‹ Traité pratique de la suppuration et du drainage chirurgicalChapitre 79 sur 264 · C. PHLEGMONS ET ABCÈS INTÉRO-MAMMAIRES · texte numérisé non relu

C. PHLEGMONS ET ABCÈS INTÉRO-MAMMAIRES

f° Phlegmons et abcès des conduits galactophores , ou abcès canaliculaires.

L’engorgement laiteux désigné si improprement sous le nom de poil doit être considéré comme la cause principale, mais non unique, du phlegmon intéro-mammaire eanaliculaire .

Cet engorgement, qui paraît dû à la rétention du lait concrété, épaissi dans les conduits galactophores, précède l’état plilegmasique et ne le suppose pas nécessairement. En effet, tant que l’engorgement ne s’accompagne ni de chaleur, ni de rougeur, ni de douleurs vives, tant que la tuméfaction ne dépasse pas certaines limites, l’état du sein peut être considéré comme une conséquence naturelle de la formation et de l’accumulation du lait. Ce qui le prouve, c’est que sous l’influence de certains moyens, tels que l’action d’une douce chaleur, une médication stimulante, on peut voir disparaître, dans l’espace de quelques heures, tous les phénomènes d’engorgement. On trouvera dans le Traité des maladies du sein de M. le professeur Velpeau des observations à l’appui des assertions précédentes.

Mais, lorsque le lait a été retenu au delà de certaines limites de temps dans les conduits galactophores, il devient pour ces conduits un véritable corps étranger qui, d’une part, peut s’altérer par le fait de la rétention trop prolongée, d’autre part, peut agir sur les parois des canaux à la manière d’un irritant mécanique. De plus il est probable que le lait se modifie dans ses propriétés chimiques et physiques, subit des changements dans sa consistance, sa composition, etc., puis donne lieu, non plus seulement à des phénomènes de distension, mais à une véritable

inflammation des conduits. — Toujours est-il que le simple engouement de ces conduits est bientôt suivi des symptômes suivants :

La mamelle, auparavant molle, souple et lisse, devient dure, inégale et raboteuse à sa surface. Quelquefois elle conserve un certain degré de souplesse; mais alors la main qui l’explore sent, au milieu de sa masse toujours un peu boursouflée, des noyaux d’engorgement, des lobules plus ou moins durs, plus ou moins volumineux. La peau qui la recouvre, au lieu de présenter la mobilité habituelle, offre un certain degré de tension. Une rougeur plus ou moins prononcée ou tout au moins une teinte rose se remarque à la surface de l’organe. Le mamelon est enfoncé et la sécrétion du lait supprimée. La malade a le sentiment d’une chaleur brûlante siégeant dans la partie affectée et éprouve en même temps des douleurs lancinantes ou pulsatives, qui retentissent parfois jusque dans l’aisselle correspondante. Il est rare qu’un état fébrile plus ou moins prononcé n’accompagne pas les accidents locaux et, dans ce cas, la fièvre une fois allumée persiste jusqu’à ce qu’on ait triomphé de l’engorgement phlegmoneux, ou, ce qui arrive communément, jusqu’à la terminaison de la maladie par suppuration.

Une incision est-elle pratiquée sur la tumeur, on voit sortir un lait mélangé de pus ou de sang; on voit aussi, dans certains cas, sourdre par les trous dont est criblée l’extrémité mamelonnaire un liquide absolument semblable à celui fourni par l’ouverture artificielle.

Le signe le plus caractéristique de ce genre d’abcès, c’est la sortie du pus par les conduits galactophores au moment où l'on fait l’aspiration par la ventouse sur les orifices que présente le mamelon.

Comme ce dernier genre de démonstration de l’abcès canaliculaire est peu connu, et que tout ce qui se rattache à cette variété d’abcès est généralement désigné dans les auteurs sous le nom de poil ou d’inflammation en masse des voies lactées, nous rapporterons un fait dans lequel le diagnostic a été rigoureusement établi par le secours de la ventouse. Voici un résumé très-court de cette observation.

