‹ Traité pratique de sylviculture: Les forêtsChapitre 62 sur 67 · LES BOISEMENTS OBLIGATOIRES · texte numérisé non relu

LES BOISEMENTS OBLIGATOIRES

a. La rastanration dei montagnes: les causes de la denudation. ~ La methode de travail suivie. — Les travaux de soutien. — Les boisements proprement dits ; — traitement des parties stables; — des parties mouvantes; — des terres noires. — Les enherbements. — • Le gazonnement. — Conclusion.

Les causes de la denudation.

Deux forces antagonistes se trouvent en presence dans les Alpes, dit M. Mathieu (1)« et de la preeminence de Tune ou deTautre, d<^pend la mine ou la prosperity du pays. La premiere est la force de denudation qui ddmolit les crates, ravine les versants, comble les valldes, porte partout la devastation. La seconde est celle de la vegetation, victorieusc autrefois , vaincue aujourd^hui par Taveuglement de rhommc, qui a tout fait pour Tamoindrir et a cause la disparition du tapis de verdure, auquel il devait aisance et securite ; toujours pr^te cependant A cicatriser les plaies, k reparer les desastres.

Les phcnomones de denudation sont de deux ordres et, suivant la cause qui les determine, doivent ^tre subis ou pcuvcnt dtre prevenus.

Parmi les premiers, se rangent les eboulements qui se produisent au pied des hauts cscarpements calcaires, les chutes de rochers, les glissements lents ou subils de terrains parfois etendus, qui descendent k des niveaux inferieurs, avec maisons, for^ts et p&turages. Les examples de ce genre ne sont pas rares... Ce sont Ik des consequences inevitables de la constitution geologiquc des Alpes ; soulevees k des epoques relativement reccntes et formees le plus souvent dc terrains sedimentaires ou metamorphiques, alternativement deiayables ct resis-

(1) Mathieu, Rehoisemenl dee Alpes, page 8.

456 LBS PBUPLEMENTS ABTinCIELS.

iants, elles ii*ont point encore pris leur assiette ct la doivcnt prendre ; nulle force humaine ne saurail s'y opposer.

Mais k c6t^ des fails do ce genre, locaux et accidentels en definitive, il en est d*autres d'un caract&re plus general, auxquels revient la plus large part des mines dont les Alpes sont couvertes. Ceux-I& peuvent6tre pr^venus : reboisement ct regazonnement en fournissent les moyens certains.

Ces moyens d'aciion sont exposes avec detail par M. Tlnspecteur g^n^ral Demontzey (1). Les precedes mis en oeuvre sous son habile direction dans les Alpes fran^aises sont applicables k toutes les autres regions montagneuses, car cette conir^e, la terre classique des torrents, presente les plus grands exemples de la d^vastc^tion et les difficultes les plus sinenses. C'est k Touvrage de M. Demontzey et au rapport de M. Mathieu que sont emprunt^s la plupart des renseignements qui vont suivre.

D^ailieurs, en dehors des grands cataclysmes qui ont petri la surface du globe pendant la suite des ages geologiques, nous voyons autour de nous la nature tout former et tout d^truire k Taide des infiniments petits : la goutte d'eau et la cellule vegetale jouent le r61e fondamental dans tous ces ph^nomenes.

Sp^cialement en ce qui concerne Terosion des montagnes, Tobservation des faits a d^montre que les torrents ont pour cause premiere le deboisement et Tabus du paturage. C*est par la reconstitution des forets et des patures que nous parviendrons k les eteindre.

La m^thode de travail suivie. — Dans Tensemble de la region d^vastee, on a proc^de a la reconnaissance des torrents en activite, et delimits sommairement, pour chacun d'eux, le bassin de reception des eaux dangereuses. En presence de rimmensit6 du travail k accomplir, la m^thode commandait de concentrer tous les eflForts, toutes les ressources disponibles, sur un petit nombre de points choisis parmi ceux oil le danger 6tait le plus imminent. Au debut surtout, il fallait aboutir, et c'est en fractionnant la t^che qu*on a r^ussi.

