CHAPITRE III
PHOTOLITHOGRAPHIE DIRECTE.
Les préliminaires qui ont fait l'objet du Chapitre précédent étaient indispensables pour que Ton pût bien comprendre le rôle que jouent dans la Photolithographie les diverses substances sensibles à la lumière employées, directement ou indirectement, à produire soit les images imprimantes, soit des réserves en vue d'autres traitements ultérieurs à ia surface des pierres lithographiques et des plaques de métal. Il convient, avant de parler des procédés, de faire ici un résumé historique de l'invention et des progrès de cette application.
Histoire de la Photolithographie.
Nous empruntons ce résumé, aussi complet que possible, à la Note lue par M. Mactor à l'Association photographique de Glascow, en 1863; les pas successifs de la Photolithographie y sont indiqués depuis l'invention de la Photographie par Niepce, jusqu'en 1860.
PHOTOLITHOGRAPHIE DIRECTE.
1° Nicéphore Niepce (1832) découvre l'action qu'exerce la lumière sur le bitume et l'applique à la gravure sur acier. Puis Niepce de Saint-Victor emploie le bitume dissous dans de l'huile de lavande, qu'il applique aussi à des plaques métalliques. Bientôt après, M. Macpherson, de Rome, applique la même substance à la pierre lithographique et fait breveter un procédé de Photolithographie au moyen du bitume.
2° En 1838-1839, Mungo Ponton, d'Edimbourg, fait connaître l'action de la lumière sur le bichromate de potasse qu'elle rend plus ou moins insoluble.
3° En 1853, Talbot observe que c'est la matière organique mêlée avec le bichromate qui devient insoluble et invente un procédé de gravure basé sur cette propriété.
Pretsch travaille dans la même direction, mais en se servant de la Galvanoplastie.
4° En 1855, Poitevin est le premier qui applique le bichromate de potasse à la pierre lithographique.
5° En 1859, Asser, d'Amsterdam, invente le procédé de transport et M. Gutton observe que l'encre d'imprimerie appliquée sur le papier à la gélatine se détache par l'action de l'eau. A cette même époque, M. Osborne et sir H. James perfectionnent le procédé de M. Asser, le premier étant en Australie et ne connaissant pas le procédé de ce dernier.
6° En 1859, M. Gilbert, de Glascow, met en pratique un procédé qui a eu un grand succès et qui consiste dans les opérations suivantes :
On commence par donner le grain à la pierre au moyen de sable fin ou de l'émeri, en ayant soin de ne pas la gratter. On lave et l'on sèche; la solution sensibilisatrice se prépare en prenant :
Vernis de copal 3 parties.
Huile de lin brute 1 »
Bichromate de potasse 5 »
On mêle intimement en triturant ces ingrédients en-
semble, puis on les met dans un flacon et l'on y ajoute
Noir de Brunswick 2 parties.
Vernis de mastic 1 »
Térébenthine 2 »
Ces trois substances sont aussi introduites dans le flacon et le tout est bien mêlé. La pierre est enduite de cette solution en couche mince qui se sèche rapidement. Le négatif est placé contre la pierre et l'exposition à la lumière varie de une heure à cinq heures; après l'exposition, on frotte doucement sur la pierre avec un tampon de coton imbibé d'huile de lin, ce qui enlève les parties sur lesquelles la lumière n'a pas agi. On enlève l'huile et l'on place la pierre dans de l'eau contenant de la gomme arabique et un peu d'acide nitrique, pour la préparer et la rendre propre au tirage. Ou bien, après l'exposition, on place la pierre dans un bain de térébenthine ou de naphte en la remuant sans cesse jusqu'à ce que l'image soit développée.
Ce qu'il y a d'intéressant surtout dans la description du procédé Gilbert, c'est l'emploi du bichromate de potasse en présence de l'huile de lin et du vernis copal; ce sont là deux faits qu'il est utile de retenir.
Si nous consultons le Rapport du Jury de l'Exposition internationale de 1855, nous trouvons un résumé historique de l'invention et des progrès de la Photolithographie qu'il est utile de citer aussi en le rapprochant de celui qu'a publié M. Mactor.
Photolithographie directe sur pierre, employant le bitume :
1853. — MM. Lemercier, Lerebours, Barreswill et Davanne, Paris.
PHOTOLITHOGRAPHIE DIRECTE.
