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Traite pratique de photographie au charbon

J'étais encore bien jeune, et élève de rhétorique. C'était en 1852. Un daguerréotypeur de ma ville natale, que j'allais voir souvent (car déjà à cette époque l'invention de Daguerre me séduisait et m'attirait invinciblement), me dit avec conviction : Voyez-vous, Monsieur Monckhoven, jamais la photographie sur papier ne rivalisera avec le daguerréotype. Elle est terne, sans modelé, sans finesse et si difficile qu'elle n'est pas pratique. On parle beaucoup maintenant d'un procédé nouveau qu'un Anglais vient d'inventer : le procédé an collodion, mais pour le pratiquer il faut du coton poudre, de l'elher et d'autres produits dangereux que jamais personne n'osera employer, tandis que rien n'est simple comme l'iode et le mercure!

Je n'oublierai jamais ces paroles-là.

Eh bien? Ce daguerréotypeur et les photographes d'aujourd'hui se ressemblent beaucoup.

On fait voir des épreuves au charbon superbes, on prouve que la méthode est bien autrement simple et sûre que le papier albuminé, que les images sont inaltérables, que le public délaisse la photographie parce qu'il sait qu'il paie une fleur belle, mais éphémère!... Que répondent Messieurs les photographes.

Oui, le procédé au charbon a de l'avenir, nous n'en doutons pas. Mais voyez : voici un cliché et en voilà les épreuves sur albumine. Voici les mêmes positives sur charbon. Les premières sont vigou-

reuses, les dernières sont plates et ternes. Nous ne pouvons pas livrer de telles épreuves à notre clientèle, qui les refuserait! A cela, il y a une réponse facile.

Autrefois, alors que le papier albuminé n'était pas connu, les clichés s'imprimaient sur papier salé. Il fallait des clichés extrêmement forts pour en obtenir des épreuves bien modelées. Le papier albuminé est arrivé, et les mêmes clichés durs ne livrent plus, avec ce nouvel élément, que des épreuves heurtées abominables.

Lentement, le praticien a compris qu'il devait diminuer l'intensité de son cliché. De là les clichés légers de notre temps.

Mais le charbon ne donne, avec ces clichés légers, que des épreuves ternes. Il suffît de les faire un peu plus forts et les épreuves deviennent belles. En somme, le papier au charbon fournit des noirs et des blancs absolus : donc la gamme du cliché doit se trouver, mais cette gamme est autre que pour le papier albuminé.

Que le photographe qui commence le procédé au charbon se pénètre donc bien de ce précepte, que nous imprimons en gros caractères :

Le procédé au charbon exige des clichés plus forts que le papier albuminé, et alors les épreuves deviennent en tous points vigoureuses et belles comme celles du papier albuminé.

On se plaint que le procédé au charbon donne moins de finesse que les sels d'argent. Cela est en partie vrai. Mais ce fait n'est nullement inhérent au procédé lui-même. Il tient, en grande partie, à la fabrication du papier mixtionne. En effet, pour rendre les opérations plus ou moins faciles, le fabricant emploie une mixtion très-épaisse en gélatine et contenant relativement peu de matières colorantes. Alors l'image ne se forme pas tout-à-fait à la surface du papier, elle se disperse dans l'épaisseur de la couche.

Il y a évidemment moyen de faire des papiers mixtionnés minces en gélatine et riches en matières colorantes. Déjà même nous en

faisons de cette nature. Les manipulations sont bien plus délicates, soit, mais la finesse est tout-à-fait irréprochable. Laissons le procédé au charbon se répandre, les conditions du succès entreront dans la pratique, et les papiers minces, donnant une grande finesse, pourront être substitués aux papiers actuels.

On trouve l'emploi du photomètre ennuyeux, sujet à des variations permanentes. Cela est encore vrai. En principe, tous les photomètres sont bons, mais point en pratique, et le défaut provient surtout du papier sensible dont on se sert dans tous ces photomètres, papier dont la teinte varie suivant le degré de l'humidité atmosphérique et la date plus ou moins ancienne de sa préparation. Mais, depuis un an, à peu près, nous nous servons d'un papier nouveau et qui est absolument invariable. Nous le mettons dès maintenant dans le commerce : nous avons la conviction qu'on ne trouvera plus l'emploi du photomètre irrégulier et incommode.

On reproche encore au procédé au charbon de ne pas fournir des blancs purs, exempts de grains de couleur. C'est là un reproche immérité. On doit toujours se souvenir que la couche de gélatine qui forme l'image colle, et par conséquent, retient à sa surface toutes les impuretés mécaniques contenues dans les eaux dans lesquelles ces épreuves se font. Les grains noirs prennent naissance dans le bain du développement; dans le bain d'alun également, s'il est fait avec des eaux de puits contenant du carbonate de chaux. Ce sel produit un précipité avec Talun qui s'attache aux épreuves.

Il en est de même pour les eaux de lavage.

Mais avec des soins et de la propreté, cet accident est rare.

On fait valoir contre le procédé au charbon la difficulté de sécher rapidement le papier mixtionné : cela est, en effet, assez difficile. Mais nous venons de trouver que le papier au charbon suspendu près du plafond sèche trois fois plus vite que s'il est suspendu à hauteur d'homme. Ce fait s'explique lorsqu'on sait que

l'air, dans une chambre, est bien plus saturé d'humidité à la partie inférieure que dans la partie supérieure.

Si, de plus, on choisit une place très-aérée, présentant des courants d'air, on arrive à sécher vite le papier, condition indispensable de succès.

Disons ici que la réussite du procédé au charbon est toute entière une affaire de température. S'il fait humide, on a des insuccès! S'il fait très-chaud, nouveaux insuccès! S'il gèle, encore des insuccès î

Cela est certain. Mais le collodion a eu une histoire bien plus compliquée, et il a été adopté. On le connaît aujourd'hui, et l'on connaîtra le charbon !

Le tout c'est d'éviter le froid, le chaud et l'humidité. Une maison chauffée garantit du froid. Des places orientées vers le nord, dont le soleil est exclu par des stores extérieurs aux fenêtres garantit du chaud. L'aérage et le chauffage simultanés corrigent les effets de l'humidité. Un atelier bien tenu réalise ces conditions. Tous les inconvénients ou difficultés peuvent donc être évitées.

Et puis, au fur et à mesure que le procédé se répandra, non-seulement on le connaîtra mieux, mais chacun apportera à le perfectionner son expérience et ses observations. 11 sera bientôt simplifié.

Nous-mêmes, nous avons déjà trouvé plusieurs perfectionnements dans sa pratique : combien d'autres viendront après nous!

Gand, le 1 mai 1876.

D. D. V. MONCKHOVEN.

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