CHAPITRE IV
ABCÈS MASTOÏDIENS.
Nous ne pouvons séparer de l’histoire des suppurations de l’oreille les abcès mastoïdiens, nous voulons parler surtout de ceux qui se produisent, les cavités de l’oreille étant intactes, car les abcès consécutifs à une suppuration de la caisse et à une rétention de pus dans la cavité tympanique ont été déjà décrits.
Nous diviserons les abcès mastoïdiens proprement dits en sous-cutanés et en profonds.
L’abcès sous-cutané reconnaît pour cause une contusion, une angioleucite, et marche à la manière d’un phlegmon ordinaire.
La tuméfaction présente un relief très-prononcé, sa circonférence est œdémateuse, le pavillon de l’oreille est poussé en avant, et écarté de la tète, la suppuration se forme promptement, et lorsqu’on ouvre l’abcès, il en sort un pus pblegmoneux. Si l’abcès est abandonné à lui-môme, le pus peut décoller la peau, fuser au-devant de l’apophyse, perforer la conque, ou passer à travers ses incisures, et se montrer dans le canal auditif, où il cause une otite externe.
En môme temps la peau qui recouvrait la tumeur s’ulcère, et il s’établit ainsi une double fistule. Dans ce cas, on fait passer un tube à drainage de l’intérieur du conduit auditif externe vers les téguments de la région mastoïdienne.
Pour prévenir tout décollement, il est important d’ouvrir l’abcès de bonne heure, et alors le drainage peut être borné à la région mastoïdienne sans intéresser le conduit auditif.
L’abcès profond suppose presque toujours une carie ou une nécrose superficielle de la portion mastoïdienne du temporal, et ces altérations naissent sous l’influence d’un état scrofuleux, plus souvent encore du vice vénérien, comme l’indique J. L. Petit :
La maladie s’annonce par des douleurs fixes, vives et lancinantes, ou bien moins intenses, mais sourdes et profondes ; de la rougeuret un empâtement se manifestent dans le point correspondant à l’os ; il survient des frissons irréguliers, quelquefois de l’insomnie, une céphalalgie intense :
SECT. II. — SUPPURATIONS UE L’APPAREIL AUDITIF
en même temps la tumeur s’est élargie, est devenue douloureuse au moindre contact, puis s’élève peu a peu, se ramollit au centre, et laisse percevoir de la fluctuation. L’abcès ouvert, on constate l’existence de la carie ou de la nécrose.
Ainsi, le pus restant dans son foyer, le désordre peut s’étendre à toute l’épaisseur de l'apophyse, et dès lors la maladie devient très-grave : ou bien l’inflammation gagne la caisse de proche en proche, ou bien le pus pénètre dans les cellules mastoïdiennes et dans le tympan.
De là une otite qui ne diffère que par la cause de celles que nous avons décrites. C’est à ce dernier mode de terminaison que je suis tenté de rapporter au moins quelques-uns des faits cités par J. L. Petit.
Le célèbre chirurgien, à la vérité, ne parle point d’otite et de maladie de l’oreille chez ses malades ; il dit que le pus perça la table interne de l’os et se plaça entre elle et la dure-mère ; mais j’ai peine à croire que, s’il en avait été ainsi, il n’en fût pas résulté de plus graves accidents. L’un des malades guérit fort bien, après qu’on eut ouvert la tumeur et fait une perte de substance à l’os, et chez lui la fluctuation, qui disparaissait d’un jour à l’autre, reparaissait lorsqu’on le faisait souffler fortement en lui fermant la bouche et les narines ; le pus^ était si abondant qu’il en sortit deux fois plus que n’en paraissait contenir la tumeur. A ces détails J. L. Petit ajoute : « Le pus s’était logé entre la table interne de l’os et la dure-mère. » Or, au lieu de croire qu’une telle quantité de pus ait séjourné impunément à la base du cerveau, on peut penser qu’il était contenu dans la caisse du tympan. L’auteur, il est vrai, ne mentionne aucun écoulement par l’oreille, ni aucun symptôme d’otite ; mais il ne parle pas davantage d’accidents cérébraux qui auraient probablement été produits par la présence du pus à la base de l’encéphale.
Boyer, qui, en traitant des abcès mastoïdiens, ne fait que copier J. L. Petit, ne mentionne pas davantage l’ouverture du foyer dans là cavité du tympan. Il parle de la pénétration du pus dans le conduit auditif, à travers la conque ; mais pour les cas où le liquide, un moment disparu de la tumeur, se montre de nouveau lorsqu’on fait souffler le malade, il adopte l’explication de J. L. Petit. Malgré ces deux opinions imposantes, on ne peut se dissimuler qu’il existe encore quelque chose d’obscur sur le siège précis de ces abcès mastoïdiens profonds.
Au reste, ces complications, quelles qu’elles soient, indiquent suffisamment qu’il est de la plus haute importance de hâter l’ouverture de ces abcès.
Le drainage par adossement, au moyen de deux tubes au moins, est le j nieillcur mode de traitement à employer. Toutefois, si la marche de | 1 affection ainsi traitée semblait indiquer que l’altération osseuse fait des
progrès en profondeur, il ne faudrait pas hésiter à découvrir largement la partie osseuse altérée et à y susciter, par l’emploi du fer rouge, la production d’une nécrose artificielle dont on faciliterait l’élimination.
Dans je cas de nécrose primitivement existante, il s’agirait tout simplement d’extraire le séquestre.
Les abcès froids ostéopathiques de la région mastoïdienne seront traités avec avantage parce que j’appelle le drainage latéral ou par adossement. J’ai observé plusieurs cas dans lesquels la guérison avait suivi de très-près l’emploi de ce mode de traitement.
Obs. 297. — Je citerai, entre autres faits, celui d’un boulanger, âgé de 28 ans, nommé Pariberger (André), qui fut reçu le 10 septembre 1850 à l’hôpital Lariboisière.
Ce malade portait à la région mastoïdienne droite une tumeur donnant une fluctuation évidente. Je diagnostiquai une nécrose de l’apophyse mastoïde droite et de la portion écailleuse du temporal du même côté. Le drainage se trouvait donc indiqué non-seulement par la nature purulente de la tumeur, mais encore par son origine osléopathique, l’expérience nous ayant mainte fois démontré l’influence heureuse qu’exercent les anses élastiques placées au contact des os cariés ou nécrosés.
Je pratiquai donc le drainage par adossement le 18 septembre, et je fis appliquer des cataplasmes sur les tubes une fois placés.
Le 30 septembre, c’est-à-dire, 13 jours après, le malade sortait en voie de guérison.