(1) Demontzey, ^tnde sur les travaux de reboisement et de regazonnement des montagnes. Paris, imprimerie Nationale, 1878.

LA HISE EN VALBUR PAR LB BOISBHBNT.

OnpeulenviBa^rleversanld'uneinontagned^bois^econime conetitutf par une s^ric d'k-dM, dont la ligne m^diane serait diri^^e auivanl la pente et sdpar^s les uns des autres par des ravins plus ou itioJns profonds, parcourus ou Don, en temps ordinaire, par un ruisscau, mala oii se pr^cipitenl, tors des grendes pluies ou des grandes fonles de neige, des masses ^normes d'eau chargi5e9 de boue et roulant des blocs de rochers.

II fautdonc:

1° enraycr la vitesse des eaux au fond des ravins; c'est la

K8. — I'n icrand harrnjte. (PliotO|(rQpliie de M. P. Hindi.)

premiere chose h Tairc, car le torrent, affouillant la base des bergCB, provoque le glisscment de pans ^normes de terrain;

'2* tixer les surfaces des ii-dos par une v^g^tation herbac^c ou ligneuso qui, arrolant les eaux de rt(isselleincnt dans leur parcours, emp^che qu'eltes se priicipitcnt en masse dans les ravioB oil leur afflux presque instAntant-produitle pht'nom^no torrentiel.

Ainsi ; consolidor les masses, et fixer les surfaces, lei est le but k atleindre. Ajoutons que les torrenis accumulent au bas des pentes, en arrivanl dans le thalweg principal, des

458 LES PEUPLEMENTS ARTIFICIELS.

masses enormes de detritus, qui constituent le cdne de dejection et qu'il importe aussi de boiser.

Les travauz de soutien. — On obtient la consolidation des masses par une s^rie de travaux ^lablis dans le lit meme du torrent et qui, depuis le barrage monumental en mapon^ nerie jusqu'au simple clayonnage, soutiennent la montagne de la base au sommet (fig. 89 et 90).

Le principe est, en general, de couper le lit du torrent par des barrages qui diminuent la vitesse d'^coulement des eaux et provoquent par suite le dep6t d'une partie des mat^riaux qu*elles charrient : terres d^layees, blocs de pierre, etc... Ainsi se forme en amont de chaque barrage un atterrissemeni^ et le profil en long du ravin perd son irregularite primitive pour se transformer en une serie de parties en pente douce s^par^es par des cascades. Des lors, les eaux n^affouillent plus le bas des berges, qui sont m6me rechauss^es par Tatterrissement. Ce sont Ik des travaux d'art ; mais le forestier qui les conduit a souveni besoin de faire oeuvre de sylviculteur, pour consolider et d^fendre imm^diatement ses travaux.

II en est ainsi quand il installe des barrages vivants^ dans lesquels entrent de fortes boutures ou plangons, qui, tout en remplissant le r61e de pieux dans la carcasse des ouvrages, sont destines k s*enraciner et augmentent, par leur grossissement, la resistance k la poussee.

S'agit-il de fixer des berges fraichement d^cap^es ou des talus en voie de reglement, on a recours k des plantations qui prennent alors le caractere de fascinages vivanis^ dont la disposition varie suivant les circonstances. Le plus souvent, on trace dans les berges une suite de rigoles horizontales d'une largeur proportionn^e a la nature plus ou moins meuble du terrain et ^loignees en raison des pentes, qui atteignent parfois 100 k 120 p. 100. Pour ^tablir ces haiesde soutien, leregrett^M. Couturier, alors qu*il6taitchef de service dans les Basses- Alpes, imagina leprcJc^d^ suivant: dans la partie la plus basse de la berge, on cr^use une premiere jauge en rejetant les d^blais dans le fond du ravin ; sur le plafond regie en revers, on place horizontalement une serie de plants assez rapproch^s pour qu'ils puissent remplir