1855. — M. Macpherson, Rome.
1859. — Imprimerie impériale, Vienne (Autriche).
Photolithographie directe sur -pierre, employant des substances gélatineuses avec du bichromate de jiotasse :
1855. — M. Poitevin, Paris.
1858. — M. Cutting, Boston (Amérique).
Photolilhographie sur papier photographique à report, employant des substances gélatineuses et gomme avec bichromate de potasse sur le papier :
1859. — M. Asser, d'Amsterdam, gomme et papier buvard.
1859. — M. Osborne, Australie, gélatine et albumine.
1860. — Sir James, Southampton.
Autres procédés :
M. Jobard, Bruxelles, sur pierre et sur zinc, au moyen de l'iode (pas de date).
1854. — M. le Dr Holleux, Bochum (Saxe), sur pierre directe : deux procédés, l'un avec oxalate de fer, l'autre avec asphalte (bitume).
1856. — MM. Piousseau et Masson, Paris, sur pierre directe avec gélatine et bichromate d'ammoniaque, ett
1860. — MM. Austen, Turner, Boston.
Il est juste de rappeler que, dès 1855, Poitevin avait inventé un procédé d'une application plus générale qu'à l'impression sur pierre seulement, car il indiquait alors l'application des encres grasses sur une surface quelconque par le moyen du bichromate et de la gomme, de l'albumine ou de la gélatine.
D'après Poitevin, si MM. Asser et James, qui n'ont évidemment travaillé que d'après ses données, ont exclusivement produit l'image photographique à l'encre grasse sur papier pour la reporter ensuite sur pierre et sur métal, c'est qu'ils n'ont pas connu le tour de main
indispensable, découvert par lui, pour obtenir une image solide sur pierre
En août 1863, M. Morvan a adressé à l'Académie des Sciences une Note sur un procédé de Photolithographie. En voici le texte :
« Sur une pierre à lithographier, préalablement enduite, dans un lieu obscur, d'un vernis composé d'albumine et le bichromate d'ammoniaque, je place le recto de l'image
reproduire, que cette image soit sur verre, sur toile ou sur papier ( celui de Saxe est naturellement préférable, mais tout autre ayant quelque transparence suffit à l'opération). Gela fait, j'expose la pierre à la lumière, de trente secondes à deux ou trois minutes seulement au soleil, et de dix à vingt-cinq minutes à l'ombre. La pierre est alors lavée à l'eau de savon, puis à l'eau pure et immédiatement encrée avec le rouleau d'imprimerie. Le dessin est déjà fixé, car l'image commence à se révéler en noir sur fond blanc. On gomme, on laisse sécher quelques minutes et l'opération est terminée. Il n'y a plus qu'à mettre sous presse et tirer comme d'habitude. »
M. Morvan indique, entre autres avantages de son procédé, la possibilité d'employer un positif, le résultat photographique étant un positif obtenu directement d'un positif.
Sauf ce cas particulier et l'emploi de bichromate d'ammoniaque au lieu de bichromate de potasse, le principe du procédé Morvan n'est autre que celui indiqué par Poitevin. 11 est pourtant intéressant de tenir compte d'une variante ingénieuse autant que pratique permettant l'emploi immédiat d'un dessin, d'un calque, d'une œuvre directe en guise de cliché, pourvu qu'elle soit sur un support suffisamment translucide.
Nous allons maintenant nous occuper de la Photolithographie proprement dite et de la Photozin-
(1) Moniteur de la Photographie, 1862, p. 1833.
PHOTOLITHOGRAPHIE DIRECTE.
UT
cographie, qui n'est qu'une sorte de Photolithographie.
Définissons d'abord cet ensemble de procédés : On appelle Photolithographie tout procédé ayant pour objet l'impression, à l'aide de la lumière, d'une image que l'on obtient soit directement sur une pierre lithographique, soit sur un support transitoire d'où on le transporte sur pierre lithographique.
La pierre, une fois traitée ainsi qu'il sera dit plus loin, permet de faire un tirage du sujet à un plus ou moins grand nombre d'exemplaires et par les procédés habituels de la Lithographie.
Le mot Photolithographie implique donc l'emploi de la pierre lithographique.
Si, au lieu de faire usage d'une pierre, on a recours à une plaque de zinc, c'est de la Photozincographie que l'on pratique et non de la Photolithographie.
