CHAPITRE IX
SUPPURATIONS DES ORTEILS.
Les orteils peuvent présenter les diverses variétés de suppuration que nous avons décrites en faisant l’histoire de la daclylite.
Reproduire ces descriptions à l’occasion des orteils, serait un double emploi que nous devons épargner au lecteur. Nous nous contenterons de quelques mots sur la dactylite unguéale du gros orteil.
Suppurations de la matrice de l’ongle.
La rupture de la matrice de l’ongle par l’ongle, est une cause assez fréquente de ces suppurations.
Cette rupture se fait ordinairement par l’action de causes qui tendenl à arracher l’ongle ; c’est la rupture par arrachement. Mais il est un autre mécanisme de rupture forjpeu connu, et sur lequel cependant il est facile de se faire des idées justes par une petite expérience que chacun peut répéter sur soi-méme. Si, au moment où l’on exerce une pression sur la face dorsale de l’ongle du pouce de la main ou du gros orteil, comme quand on a l’intention de le courber du côté de la face palmaire, on examine la peau très-mince qui correspond au bord adhérent de l’ongle, on remarque que cette portion de tégument blanchit à chaque pression, et se soulève un peu comme par un mouvement de bascule.
II suffit d’étre témoin de ce phénomène pour comprendre ù l’instant môme que, si la pression exercée sur la face dorsale est plus forte et plus brusque, et si l’ongle présente la dureté qu’on lui voit acquérir chez certains individus, la peau, au lieu de se soulever et de se distendre simplement, peut se déchirer d’une manière complète de la profondeur vers la surface, ce dernier résultat, n’ayant lieu que coïncidemmentà une rupture de la matrice de l’ongle.
11 est une autre expérience qui prouve d’une manière directe la réalité de ce mécanisme de rupture. Prenez sur un cadavre un gros orteil
pourvu d’un ongle dur et résistant, comme on est accoutumé d en trouver chez beaucoup de malades des hôpitaux ; fixez cet orteil sur une table solide; assénez un coup de marteau sur la face dorsale de 1 ongle, tout près de l’extrémité de son bord libre, et vous verrez la matrice unguéale se déchirer à la face dorsale, à très-peu de distance de ce qu on appelle la lunule.
Cette dernière expérience se répète pour ainsi dire journellement dans une foule de circonstances où un corps plus ou moins pesant vient s’abattre sur la face dorsale de l’ongle du gros orteil.
Les effets de ce genre de violence sont variables. Tantôt le malade en est quitte pour une ecchymose qui s’étale sur la face dorsale et sur les côtés de cette dernière phalange. Tantôt la rupture de la matrice de l’ongle n’est pas complète, et il reste encore une pellicule presque exclusivement formée par l’épiderme, pellicule qui a du moins l’avantage de préserver la matrice unguéale d’une mise à nu fâcheuse. Enfin, dans certains cas, la rupture est complète et la racine de l’ongle vient apparaître au dehors.
Celte dernière circonstance a des inconvénients plus graves qu’on ne pense. En donnant accès aux causes d’irritation extérieures, elle ajoute un degré de plus à l’inflammation qu’entraîne de toute nécessité la rupture de la matrice unguéale. La suppuration devient dès lors inévitable. Or, la suppuration de la matrice unguéale est une affection très-longue et Irèsdouloureuse, contre laquelle on ne saurait trop se mettre en garde.
Ceci nous conduit à établir que, dans le cas où la rupture de la peau n’est pas complète, quel que soit le degré d’amincissement des téguments, on doit tout faire pour éviter que la rupture ne s’achève ultérieurement; on doit surtout éviter avec le plus grand soin cette pratique populaire qui, sous le prétexte de donner issue au sang épanché, ouvre la petite poche sanguine dont les parois sont désormais la seule protection contre les atteintes extérieures. Nous avons eu des exemples nombreux et remarquables à l’appui de la différence qui existe dans les suites ultérieures de la maladie, selon que la pellicule est respectée ou qu’elle ne l’est pas.
Pour en rappeler sommairement quelques-uns, nous dirons que dans un cas où le couvercle très-pesant d’un pupitre avait produit la déchirure de la matrice de l’ongle sans rupture complète, le sang extravasé se résorba sans accident. Dans un autre cas, au contraire, et chez un pharmacien qui avait reçu un violent coup de pilon sur l’ongle du pouçe, la poche ecchymotique ayant été ouverte mal à propos, une inflammation extrêmement violente s’empara de la matrice de l’ongle; il y eut fièvre, suppuration prolongée, engorgement des ganglions axillaires, etc.
Il est donc évident que le plus grand service à rendre aux malades, en
pareil cas,, consiste à protéger avec soin la pellicule dermo-épidermique quand elle existe, et à ne point extraire le sang qui forme le thrombus de la matrice unguéale.
Le mode de traitement qui met le mieux à l’abri de tout accident, el qui a le mérite de pouvoir s’appliquer, sans distinction, à tous les cas d’ecchymose sous-unguéale avec rupture complète ou incomplète de la peau, consiste dans l’emploi de ce mode de pansement par occlusion, qui a été qualifié d e. pansement en cloche. Voici comment on l’exécute.
On prend des bandelettes de sparadrap très-étroites; on les pose d abord dans le sens longitudinal, de manière à recouvrir tout le doigt comme par une espèce de cloche; puis, sur celte première couche de bandelettes, on en applique d’autres dans un sens circulaire, mais un peu oblique, de manière à emboîter le doigt dans une double cuirasse, l’une à bandelettes longitudinales, l’autre h bandelettes circulaires.
L’observation suivante est un exemple d’abcès sous-épidermique du gros orteil, survenant consécutivement à une lésion de la matrice unguéale par le mécanisme que nous venons de décrire.
Obs. 796. — Abcès sons -épidermique du gros orteil. Pansement par occlusion. Guérison. — Martin (Claude), serrurier, i9 ans, d’une bonne constitution, est entré à l’hôpital Lariboisière le 12 février 1857.
Ce jeune homme avait reçu deux jours auparavant une barre de fer assez pesante sur l'ongle du gros orteil près de son extrémité antérieure. Ce choc eut pour résultat de faire basculer l’ongle, d’entamer le derme, et de produire une inflammation consécutive assez considérable. Un abcès sous-épidermique se forma par suite de cette inflammation et quand le malade entra dans le service, cet abcès communiquait à 1 extérieur par une petite plaie résultant de la contusion et donnant lieu à une légère hémorrhagie toutes les fois qu’on \enait à comprimer le gros orteil.
Dès le premier jour on applique le pansement par occlusion qu’on laisse en place pendant une semaine.
24 janvier. — On lève le pansement ; les parties sont en voie de cicatrisation ; absence complète de douleur ; plus de gêne dans la marche. On applique un nouveau pansement en cloche. Exeat.