LA HISe HN VALEUa PAR LB BOISEVENT. 459

le rdle de haie vive. Auaeitdt ces dispositions prises dans la rigole inf^rieure, on ouvre imm^diatement au-degsus

Fi)(. 00. — Gi'ands ct pcLits barrei^cs : clayonnages vivants ei feuillues qui consolideron les ouvmgcB d'art ; dulorrent Bour^et en IS65. (Rdduclion d'une photographic exlraite de la colleclion due i M. le Conservoteur de Gayffler,)

une seconde jauge semblable, donl les d^blais sont utilises pour combler la premiere el r^gler le talus dans sa penle d'^quilibre. Ainsi de suite jusqu'au sommet de la berge. Les jeunes plants, disposes dans une tcrre meuble, pousscnt avec vigueur, et, de suite, ils retiennent le sol dont on fad-

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lite encore la consolidation par des enherbemenis en touffes. On pent uiiliser, a cet effet, diverses essences feuillues comme le prunier de Brian^on (1), le cytise des Alpes, Taune glutineux, etc., cette derniere espece, employee en boutnres de O^jSO de longueur et enfonc^es de 0'",15 dans le sol, donne malgr^ Fopinion courante, d'excellents resultats, comme a pu le constater M. Tlnspecteur adjoint Mougin dans le p^rimetre d'Ugines (Savoie).

EnBn, autour de chaque ouvrage et sur les atterrissements, on plante ou Ton bouture des peupliers, des aunes blancs (A. incana\ des saules pourpres ou bleu^tres {S. purpura^ ccesia)^ des hippopha^s {H. rhamnoides)^ etc..., toutes essences, soit drageonnantes, soit susceptibles d'Mre propag^es par marcotte. Le saule marsault lui-meme est bouture dans certaines valines des Alpes, k T^gal de ses cong^neres.

Ces plantations, sou vent trait^es en menus taillis, pr6servent parfaitement le thalweg contre les erosions et fournissent, a chaque rec^page, desmat^riaux qui seront utilises avec profit dans tous les chantiers, sous forme de pieux, fascines, etc.

Les boisements proprement dits. — En m^me temps que Tex^cution des ouvrages d*art est poussee vigojareusement, on s'occupe de fixer toutes les surfaces relativement stables dans Tensemble du perimetre d^limite.

Or, on sait que dans les pentes la terre nue n'ofTre aucune resistance a Tdrosion des eaux pluviales ou sauvages, et que la vegetation, sous forme de forets, de broussailles ou d'herbages, est seule capable de rendre au sol son armure protectrice. Ge champ d*action appartientdoncexclusivement au forestier reboiseur.

Dans le choix des essences, il importe de s*en tenir k des especes bien appropri^es a Texposition, k Taltitude, et au terrain. Ainsi, les Alpes m^ridionales, peuvent se diviser en quatre zones :

(l)PeuMtre le cerisier tardif d'Am^rique donnerait-il de bons r^sultats. Ce serait h expdrimenler.

altitade.

1^ zone xn^di terra n^enne ou chande de. Ok 600 metres

20 zone moyenne ou iempiree de 600 k 1,000 —

3<> zone alpestre ou froide de 1,000 k 1 ,800 —

40 zone alpine ou tris froide de 1,800 k 3,000 —

Chacune de ces quaire zones peut eire caraci^ris^e par Taspect de sa vegetation sauvage.

Dans la premiere, les prairies proprement dites n^existent que dans les terrains irriguds. Les p&tures nombreuses ne sent autres que desgarrigues^ oil les plantes, en touffes Isoldes, ne forment jamais gazon continu ; les gramin6es sont repr^sen t^es par des herbes k feuilles rares, dures, ordinairement enroulees.

Dans la seconde, la vegetation est encore eparse sur les terrains vagues. Les plantes qui les peuplent sont de families tres diversesilesespeccsligneusesdominent, comme : le buis, la lavande, le thym, le sumac, les genets, les bruyeres, les cistes, les bugranes ; le sainfoin s*y rencontre fr^quemment.