Obs. 422. — Grapinet (Apolline), 18 ans, enceinte de cinq mois, première grossesse, entre à l’hôpital Saint-Antoine le 11 février 1853, pour un abcès situé au sein gauche et qui date d’à peu près trois semaines.

Avant d’ouvrir l’abcès, j’appliquai sur l’aréole une ventouse qui détermina la sortie d’une matière purulente parfaitement reconnaissable. Nous reconnûmes plus tard, après l’ouverture de l’abcès, qu’une communication facile existait entre les conduits du mamelon qui avait fourni du pus et l’intérieur du foyer de l’abcès, par cette raison que l’eau injectée dans ce foyer ressortait par les conduits du mamelon.

C’est là un exemple de ce que nous appelons les abcès canalieulaires, qui, dans l’état de lactation, se reconnaissent au mélange du lait «avec le pus, au moment de l’ouverture de l’abcès, et qui, hors l’état de lactation,

S UCT. VIII. — SUPPURATIONS DE LA POITRINE.

uc sont reconnaissables qu’à la sortie du pus par les conduits de la glande.

Il v a donc deux modes de démonstration possibles pour l’abcès cana-

liculaire.

1° Quand il n’y a pas de lait, issue du pus par les orifices naturels du ! mamelon ;

2° Quand il y a lactation, présence du lait dans l’abcès.

Le signe de la présence du lait n’a une grande valeur, à l’égard de l’abcès canaliculaire, que quand l’abcès s’ouvre spontanément, ou bien quand il occupe un lobule mammaire très-superficiel et à parois trèsamincies; car, lorsque l’abcès est profond et qu’il vient d’être ouvert par le bistouri, il est toujours possible d’admettre que l’instrument vient d’ouvrir des canaux galactophores et a permis, mais après coup, que du lait qui n’était pas primitivement mêlé au pus, se mélangeât avec lui au moment même.

Les abcès intéro-mammaires canaliculaires ne peuvent être cliniquement reconnus et distingués des abcès interstitiels ou interlobulaires qu’à deux conditions, savoir, 1° que le foyer purulent soit ouvert, 2° que le pus sorte par les orifices du mamelon. — Si, après une incision pratiquée sur la tumeur, on voit sortir, soit du lait pur, soit un lait mélangé de pus ou de sang, si en même temps on voit sourdre par les trous dont est criblée l’extrémité mamelonnaire un liquide exactement semblable à celui fourni par l’ouverture artificielle, il y aura lieu de croire que la poche était formée aux dépens des conduits galactophores. Cependant, même dans ces cas, il sera toujours difficile de déterminer si les conduits ne sont point eux-mêmes ulcérés et ne communiquent point avec quelque foyer purulent extra-canaliculaire.

Le phlegmon des conduits galactophores reconnaissant pour cause habituelle l’engorgement laiteux, c’est à celui-ci qu’il faut d’abord remédier. Quand on s’est assuré que les efforts de succion de l’enfant sont impuissants à dégorger les conduits, on peut recourir à l’emploi de la ventouse aspiratrice. Ce moyen doit être secondé par l’emploi des cataplasmes émollients et parmi les topiques en très-grand nombre qu’on a préconisés en pareil cas, les cataplasmes de farine de graine de lin nous paraissent encore les plus simples et les plus commodes. Nous ne mentionnerons que pour mémoire le Uniment ammoniacal camphré, préconisé par A. Cooper, et le mélange éthéré de M. Conty de la Pomeraye, auxquels M. Velpeau dit avoir reconnu de grands avantages.

Lorsque le phlegmon a succédé au simple engorgement des conduits, il faut le traiter, comme le phlegmon des autres parties du corps, par les évacuations sanguines générales et locales. Les applications de sangsues conviennent surtout en pareil cas. — On y joint l’usage des topiques émollients et les moyens généraux, tels que les bains, les boissons délayantes ou laxatives et quelques purgatifs.

