‹ Traité pratique de la gravure à l'eau-forteChapitre 8 sur 44 · LES CUIVRES · texte numérisé non relu

LES CUIVRES

Je citerai d’abord textuellement ici l’opinion d’Abraham Bosse, mentionnée en ses deux chapitres concernant la qualité des cuivres, parce qu’en les lisant, l’amateur se rendra compte de l’importance qu’y attachait ce maître en vue d’une bonne réussite. Aussi bien tous ceux qui ont écrit sur l’eauforte se sont appuyés sur A. Bosse qui le premier fit un traité pratique sur la matière, et ce livre est d’autant plus précieux que l’auteur, en un style plein de naïveté, a pour ainsi dire presque complètement épuisé le sujet dans lequel il avait certes une compétence professionnelle absolue, tant au point de vue théorique qu’au point de vue pratique, puisqu’aucun de ceux qui l’ont imité n’a été plus loin dans la démonstration.

Voici donc comment il s’exprime :

« Moyen de connoître le bon cuivre rouge , de le faire forger en planches , de le polir et dégraisser , avant que de mettre le vernis dessus.

« Pour la gravure en taille douce, tant au burin qu’à l’eau-forte, le cuivre rouge est reçu pour le meilleur; il y a le jaune que l’on nomme autrement leton, lequel est communément trop aigre, souvent pailleux et mal net; il y en a du rouge, lequel a ces mauvaises qualités et qui par conséquent est à rejetter, d'autant que l’ouvrage que l’on ferait dessus à l’eau-forte paraîtrait trop rude et maigre. Il s’en rencontre aussi qui est quasi mol comme du plomb, et ce n’est pas encore de la sorte qu’il le faut, à cause que venant à appliquer l’eaulorte sur ce que vous avez tracé dessus, elle y demeure long-temps et ne creuse que fort peu, et ce qui est le pis, elle éclate le vernis et fait les traits et hachures mal nettes, autrement boueuses et bourrues; et pour m’expliquer mieux, c’est par comparaison comme si l’on faisait à la plume avec de 1 encre, quelques hacheures sur du papier qui boive un peu, cela fait que les traits ne sont pas nets, et

LA GRAVURE A L’EAU-FORTE

qui plus est, ils se mettent quasi les uns avec les autres, ce qui fait que je ne m’étonne pas si l'eau fait ainsi enlever le vernis; car trouvant le cuivre si mol et si poreux elle le fouille et avance facilement sous le vernis, qui par conséquent vient h quitter le lieu où il était appliqué.

11 s’en rencontre aussi qui a des veines, lesquelles sont molles et aigres; il y en a d’autre qui est plein de petits trous que l’on nomme cendreux, et d’autre rempli de petites taches qu’il faut brunir et qu’on nomme teigneux. Mais le bon cuivre rouge est plein, ferme et l’on peut connaître s’il est tel en y gravant avec le burin; car s’il est aigre vous sentirez de la peine et du criquetis en l’y faisant, et s’il est mol, il semble que vous touchez du plomb.

Au lieu qu’étant bon, le burin y entre sans sentiment de criquetis ni de molesse, mais avec un peu de force et une fermeté pleine et douce, comme quand l’on touche l’or et l’argent en comparaison des autres métaux.

Manière de faire forger et polir le cuivre. — Il n’est pas absolument nécessaire à celui qui désire graver de sçavoir faire forger et polir lui-même son cuivre; mais d’autant que l’on se peut trouver en des lieux où l’on n’en trouverait que comme les chaudronniers l’achètent, j’ai trouvé à propos de l’enseigner, et même cela vous peut donner la connoissance pour voir s’il est bien poli afin d’y pouvoir faire une gravure nette.

Quand vous serez assuré de la bonne qualité du cuivre, vous donnerez à un chaudronnier la mesure des grandeur et épaisseur dont vous voudrez la planche.

Une planche de la grandeur que les ouvriers nomment grande demi-feuille et qui est d’environ douze pouces d’un côté et neuf de l’autre, doit avoir à peu près l’épaisseur d’une ligne, et à proportion pour les autres grandeurs.