D^s qu*on p^ndtre dans la region alpestre^ les p^turages peuvent dtre en gazons continus. Les plantes herbac^es y r^ussissent mieux; diff^rentes families ont de nombreux repr^sentants, mais les gramin^es, pour Timportance, sont reiegu6es au second rang. Les esp^ces annuelles ont disparu.

Enfin, la zone alpine est la region pastorale par excellence. Les p^turages qui recouvrent de leurs gazons touffus tous les lieux en pente douce, les plateaux, les cols et meme les pentes rapides sont peupl^s d*especes vivaces ; les gramin6es prennent plus d*importance que dans la region pr6c^dente. Ces p&turages sont parfois fauch^s et deviennent alors des prairies.

Les principales essences deboisement appropricesa chacune de ces zones sont indiqu^es dans le tableau ci-apres, en tenant compte des facult^s qu'elles pr^sentent pour 6tre employees par semis ou par plantation :

LES PEUPLEMBNTS ARTIFICIBLS.

DBSIGNATIOK DBS ZONES.

BSSBiyCES A EMPLOYER

Par plantatioD.

Par semis.

Pin d'Alep iPin maritime.

Zone chaude <Pin pinier <Ch6ne ^euse et Ii6ge .

( » (Caroubier.

CPin sylvestre ( Ch6ne rouvre.

Zone temp^ree Pin noir d* Autriche . <Ch&taignier.

Hdtre. Sapin (Pin laricio de Corse .

Epicda.

Pin de montagne. . . . -{Mel6ze.

Pin cembro. Mdl^ze.

Pin cembro.

Zone froide, alpestre ou Bubalpine.

Zone tris froide, alpine

D'ailleurs, a moins qu*on ait des motifs sp^ciaux d'agir autrement, les resineux s'emploient surtout pour former les massifs dans les surfaces solides en pente r^guliere, — sur les a-dos en un mot. Les feuillus restent localises dans le fond des ravins, sur les cones de dejection et partout oil il y a chance de rencontrer un peu de fraicheur.

Ce n*est pas le moindre talent du directeur des travaux que de savoir faire varier les essences pour mettre chacune k sa place. Le p^rimetre de Luz-la-Croix-Haute (Drdme), reboise sous la direction de M. le conservateur Darcy, est parti culierement remarquable k ce point de vue (fig. 91).

Avant de passer k Tex^cution, il est de la plus grande importance de determiner, d^s Torigine, le but qu'on se propose d'atteindre : gazonnement, broussaillement ou boisement, sans jamais le perdre de vue dans la suite. II demeure d'ailleurs entendu que toute surface appartenant au perimetre sera scrupuleusementmise en defend. Dans les terrains stables, cette precaution suffitbien sou vent pour ramener une vegetation spontanee, dont Teffet est de donner une premiere protection au sol; mais dans les terrains instables, ce serait une cbimere d'attendre aucun resultat utile de ce c6te : sans cesse ravi-' nes par les eaux, ils ne s'enherbent pas naturellement, et Tabsence de vegetation expulse mSme en tout temps le betail de ces regions desolees.

Traitement des parties stables. — Pour proceder

LA M13B BN VALEL'H PAR LB BOISEHBNT. 463

au boieenicnt des parties fixes et conservanl encore quelqueB vestiges de v6g^tation, on commence par receper toutes les broussailles ligneuaes fatigu^cs par la dent du betail. Puis, on distribue avec soin les ouvriers planteurs ou semeurs ; car, dans ces travaux, ta bonne organisation des chanliers et leur surveillance constante sont indispensables pour assurer la rdussite et ^viter le gaspillage. Qu'on op&re par semis ou par

plantations, le sol doit ^trepr^par^ par une forte culture avec d^foncemenl dans les formes connues — bandes allernes continues ou brisiics, Iroue, potels, corbeilles, etc... La seule precaution k prendre est de donner au plafond des cultures un \6ger devers du cdt^ d'amont pour relenir les eaux el evitcr les ravinements ; quelquefois mSme, au-de!<sus des rigoles ou potcbt, on tract? deux sillons de captage destines k ramener les caux dans les parties ddfonc^es. La preparation du sol a pour but de prdvenir la B^chcresse, qui est Tennemi rcdoutahlc dana la plus grande ^tendue de ccs regions.