L’abcès une fois formé, l’ouverture du foyer est la première condition à laquelle il faut satisfaire; mais, cette indication remplie, quelle conduite doit tenir le chirurgien? Quoique nous ayons obtenu dans des cas de ce genre la réunion primitive au moyen du lavage et de l’occlusion, nous avons adopté, comme méthode générale, celle du drainage au moyen des anses élastiques.

Il est. une question qui se présente à propos de tous les phlegmons et abcès du sein et que nous agiterons ici une fois pour toutes, c’est celle de savoir si le sein malade peut être offert au nourrisson, et si môme les succions exercées par l’enfant ne seraient pas d’une certaine utilité pour la mère.

Il n’est pas douteux que si, dans les phlegmons du sein, on parvenait à débarrasser les conduits du liquide épaissi ou concret qui les engorge (et on ne peut nier que les succions de l’enfant ne concourent quelquefois plus ou moins efficacement à ce résultat), l’extraction du lait n’enlevât un des éléments du mal. Mais on ne peut se dissimuler d’autre part que ces succions répétées et énergiques n’accroissent l’activité sécrétoire de la glande et ne soient par cela même une cause plus ou moins puissante d’irritation. — De telle sorte que, tout balancé, il y a plutôt par le fait de la lactation continuée aggravation qu’amendement de l’état de la malade.

D’ailleurs, l’intérêt de la nourrice n’est pas le seul qu’on doive considérer en pareil cas. Il y a encore l’intérêt de l’enfant qui peut être compromis par ces tentatives. Il est en effet peu probable, comme nous l’avons dit plus haut, que le lait accumulé et retenu dans les canaux enflammés pendant un certain temps ne soit pas altéré dans ses propriétés physiques comme dans sa composition chimique. Ce liquide n’eùtil subi aucune modification, il peut être et il est presque toujours alors, ainsi que l’ont établi les recherches de M. Donné, mélangé d’une certaine quantité de pus. Or, quoique beaucoup d’enfants ne paraissent éprouver de l’action de ce mélange aucun effet fâcheux, il n’en est pas moins vrai que le mélange de ce liquide purulent avec le liquide nutritif doit être regardé comme étant plutôt nuisible qu’utile à l’enfant, et, dans son intérêt bien entendu, la succion de la mamelle malade doit être suspendue.

L’observation suivante est un exemple d’abcès intéro-mammaire canaliculaire, soumis à la méthode de traitement du lavage et de l’occlusion.

Obs. 423. — Abcès canaliculaire du sein droit. Incision. Lavage. Occlusion. Réunion primitive. — Laforêt (Clémentine), 26 ans, couturière, rue Guillaume, 10, entrée le 13 février 1852, salle Sainte-Marthe, n° 13.

La malade présente, 1° le sein droit très-tuméflé ; 2» un chapelet de ganglions dans J 'aisselle correspondante.

Cette femme est accouchée il y a un mois; elle a nourri neuf jours, puis a été obligée de cesser cause d’une fissure au mamelon. L’abcès ouvert laisse couler un pus verdâtre mélangé de caillots laiteux. En prenant le sein pour évacuer le pus, on a vu qu’il s’écoulait un peu de pus par le mamelon. C’est un abcès canaliculaire.

Après avoir fait l’aspiration avec la ventouse, on a fait passer avec la sonde récurrente trois carafes d’eau par injection dans l’intérieur de l’abcès. Occlusion.

La malade, soumise à l’action du chloroforme, n’a pas été endormie, mais n’a pas accusé de grandes douleurs. Le bout de la sonde pénétrait à une grande profondeur dans l’épaisseur de la glande.

Opérée le 13 février 1853.

14. — Magma lymphatique. Il ne parait pas qu’il se soit reproduit de pus. Renouvellement du pansement.

15. — Le sein n’est plus sensible aujourd’hui. Dans cet abcès, on n’a pas fait de deuxième lavage, et la malade va bien. Le volume du sein a diminué de plus des deux tiers.

17. — La cicatrisation paraît définitive. Plus de douleur au toucher.

Page 1