux, ne leur enseignait pas seulement h rendre les dégradations de l’ombre au clair; mais il leur faisait faire la plus grande attention à cette partie du clair-obscur qui lui était si familière, par laquelle les couleurs propres aident à étendre la masse des lumières et des ombres, parce que certaines couleurs, par leur éclat, tiennent de la nature de la lumière, et d’autres tiennent de la nature de l’ombre par leur obscurité. Ainsi, dans les estampes de ces graveurs, tout ce qui est obscur, tout ce qui est clair n’est pas toujours de l’ombre ou de la lumière, mais fort souvent la valeur de la couleur propre des objets représentés. C’est pourquoi leurs estampes sont des tableaux, tant ils ont conservé la valeur des couleurs employées. » Aux Bolswert, aux Worstermann , aux Pontius, aux Jode, qui ont rendu au burin seul les chefs-d’œuvre de Rubens et d’Augustin Carraehe, il faut joindre Edelinck et Rouller qui ont multiplié avec tant de succès les chefs-d’œuvre des plus grands maîtres de France et d’Italie.

Rappelons la belle estampe de Rouller, les Maries au tombeau , d’après Annibal Carraehe. Citons pareillement : de Worstermann, élève de Rubens, Y Adoration des Rois, d’après ce maître ; de Jode, le Saint Augustin, d’après Van Dyck ; de Pontius, Thomyris faisant plonger la tête de Cyrus dans un vase plein de sang, d'après Rubens ; de Bolswert, le Crucifix, d’après Van Dyck, et la Mort d’ Argus, d’après Jordaens ; enfin, de Hondius, le portrait de François Franck, l’un des plus beaux portraits d’après Van Dyck qui aient jamais été gravés.

La gravure à l’eau-forte fut découverte à la fin du xve siècle par Wenceslas d’Olmutz, croit-on. Nous avons dit qu’il y en avait de deux sortes, celle des peintres et celle des graveurs. La première, qui se fait uniquement de sentiment, et qui a surtout pour but de rendre des sujets à effet, est produite par le seul emploi de la pointe maniée sur le vernis d’une planche, comme on fait d’un crayon sur le papier. Cette gravure n’a ni règles ni méthode ; entièrement soumise au goût, au caprice de celui qui l’exécute, elle est aussi variée dans ses moyens que dans ses résultats. Le tracé du dessin est fait

sur une planche de cuivre vernie, avec la pointe, morceau d’acier bien trempé, rond ou carré, emmanchant dans un brin de jonc, et dont le bout traçant est plus ou moins fin, suivant le genre de travail qu’on veut obtenir. On borde ensuite la planche avec de la cire à modeler, de telle sorte qu’elle puisse conserver un liquide répandu dessus à la hauteur de 2 ou 3 centimètres, puis on y verse l’eauforte (acide nitrique), ou tout autre mordant; la morsure faite, la planche est lavée à l’eau ordinaire et dévernie.

L’eau-forte des graveurs n’est, le plus communément, qu’un travail préparatoire qui doit être terminé au burin sur le cuivre nu, ainsi que nous l’avons déjà indiqué. Rarement les graveurs finissent un sujet par l’eau-forte, quoique, cependant, la chose soit possible, en soumettant à plusieurs reprises la planche à l’action du mordant. Lorsque la planche est vernie et le dessin décalqué, on fait le tracé, on recouvre avec un vernis à couvrir les parties qu’on ne veut pas soumettre à l’acide, on borde la planche avec de la cire à modeler et on fait mordre. Lorsque le travail de la morsure est arrivé au point qu’on désire, on dévernit la planche et l’on reprend le burin pour terminer.

Tels sont les procédés de la gravure à l’eau-forte et au burin. S’il est vrai que ce genre de travail lutte difficilement avec la peinture dans différentes parties, il en est aussi d’autres où il triomphe. Que l’on consulte, par exemple, les travaux de Masson et de Drevet, et l’on reconnaîtra que le pinceau ne saurait rendre aussi bien que le burin les cheveux, la barbe, les pelages et les plumes des divers animaux. Nous citerons, à ce propos, de Masson, son portrait de Brisacier et son estampe si connue sous la dénomination de la Belle nappe ; de Drevet, les deux célèbres portraits de Bossuet et de Samuel Bernard. Impossible au pinceau de pousser aussi loin 1 imitation de la nature que l’a fait Drevet en rendant, avec le burin, la dentelle et l’hermine de ces deux portraits. Chacun sait que la pointe de notre Gérard Audran, le premier graveur dans le genre de l’histoire, dessinait mieux que le crayon des artistes qu’il traduisait; il peignait avec la pointe et le burin; ces deux instruments acquéraient sous sa main toute la facilité de la brosse. La belle gravure

LA GRAVURE A L’EAU-FORTE

de Prévost, que tout le monde connaît, donne aux Moissonneurs de Léopold Robert la transparence et la douceur de ton qui font défaut à la composition originale. Ajoutons quelques noms illustres à ceux que nous avons déjà cités.