464 LES PEUPLfiMENTS ARTlFlGlELS.

L*op6ration est d'autant plus n^cessaire que les stations sont plus chaudes et plus basses ; son importance d^croit, en raison de Taltitude, et m^me il y a lieu de s'abstenir dans les stations froides et tres froides, ou le dechaussement sous Tinfluence du gel etdu d^gel est a craindre ; la limite de Turgence du d^foncement est marquee par la zone oil Therbe reste verte pendant toute Tannee.

Les plantations s'executent, le plus souvent, au prin temps avec des jeunes sujets ^lev6s en p6pinieres.

En terrain prepare, les semis se font a Taraire pour les grosses graines (glands, chMaignes), en rigoles tracees a la pioche pour les autres semences. En terrain non prepare, quand les circonstances le permettent^ on seme parfois sur la neige ; mais, generalement, on op^re par placeaux dont la surface seule est pelee et ameublie, et que Ton a soin de disposer dans le petit bourrelet de terre vegetale accumule en amont des buissons ligneux ou des touffes de gazon. On pent se contenter, quand le sol est enherbe, de percer des trous au pic en plein gazon ; ces trous sont remplis de terre meuble et on y seme quelques graines. Enfin, dans les pelouses, on creuse aussi des sortes de godetsen enlevant au hache-pr6 un petit gazon en forme de coin ; on emiette la terre mise a nu et on y jette quelques graines.

Traitement des parties mouvantes. — Parallelement au boise^ent des terres solides, on s'occupe des parties nues ou irotiVanlLe^^* C'est la que se rencontrent les principales diffi-. cultes. En semblable circonstance, il s'agit bien moins de creer des forets et des patures que de fixer rapidement le sol ; les vegetaux robustes, de croissance rapide, tragants ou drageonnants, ligneux ou herbac6s, pen importe, mais, en tous cas, vivaces, sont seuls convenables pour atteindre ce but: saule, cytise, sumac, hippophae, corroyere, brugrane, sain^ foin des Alpes, val^riane, rumex, tout est bon pour creer un premier revetement dont on active Texpansion par le marcottage des brins trainants. C'est seulement quand un tel broussaillement aura accompli son oeuvre de fixation qu'il sera possible de tenter Tinstallation definitive de la forSt.

Si, a la rigueur, la r^ussite de quelques especes forestieres

I LE BOISEMBNT.

semble possible, on a recours k I'enherbement pour fixer la lerre entre les pofets. On precede par silloDs horizontaux,

Fig. 92. — Planletions en cordons horizonUui aur un veraant rapide. P^rimtlre de Poyols pris de Luc-en-Diois. (Photographie de M. Juvanon liu Vachat.)

espac^s de 1~,50 k 2 metres, suivant les cas. Chacun de ces sillons ne tarde pas a former une petite haie de verdure qui aoutient la terre et tue la vitesse d'^coulement des eaux super- (icielles.

BOPPB et JOLYBT.

4G6 LES PEUPLBMENTS ARTinCIELS.

, • Ajouions que dans les chaniiers ^tablis sur de pareils terrains, Tordre et une prudente disposition des ouvriers ne sauraient etre trop recommand^s : les pierres roulantes — parfois de tr^s petites dimensions — que mettent en mouvement les travailleurs places en amont, peuvent causer des accidents mortels parmi ceux qui, au-dessous d'eux, vaquent k leur besogne. D*ailleurs, adifTerents points devue, avantde commencer semis ou plantation, il est bon de parcourir le terrain en faisant ^crouler tout ce qui menace mine, sapant les proeminences ou les replis du sol dont T^quilibre parait instable, d^tachant les pierres dont la solidity est douleuse, nivelant, en somme, grossi^rement le champ de travail et faisant en un jour, alors qu'aucun d6gat n'est k craindre, Tceuvre de plusieurs orages.

