‹ Traité pratique de peinture à l'huileChapitre 22 sur 23 · L ART MODERNE · texte numérisé non relu

L ART MODERNE

ttttttttttttttttxtttT

LE PAYSAGE

l’art ancien — l’art moderne

N peut résumer lappréciation générale à propos du paysage en ces termes :

l’art ancien repose sur la science, l’art moderne sur l’observation. C’est qu’en effet, parmi les maîtres d’autrefois, il ne suffisait point d’avoir fait quelques études d’après nature pour être peintre, il fallait encore connaître à fond les règles du dessin de la perspective et l’art de composer. Le tableau se faisait toujours à l’atelier, et sortait presqu’en entier ducer\"eau de l’artiste. Il fallait, outre l’aspect de vraisemblance, que nous ne pouvons juger aujourd’hui que la plupart de leurs

TRAITÉ DE PEINTURE

œuvres soient décolorées, il fallait dis-je, qu’un peintre sut encadrer la pensée et la traduire en une composition savante.

De l’art vu souvent et rencontré des Hobbema et des Ruysdaël, on devait tomber inévitablement dans les compositions savantes, mais souvent fantaisistes des Claude Lorrain, des Nicolas Poussin. C’est la tendance inévitable de l’étude et de l’imitation des maîtres de la Renaissance italienne et de l’École de Rome, tendance contre laquelle il n’y avait [point de réaction possible, vu l’époque, sous peine d’expier parla misère, comme Lantara, des efforts et une aspiration nouvelle vers la nature.

C’est cette différence essentielle dans la manière d’interprêter la nature entre les anciens et les modernes qui m’a fait vous dire : Ne copiez point les anciens tableaux, et si vous allez au Louvre, que ce soit pour étudier leurs procédés, pénétrer leurs secrets d’arrangement et de goût si vous le jugez convenable, pour les discuter en un mot, non pour les imiter.

On le voit, c’est surtout par le dessin qu’il faut

LE PAYSAGE

étudier les maîtres, car c’est le dessin seul qui subsiste malgré le temps, et la perspective aérienne qui n est autre que la science des valeurs. Ces observations nous amèneront à comprendre la transition de l’art ancien à l’art moderne, car des Hobbema, des Wynantz, des Ruysdaël, il n’y a qu’un pas pour arriver à Diaz, Corot Daubigny et Français, en passant par Constable. Mais ce pas devrait être long à franchir, malgré les petits maîtres du dix-huitième siècle, charmants paysagistes, mais d’une fantaisie par trop exagérée et plutôt décorateurs que peintres, à cause de l’influence funeste de l’école de David, sur les Wattelet, les Cabat et autres classiques oubliés aujourd’hui.

Autant la science éclate chez les anciens, autant le charme de vérité prime aujourd’hui, et on peut le dire, plus l’œuvre semble rapide et vivement impressionnée, c’est le mot propre, plus l’œuvre est applaudie et classe d’elle-même son auteur parmi les maîtres.

Est-ce à dire que la science est exclue de ces œuvres magistrales? Eh non, tout au contraire l’œuvre savante de dessin et de valeurs l’emporte

TRAITE DE TEINTURE

sur les autres, et c’est cette science même toute grande et toute sobre qui a placé Harpignies en tête de l’Ecole des paysagistes modernes, qui compte des sincères comme Hanoteau, et des habiles comme Pelouze. C’est donc en étudiant ces maîtres dans nos musées modernes et aux salons annuels que vous pourrez suivre le mouvement artistique qui se produit à notre époque. Je ne saurais trop vous le dire, tant de désillusions et de mécomptes vous attendent devant la nature, que vous ne sauriez trop voir comment procèdent ces artistes nés dont Tunique méthode, en somme, est l’étude, qui les a conduits à un résultat. souvent inattendu : car on sait comme on part, on ne sait comme on arrive, et le plus fin observateur eût pu voir les œuvres de Corot en 1840, qui ne se fut point douté de ce que deviendrait le maître à l’apogée de sentaient.

Je vous le répète^ observez donc parmi vos contemporains comment on peint, mais observez partout comme on dessine, et dessinez beaucoup, car la couleur passe et le dessin reste .

Et maintenant, ami lecteur, je crois qu’il est

LE PAYSAGE

temps de clore ce petit volume, car je ne trouve plus rien à ajouter à ce qui s’est dit jusqu’à ce jour sur le côté pratique de la peinture. Allez donc devant la nature, elle sera votre meilleur conseiller et votre meilleur g’uide ; heureux si j’ai pu, à l’aide de renseignements puisés aux meilleures sources, vous aplanir les difficultés des premiers débuts. Vous me direz peut-être que j’ai eu tort de restreindre ce petit ouvrage à la peinture de paysage ; cela tient à ce que l’expérience m’a démontré que c’est en vain que ies amateurs se livrent à un autre genre qui exige de hautes études, pour n’arriver souvent qu’à des déboires sans nombre, tandis que 1 existence meme du paysagiste, si pleine d’air et de soleil, en dehors de son talent qui se développe pins ou moins, est une ample compensation à tous les mécomptes, à toutes les illusions perdues.

Page 1