Vous recommanderez de la bien forger et applanir à froid; car étant ainsi bien forgée, le cuivre en devient beaucoup moins poreux, et cela est de très grande conséquence.

Ensuite vous prendrez la planche ainsi forgée et en choisirez le côté le plus uni et le moins pailleux ou gerseux, et le poserez sur

DE L'OUTILLAGE

un ais eu penchant, au bas duquel vous aurez fiché deux petits doux ou leurs pointes, pour y retenir et arrêter la planche afin qu’elle ne glisse.

Lors, pour commencer à la polir, vous prendrez un gros morceau de grès et de l’eau nette, et la frotterez avec cela bien fermement et également pour tout une fois, selon sa longueur et puis selon sa largeur, en la mouillant de fois à autre, jusqu’à ce qu’il n’y paraisse plus aucune fosse ni marque ou tache des coups que le marteau y a faits en la forgeant, ni aucuns trous ou paille, ou autre sorte d’inégalité ; puis vous la laverez en sorte qu’il n’y demeure rien dessus.

Après cela vous prendrez de la pierre ponce bien choisie, et en frotterez ladite planche avec de l’eau, comme vous avez fait avec le grès, en long et en large, tant et tant de fois et si fermement et également, qu’il n’y reste plus aucune trace ni raye dudit grès et enfin la laverez bien.

De rechef vous ferez la même chose encore avec une pierre douce à éguiser et de l’eau , tant que les traces de la ponce soient toutes perdues : ladite pierre douce à éguiser est d’ ordinaire de couleur d'ardoise, il s' en trouve aussi de couleur d' olive et de rouge.

Cela fait, vous laverez si bien votre planche avec de l’eau claire et nette, qu’il n’y demeure aucune poussière ou ordure dessus.

Alors vous prendrez un charbon de ceux que vous aurez choisi et brûlé de la façon qui suit : Sçavoir trois ou quatre charbons de saule bien doux, gros et pleins, sans être fendillés, et dont communément les orfèvres se servent à souder; vous en ratissez bien l’écorce, puis vous les rangerez ensemble dans le feu; vous les couvrirez ensuite d’autres charbons allumés et de quantité de cendre rouge par dessus, de sorte qu’ils y puissent demeurer sans prendre beaucoup d’air une heure et demie plus ou moins selon la grosseur des charbons, d’autant qu’il faut que le feu les ait atteints jusqu’au cœur et qu’il n’y reste aucune vapeur; c’est pourquoi il vaut mieux les y laisser plus que moins ; et, lorsque vous jugerez qu’ils sont en état de les ôter du feu, vous mettrez de l’eau commune en quelque vaisseau assez grand pour les contenir tous ; puis vous les retirerez du feu et en même temps les jetterez tout ardents dans ladite

eau pour les y éteindre et laisser refroidir; il y en a qui se servent d’urine au lieu d’eau, mais pour moi, je trouve l’eau assez bonne.

Maintenant pour se servir de ces charbons à achever d’en polir votre cuivre, vous en choisirez comme dessus, un ou un morceau d’un qui soit assez gros et ferme et qui se soit bien maintenu au feu sans se fendiller; vous le tiendrez bien avec la main et appuyant une de ses carnes ou angles contre la planche, vous l’en frotterez fermement pour ôter les traits de la pierre; il n’importe de quel sens pourvu que tous ces traits s’en aillent; et s’il arrive que le charbon ne fasse que glisser sur le cuivre sans y mordre, c’est signe qu’il n’est pas bon, et il faut en choisir un autre qui ait cette qualité, qu’alors que vous le poussez sur le cuivre avec de l’eau, vous l’y sentiez âpre et qu’il le mange en faisant un doux bruit, et l’ayant tel vous le passerez toujours d’un même sens sur votre planche tant et tant de fois qu’il ne paraisse plus en tout sur icelle aucune raye, paille ou trous si petits qu’ils soient.

Et si d’aventure (comme il se rencontre assez souvent) le charbon est un peu trop âcre ou rude, et qu’il morde le cuivre trop rudement, vous en pourrez choisir un qui soit un peu plus doux, et le repasser avec de l’eau dessus le poliment du premier.