Traitement des terras noires. — Les marnes gen^ralement confondues sous le nom de terres noires, quelles que soient Jeur coloration et la formation g6ologique k laquelle elles appartiennent, sont particulierement r^fractaires k la vegetation, et leur presence en assises puissantes sur un tres grand nombre de points constitue un des principaux obstacles a vaincre dans Toeuvre si difficile du reboisement des Alpes. Ces terres noires, mises a nu par T^rosion des eaux, apparaissent avec leur composition primitive, telles qu*elles ont ei6 d^posees en des kges ou les conditions de la vie, k la surface du globe, etaient bien diff^rentes de ce qu'elles sont de nos jours ; c'est dans leur masse schisteuse affouillable que les torrents les plus dangereux, creusant les goulTres qui leur servent de lit, r^coltent les materiaux qui portent avec eux la devastation.

Outre leur instabilite, ces marnes pr^sentdnt un grave inconvenient. A cause de la grande quantity depyrite qu'elles renferment, elles absorbent tout Toxygene disponible dans le sol pour transformer les sulfures de fer en sulfates ; ceux-ci, sans grande fixite, se decomposent; le fer devenu libre s'hydrate, et Tacide sulfurique se combine avec les.basespour former les efflorescences blanches , calcaires ou magn^siennes qui caracterisent la contr^e. Aussi, pour acqu^rir la force productive qui les rende capables de nourrir la flore actuelle,

esUil n^cessaire qu'elles subissent une certainc prdparaiion par Texposition aux agents atmosph^riques : elles ont besoin de s'a^rer, de respirer, pour ainsi dire. Une telle transformation ne se fait pas en un jour; d'ailleurs, on la voit 8*accomplir lentement, de proche en proche, sur les emplacements que leur peu de d^clivit6 met k Tabri des Erosions et des ^boulements : leur coloration noire va sans cesse en s'att^nuant pour se rapprocher des tons ocreux du fer hydroxyd6.

Quoi qu*on fasse, on ner^ussira jamais k planter lesgrandes espies ligneuses dans une terre noire fraichement d^cap^e. En cela, il faut encore suivre les indications de la nature, c*est-it-dire commencer par les especes inf^rieures les plus rustiques; k mesurc que la terre perd son poison, elle accepte des v6g^taux d'un ordre d*autant plus ^lev^ que la couche d^sinfect^e est elle-meme plus profonde. On pent ainsi mesurer Tinstant oii Ton pourra lui confier des arbres k nourrir.

Des que les pentes s'accentuent, notamment sur toutes les berges, la surface est entrain^e d*autant plus facilement qu*elie est plus ameublie par Ta^ration ; c*est done toujours la mdme marne vierge et refractaire qui ailleure. Alors, il faut k tout prix empdcher la bonne terre de s'^crouler au fur et k mesure desa formation. Dans ce but, on installe la v^g6tation dans le fond meme de chaque ravin, afm d*arreter les affouillements ; on y parvient k Taidcde fascinages, de barrages rustiques, qui transforment les pentes rdguli^res en une suite dc petits ressauts, entre chacun desquels, sur les plates-formes d'atterrissement, on bouture, on plante, on seme, on gazonne suivant les cas. La proximity d'un peuplement forcstier rend la chose facile, car on utilise les produits des ^ciaircics pour recouvrir tout le fond des ravins ; les menus brins encore munis de leur feuiilage sont disposer's bout k bout dans le sens de leur longueur et la cime vers Tamont ; la terre v^g^tale fme et meuble, provenant du lavage des berges, s'arrete dans les interstices des feuillcs et des ramilles; celles-ci, en pourrissant, se transforment ellcs-momes en tcrreau, ct Tensemble constitue un compost ^minemment favorable au ddveloppement des plantes herbac^es ou ligneuses qui s*y jettent natu-