Les procédés de transfert que nous allons décrire et dont nous avons déjà parlé, pouvant s'appliquer aussi bien à la Photolithographie qu'à la Photozincographie, vont être indiqués séparément et l'on en fera ensuite telle application qu'on voudra à Tune ou à l'autre des deux surfaces imprimantes précitées.
Nous débuterons donc par les procédés directs, qui sont au nombre de trois :
1° Photolithographie directe;
2° Photozincographie directe; 3° Pliotocollographie.
Cette troisième méthode constitue un procédé spécial que l'on a jusqu'ici considéré comme étant en dehors des procédés de Photolithographie ; mais, en examinant la question de près, on voit qu'il s'y rattache par bien des points.
Il s'agit, en somme, d'une méthode d'impression photographique en tout semblable à celle que l'on pratique directement sur pierre et sur zinc, avec cette différence que, dans le cas actuel, le support est recouvert d'un enduit doué de propriétés analogues à celles de la pierre lithographique ou du zinc. Pe support peut être flexible ou rigide. S'il est flexible, il peut servir au transfert de l'image sur pierre, sur zinc ou sur tout autre support, bois à graver, cuivre, etc. S'il est flexible, mais tendu par tels moyens que nous indiquerons, il peut servir à des tirages immédiats sans passer par l'opération du décalque. Enfin, s'il est solide, cuivre ou glace, il peut être employé à fournir des tirages directs comme dans le cas précédent et tout comme une pierre lithographique ou une plaque de zinc.
D'après la terminologie adoptée au Congrès international de Paris (1889), le mot PhotocoUographie a remplacé le mot vraiment impropre de Phototypie qui convient mieux à la désignation des procédés phototypographiques.
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Photocollographie est bien l'analogue des mots Photolithographie et Photozincographie. Le radical collo désigne la gélatine (ou colle), de même que Utho désigne la pierre et zinco, le zinc.
La Photocollographie est clone un procédé analogue à celui désigné par le mot Photolithographie, avec cette différence que c'est une couche de gélatine qui devient la surface imprimante au lieu d'être la pierre.
Nous ajouterons que la Photocollographie sert aussi bien à des impressions de sujets au trait qu'à celles des images à demi-teintes; mais, pour ne pas empiéter sur les procédés à demi-teintes continues ou formées de points et de lignes, par voie de transformation du cliché photographique original en un autre cliché propre à la typographie, nous nous bornerons, dans cette première Partie, à une étude sommaire de la Photocollographie, sauf à y revenir dans un Volume suivant en nous occupant plus spécialement de ses applications aux impressions à demi-teintes.
Photolithographie directe.
Ce procédé n'est plus guère employé, car il est avantageusement remplacé par l'impression directe sur zinc. Il convient cependant d'indiquer rapidement comment il a été et peut être pratiqué.
Nous ne parlerons que pour mémoire des essais
faits dans la voie inaugurée par Nicéphore Niepce, mais appliqués à la Lithographie. Du bitume dissous à l'état concentré dans un de ses dissolvants, dans de Téther, était versé sur une pierre lithographique; cette couche, après dessiccation, était exposée sous un cliché photographique, puis, après une durée d'exposition convenable, traitée par un dissolvant des parties non impressionnées de bitume, benzine, éther, etc. La dissolution de ces parties une fois complétée, la pierre se trouvait mise à nu tandis qu'elle restait couverte partout ailleurs d'une réserve formée par le bitume insoluble.
Après complet lavage, la pierre était gommée et acidulée, et l'impression mécanique suivait son cours normal comme dans la Lithographie habituelle. Ces essais remontent à 1852. MM. Barreswill, Davanne les ont publiés et aussi M. Lerebours. Ils ont été mis en pratique industrielle dans les ateliers de M. Lemercier.
Quelques années plus tard, en 1862, Poitevin publiait un procédé de Photolithographie basé sur la sensibilité à la lumière de l'albumine bichromatée, albumine d'œuf mélangée, à volume égal, avec une dissolution saturée de bichromate de potasse.
Cette solution appliquée au pinceau à vernis sur la pierre préalablement lavée et asséchée, était ensuite essuyée avec un tampon de linge qui enlevait tout l'excédent de la préparation.
PHOTOLITHOGUAPHIE DIRECTE.