Après avoir fait ce qui se peut avec le charbon, votre planche paraissant bien unie sans rayes profondes ni trous, il faut prendre un outil d’acier bien poli et arrondi ou applati en pointe par les deux bouts en forme d’un cœur, appelé Brunissoir' . Et ayant frotté la planche avec un peu d’huile d’olive, vous ferez passer le brunissoir par dessus en appuyant fortement sur le cuivre. La meilleure manière de brunir un cuivre est de ne point passer le brunissoir sur la longueur ni sur la largeur, mais de biais, c’est-à-dire diagonalement d’un angle à l'autre, ce qui ôte bien mieux les rayes ou salissures que le charbon y a fait. On brunira ainsi tout le cuivre de manière qu’il devienne partout luisant comme une glace de miroir; et si, par hasard, il y restait encore après cela quelques rayes, il faut repasser le brunissoir seulement à cet endroit, en lozange sur cette raye jus qu’à ce qu’elle disparaisse tout à fait.

Les cuivriers ne brunissent pas ordinairement les planches, à

DE L’OUTILLAGE

moins qu’on ne le leur recommande et qu’on ne paye quelque chose de plus pour cette façon ; c’est pourquoi le graveur est souvent obligé de le faire en leur place, ce qu’il ne doit pas négliger, autrement les épreuves ou estampes que l’on tirerait après que l’eau forte a mordu, viendraient toutes sales et pleines de rayes.

Une planche de cuivre neuf bien polie et brunie, et toute prête à graver se vend, à Paris, chez les Cuivriers, 55 sols ou tout au plus un écu la livre.

Votre planche étant donc ainsi bien polie et brunie, vous la laverez avec de l’eau nette et la présenterez devant le feu par l’envers afin qu’il dessèche l’eau qui est restée dessus; étant sèche, vous l’essuyerez avec un linge bien net, et pour être assuré qu’il n’y a rien de gras sur icelle, vous y passerez dessus en frottant de la mie de pain bien rassis, ou bien ayant ratissé sur ladite planche du blanc de craye bien doux, vous la frotterez plusieurs fois avec un linge blanc, puis vous l’essuyerez bien, de sorte qu’il n’y demeure ni pain ni blanc dessus ni aucune autre ordure.

La planche étant en cet état est prête à y appliquer le vernis.

L’on peut encore faire ceci pour être assuré que la planche soit bien polie, c’est de l’envoyer à l’imprimeur de taille douce, afin qu’il l’encre de noir partout comme si elle était gravée, et qu’il en tire une épreuve sur du papier blanc, et si le cuivre est bien poli, ledit papier n’en doit pas avoir perdu sa blancheur, mais après il faut être soigneux de si bien dégraisser ladite planche qu’il n’y reste dessus aucune partie du noir à l’huile de l’imprimeur ni aucune autre saleté. »

Comme le dit naïvement A. Bosse, il n’est pas nécessaire que l’amateur sache forger un cuivre; mais, connaissant bien le travail du cuivrier et du planeur , il pourra reconnaître aisément la bonne qualité d’une planche.

De nos jours, les cuivres anglais sont réputés les meilleurs. Ils sont planés au laminoir, puis replanés après le découpage et la mise en forme, et c’est avec juste raison que Maxime Lalanne regrette qu'ils ne soient point comme

autrefois refoulés et battus au marteau, ce qui leur donnait une densité plus grande, une aptitude meilleure à recevoir la morsure, accusant à l’épreuve une plus grande franchise dans les tailles ; mais les temps ont marché, la machine-outil a partout remplacé la main de l’homme, il faut se contenter des produits de l’industrie, laquelle d’ailleurs nous les donne aussi perfectionnés que possible.

L ETAU

La planche de cuivre une fois nettoyée, c’est-à-dire passée à l’essence de térébenthine, ne doit plus être manipulée à pleines mains : on doit la manier en la prenant sur les bords, d’angle en angle, comme font les opérateurs photographes pour les glaces des clichés ; puis, pour les prépa¬

rations, on devra se servir d’un étau d’acier poli ou nickelé, à manche de bois : ceci est très important si l’on ne veut se brûler les doigts au vernissage de la planche.

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