Berghem se distingua dans le paysage ; ses ouvrages peuvent servir de modèles pour la gravure des animaux. D’Abraham Bosse, on estime ses Cérémonies du mariage de Louis XIV. Callot, dans ses compositions si pleines d’esprit, se distingue par la fermeté des touches. Il faudrait tout citer de ce maître : la Tentation de saint Antoine, la Grande rue de Nancy, ses Foires, ses Supplices, ses Misères de la Guerre, la Grande et la petite Passion, les Bohémiens, le Parterre, X Eventail, etc., etc. Les trois Carrache, surtout Annibal, ont laissé des estampes précieuses pour les artistes. Desplaces a fait un Saint Bruno en prière, qui est un superbe morceau d’étude. Albert Dürer, voisin du berceau de l’art de la gravure, en a pourtant tellement avancé les progrès que, dans certaines parties, il ne saurait être surpassé. Ne rappelons que son Saint Jérome. Le Bas est le premier, après Rembrandt, qui ait fait usage de la pointe sèche. Claude Gelée, dit le Lorrain, a gravé avec la même puissance d’effet qu’il avait mise dans ses tableaux. Mellan est célèbre par sa manière de rendre les formes et le clair-obscur par un seul rang de tailles renflées ou diminuées, selon que le ton l’exigeait. Sa Sainte Face, gravée d’une seule taille tournante, qui commence au bout du nez, est un tour de force qu’on ne cesse d’admirer. Mitelli, qui, le premier, a publié en recueil les œuvres d’un maître dans sa Galerie d'Enée, d’après Annibal Carrache, est célèbre par l’estampe de la Nuit du Corrège. Nanteuil est cité surtout pour deux chefs-d’œuvre, les portraits de M. de Pomponne & t du petit Millard. De Rembrandt, il suffit de citer la Descente de croix et le Banquier de Wienbogard. Salvator Rosa a gravé des têtes pleines de vie. Schœn a produit un chef-d’œuvre, la Mort de la Vierge. Enfin, parmi les contemporains, citons Henriquel-Dupont , Prud’homme, Prévost, Reynolds, Calamatta, Martinet, François, Mercurey, Girardet, Jacques, Declos, Flameng, Daubigny, etc.

Pour n’être pas de l’art proprement dit, la gravure qui s’applique

PRÉCIS HISTORIQUE DE LA GRAVURE EN TAILLE-DOUCE à la géographie et à la topographie ne saurait être passée sous silence, eu égard aux services qu’elle rend. Cette gravure se pratique ordinairement sur laiton. On prépare la planche, et on fait le décalque et le tracé absolument comme pour la gravure au burin. On fait h l’eau-forte les sinuosités des côtes et des rivières, l’indication des marais, l’ébauche des masses de rochers. Le burin est préféré pour les routes, les canaux, les eaux des lacs et des rivières, les fortifications, les massifs de maisons. Enfin, on coupe à la pointe sèche tout ce qui peut être tracé à l’aide d’une règle et aussi les eaux des étangs, des marais, des côtes que l’on nomme hachées. Les villes, les bourgs et les villages, indiqués par de petits cercles plus ou moins compliqués, sont gravés avec un poinçon nommé pétitionnaire. Le trait d’une carte ou d’un plan terminé, on met les planches sous la main du graveur de lettres, qui a des procédés particuliers.

Les premières cartes parurent vers l’année 1560. Elles étaient gravées sur étain et sur cuivre. Les graveurs en ce genre d’ouvrages étaient Munster, Ortellius, Speckel, Meyer, etc. Leurs cartes étaient d’un mauvais style, qu’améliorèrent peu les Hollandais Hondius et Merala. Tavernier fit infiniment mieux en 1630; mais l’année 1740 fut une époque remarquable par les améliorations qu’apportèrent Roussel, Cocquart, Villaret, Poilly, et, vingt ans plus tard, de nouveaux progrès furent dus à Dupuis, à Chalmandrier, à de Lahaye, à Périer, h Germain, etc. L’art de la gravure topographique atteignit un haut degré de perfection à la fin du xviii® siècle, avec Monien, Bouclet, Doudan et Tardieu. Les trois derniers ont fait une carte des Chasses restée célèbre. Depuis, des progrès rapides, des études mieux dirigées ont porté jusqu’à la perfection ce genre de gravure.