Contre cette pierre bien sèche il exposait à la lumière un négatif photographique redressé du dessin à reproduire; après une durée d'exposition beaucoup plus courte que celle exigée par le bitume de Judée, l'action de la lumière s'était produite, insolubilisant l'albumine bichromatée partout où la couche correspondait à des clairs du cliché. Cela fait, la pierre, transportée dans le laboratoire sombre, était recouverte de noir gras avec un rouleau lithographique, puis la surface était mouillée à l'éponge et traitée au rouleau non encré qui, enlevant toutes les parties du noir gras reposant sur un dessus solide, mettait la pierre à nu dans ces parties. Il n'y avait plus, une fois les parties solubles complètement dégagées, qu'à procéder suivant les méthodes de la Lithographie courante.
Modifiant plus tard cette première façon d'agir, Poitevin reconnut qu'il y avait avantage à mouiller légèrement la pierre à l'éponge après l'impression à la lumière et à l'encrer au rouleau au lieu de l'encrer d'abord et de la mouiller ensuite.
Dans ce cas, le corps gras, repoussé par l'humidité, ne prend plus que sur les parties où l'albumine est devenue insoluble et nullement sur les blancs du dessin, l'albumine y faisant fonction de gomme arabique, ainsi que cela se passe dans la Lithographie ordinaire.
Nous n'insisterons pas autrement sur ces deux
procédés que l'on peut avoir intérêt à pratiquer encore, l'un au bitume de Judée, l'autre à l'albumine bichromatée formant sur la pierre les couches sensibles.
Il va de soi que, si l'on voulait les employer, il suffirait des indications qui précèdent pour qu'on fût aussitôt maître de la pratique de ces méthodes, et d'ailleurs tout ce qui concerne l'ensemble des procédés photolithographiques une fois décrit, on saura bien mieux encore comment s'y prendre pour tirer parti, si besoin était, de ce procédé direct tout spécial.
Photozincographie directe.
Ce procédé permet de substituer le zinc à la pierre lithographique.
C'est un très grand avantage, étant données les facilités de manipulation et de conservation offertes par le zinc par rapport aux pierres lithographiques, d'un poids et d'un volume bien autrement considérables.
Les procédés indiqués pour la pierre peuvent servir avec le zinc.
Préparation au bitume de Judée. — Une plaque de zinc bien plane est décapée (suivant les cas, on choisit les numéros et épaisseurs convenables parmi les feuilles de zinc du commerce) dans un
PHOTOLITHOGRAPHIE DIRECTE.
bain d'eau acidulée d'acide nitrique à 5 pour 100; on fait partir les bulles d'air avec un pinceau doux promené à la surface de la plaque.
Au sortir du bain de décapage, la plaque est bien lavée à l'eau, essuyée et séchée à une chaleur douce; on la recouvre ensuite de la solution de bitume de Judée dont voici la composition :
Bitume (partie résultant du lavage à Péther ou précipitée par l'éther de la dissolution dans du chloroforme 50 gr
Benzine anhydre 1000 cc
On use d'une tournette (voir p. 409) pour bien égaliser la couche et, quand celle-ci est parfaitement sèche, on insole sous un négatif de trait redressé.
La durée de l'insolation varie naturellement suivant le degré d'intensité de la lumière et la translucidité des traits blancs du cliché; elle est -de dix minutes en plein soleil avec un négatif très brillant.
Un contrôle à l'aide d'un procédé photométrique ad hoc est indispensable pour s'assurer du moment où l'action lumineuse a été suffisante.
On développe dans un bain de :
Essence de térébenthine 800 cc
Benzine 200
Quand les parties claires ont été bien dépouillées,
c'est-à-dire quand le métal a été mis à nu complètement dans les parties correspondant aux noirs du négatif, on lave à grande eau et, quand le zinc est parfaitement sec, on fait à sa surface tableau noir avec un rouleau chargé d'encre lithographique; après l'encrage, on chauffe légèrement le dos de la plaque, ce qui dilate les pores et facilite la pénétration de la matière grasse dans les pores du zinc.
Après quelques heures de contact entre le corps gras et le zinc mis à nu, on nettoie la surface entière de la plaque avec un mélange d'essence de térébenthine et de benzine, puis on traite le zinc comme dans l'impression zincographique ordinaire.
Il convient, pour rendre la surface du zinc plus hygroscopique, de la traiter après le décapage et le lavage, soit avant de la recouvrir de la couche de bitume, par un bain dont voici deux formules différentes :