468 LBS PEUPLEMENTS ARTIFICIELS.

rellemeni ou qu^on y introduit avec succes. De ces coulees de verdure, suivant Theureuse expression de M. le Conservateur Carriere, qui a traits de cette fapon la combe d6sol6e d*AIavar (perim^tre de Seyne, Basses -Alpes), on voit la vegetation « monter k Tassaut des berges », qui sont bientot fix^es k leur tour. L^, comme dans la dune, le probleme est r^solu par rinstallation artificielle d'une couverture morte, qui prepare et protege les 61^ments de la for^t future.

Las enherbements. — L'enherbement n'est qu*un auxiliaire du boisement qu*il precede ou qu'il accompagne toujours. A ce point de vue, il ne faut pas le confondre avec le gazonnement, qui s'entend de la creation des herbages d'embouche ou fauchables.

L'enherbement fournit aux jeunes plants naissants un abri tut^laire contre la s^cheresse dans les surfaces stables et constitue le meilleur moyen d'eviter le d^chaussement. Pour tous ces usages, le sainfoin rend les plus utiles services; en terrains pr^par^s, il s'emploie, soit en melange in time avec la graine forestiere, soit pour former des rigoles entre les lignes de plantations ou de semis. Dans lesterres noires, on a recours k des melanges de sainfoin avec de la fenasse : semence d'herbes comprenant generalement les especes suivantes : le calamagrostis argents [Calamagrostis argentea)^ la f^tuque bleue {Festuca ccerulea)^ le chiendent [Triticum repens)^ la houque molle [Holcus mollis), le fromental [Avena elatior) et la pimprenelle {Eupatorium sanguisorba) ; on y ajoute sou vent du brome des pr^s [Bromns erectus),

M. Mougin s'est bien trouve de la formule suivante :

Fenasse 40

Sainfoin 30

Brome 30

Si la region est chaude ou temp^r^e, les travaux de semis et d*enherbement peuvent se faire soit k Tautomne, soit au commencement du printemps ; est-elle froide ou tres froide, on n*opere qu'au printemps, aussitot apres la fonte des neiges, quand la terre est imbibee d'eau, de telle sorte que les graines restent le moins longtemps possible sur le sol sans y germer.

Le gazonnement. — Le gazonnement a pour but, au contraire, de crecr des alpagespu peloases permanenies et n*est pas appli • cable k toutes les altitudes des regions montagneuses. C^est dans les grandes hauteurs avoisinant la limite de la v^g^tation ligneuse, regions purcment pastorales, que ces travaux peuvent fournir le degr6 d'utilitd qu'on leur demande ; mais le boisement, qui n'est plus ici Tobjectif, lui vient souvent en aide. En elTet, bien que le gazonnement int^resse la production pastorale plut6t que la production forestiere, il existe une relation n^cessaire entre ces deux modes d'exploitation du soy;^et, sans sortir de notre cadre, il est permis d'appeler Tattention sur les faits suivants :

Si Ton cherche k se rendrccomplc de rorigine de ces gazons naturels, de ces pelouses unies qui tapissent les flancs des montagnes au-dessus des for^ts actuelles, tout indique quVlles n'ont pu s'installer que grAcc k la protection de la v6g^tation ligneuse. Cclle-ci a disparu par le fait de I homme, qui a meconnu les lois de la nature en exploitant les forits d*une mani^re ddsordonnee el en abusant d'elle avec une impr6voyance coupablc. C'est ainsi que la limite actuelle des for^ts ne doit pas 6tre consid^r^e comme rdclle, mais comme artificielle : les arbres ^pars et les souches recouvertcs qu'on retrouve dans toutes les p&tures en font foi (1).

Ces pelouses ne se rcforment plus sur les terrains nus, et celles qui existent encore sont destinies, si Thomme n*y prend garde, 4 disparattre A Icur tour et d suivre la loi d*abaissement que son cgoTsmc a dijk inipos<^e aux forcts.