Le procédé G ilôt est une sorte de gravure sur zinc à l’aide d’un acide. 11 donne des produits applicables à la typog'raphie.

Gravure au pointillé. — Ce genre de gravure s’exécute entièrement avec des points, sans le secours de traits ni de tailles. Les points se font avec le burin seul ou le burin et la pointe. Morin et Boulanger sont considérés comme les inventeurs de ce genre qui date de la fin du xvue siècle. Lutma, orlèvre d Amsterdam, a laissé

quatre portraits au oiselet dont les têtes sont pointillées d’une manière douce et agréable. Mais cette manière, qui différait peu de la précédente, et qui consistait à employer un ciselet ou pointe aiguë et courte sur laquelle on frappait avec un marteau, d’où son nom opus mallei , n’a guère été pratiquée que par Lutma. La gravure au pointillé, au contraire, a eu une grande vogue en Angleterre au xvii0 siècle. On cite encore les travaux de W. Ryland, obtenus par ce procédé.

Gravure dans le genre du crayon. — Elle fut inventée, en 1740, par François. Elle a une grande analogie avec la précédente. Elle se fait particulièrement avec un instrument appelé roulette, et qui est un cylindre d’acier à surface dentée, monté sur un axe, autour duquel il tourne et dont la largeur est proportionnée à la force des tailles. Ce genre était surtout employé pour produire des modèles de dessins. L’invention de la lithographie l’a fait délaisser.

Gravure à la maniéré noire ou mezzo-tinto . — Elle a été inventée, dit-on, par Sieghen, lieutenant-colonel au service du prince de Ilesse-Cassel. Le premier ouvrage qu’il publia (1643) fut le buste de la landgravine Amélie-Elisabeth. Cet officier aurait révélé son secret à Robert de Bavière, prince palatin du Bas-Rhin, amiral anglais sous Charles Ier, qui l’aurait communiqué à Woleran Vaillant, peintre flamand, lequel l’aurait divulgué peu après. Une autre version attribue cette invention à Fr. Aspruth (1671), un graveur d’ailleurs inconnu. Les Anglais, notamment Smith et G. Withe, ont beaucoup employé cette gravure pour le portrait. Le procédé consistait autrefois à grener à l’infini une planche de cuivre au moyen d’un outil dit berceau. De nos jours, un mécanicien, M. Saulnier, a inventé une machine qui prépare le cuivre pour la manière noire. Cette gravure diffère de la gravure au burin et à l’eau-forte, en ce que le graveur exécute les lumières au lieu d’exécuter les ombres, qui sont fournies par le fond de la planche. Le travail se fait au brunissoir, au racloir et h l’ébarboir. On s’explique très bien l’effet produit par ces outils, si l’on réfléchit que, dans les parties qu’ils attaquent, les grains de la planche, qui viennent blancs à l’impres-

PRÉCIS HISTORIQUE DE LA GRAVURE EN TAILLE-DOUCE sion, ont une surface d’autant plus large qu’ils ont été plus profondément atteints.

Gravure au lavis ou ar/ua-tinta. — Ce genre, pour lequel les procédés abondent, consiste à laver sur le cuivre, au moyen de l'eau-forte, comme on lave un dessin sur le papier avec du bistre ou de F encre de Chine. Les estampes ainsi exécutées ont toute la valeur des dessins originaux. J. -B. Leprincc a tiré un excellent parti de cette découverte. De cette gravure imitant le lavis, il n’y avait qu’un pas à faire pour arriver à l’imitation des dessins coloriés à l’aquarelle. Il s’agissait seulement de multiplier les planches pour une même estampe, et de distribuer sur chacune d’elles les couleurs destinées à en couvrir les différentes places. Descourtis, Janinet et Dubucourt y sont arrivés et ont produit des œuvres remarquables ; mais, à l’exception de quelques estampes produites par les artistes ci-dessus, toutes celles qu’on a obtenues par le même procédé sont au dessous du médiocre. Si l’on grave sur l’acier ou tout autre métal, la préparation de la planche par l’artiste est la même que pour le cuivre. Seuls, les mordants différent. Ainsi, par exemple, pour faire mordre sur l’acier, on emploie beaucoup la composition Turell : acide acétique pur très concentré, 4 parties; alcool anhydre et acide nitrique, chacun 1 partie; mais, pour les mordants, depuis l’eau-forte proprement dite jusqu’au glyphogène Deleschamps, il existe plus de cent formules.

Tel est le résumé descriptif de l'histoire et des procédés de la gravure. Nous allons reprendre en détail chacun de ces différents genres, tant au point de vue matériel et pratique qu'au point de vue de l’art proprement dit.

Kaki. Kobekt. — La Gravure à l'eau-forte.

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