Dans les Alpes de la Provence, par suite du climat sec qui caract6rise cettc region, la cr<$ation de nouvclles pelouses sur les terrains supi^rieurs absolument denudes ne pent 6tre assur^e que par Tinterniddiaire de la fordL

On constate, en efTet, que les plantes herbacdes qui vcg6tent au-dessus dc la limite rcelle inipos^e k la vtSgdtation ligneusc par la temperature du lieu, ne forment pas des gasons s^rieusement exploitables et susceptibles de proteger le sol contre les influences m<it^oriques. C'est en poussant le reboiscment jusqu'A cette limite qu*on peut esp^rer rame* ner la pelouse partout ou Ic sol est d6nud6 et assurer la consolidation des tcrres dans les rdgions les plus elev^es du bassin de r<Sception.

(1) Rapprochons de ces ligncs cmpruntces A M. Dcmontzey une phrase dc M. Mathey : « Partout ou Thommc n*a pas abaissd par des d^fricliements les limites sup^rieures de la foi*£t naturelle, celle-ci se termine par des arbres epars, le plus souvent st<^riles, car ils ont ddpass<^ les frontiires normales dc leur aire d* habitation. lis proviennent de scmences foumies par les massifs inf^rieurs et apporUes par le vent sur des points od ils peuvent encore vivre, sans toutefois pouvoir mOrir leurs graincM » [Le pAturatje en forH],

LES PBUPLEMENTS ARTIFIGIELS

Telles sont du moins les conclusions auxquelles s^est arrete M. Demontzey dans son xi* chapitre, intitule Travaux de gazonnement. II sufBt d'ailleurs de constater la pr6sence du beau gazon qui tapisse le sol de toutes les forets de melezes, meme celles 'de r^cente creation pour dtre convaincu de ce fait.

Conclusion. — Nous devons nous borner aux simples indications qui precedent, renvoyant le lecteur d^sireux de plus amples details aux nombreux ouvrages publies sur un aussi vaste sujet, aussi bien en France qu*k TEtranger. Constatons seulement que Tinitiative de Tentreprise et le m^rile de la r^ussite reviennent tout entiers a TAdministration Fran^aise des Eaux et Forets. Les resultats (fntdepasse toute esperance et les quelques ecoles des premiers jours ne sont rien en comparaison des succes obtenus.

Peut-6tre, cependant, ne faut-il pas^ s*endormir dans une quietude trop confiante. Tout en reconnaissant Tefficacit^ des moyens d'action et la parfaite execution des travaux, il est permis d'appeler, une fois encore, I'attention sur une serie de fails dont la gravity s'accroit de jour en jour.

En mdme temps que Toeuvre du reboisement se poursuit, des ennemis jusqu'aiors inconnus ou, du moins, m^prisds comme inoffensifs, se montrent partout; leurs attaques prennent un caractere inqui^tant : du nord au midi, on n'entend plus parler que d'insectes, de champignons, qui d^truisent, en totalite ou en partie, les jeunes forSts crudes a grands frais et sur lesquelles on fondait les plus belles esperances. Sous une forme animale ou sous une forme vdg6lale, chaque essence artificiellement installee semble porter en elle son parasite. Les especes exotiques ou ^trangeres k la region, sont plus particulierement atteintes ; on dirait que le climat, a la rigueur suffisant pour qu'elles puissent s'en accommoder, est particulierement favorable au d^veloppement de leurs ennemis.

Le moment semble venu de couper court au mal par la reconstitution de la foret spontan^e. Sans attendre qu'on y soit contraint par la force majeure, il faut profiter du premier abri, de la premiere couche de terreau fournis par le boise-

meni pour installer en melange les espcces de )a region. Le micux, partout oil cela sera possible, sera de cr^er des sousbois de feuilius, hetre ou ch^iaignier; k ddfaut de hetre, le sapin formera d'excellents sous-6lages dans les stations moyennes. Enfin, dans les plus grandes altitudeis, le mdleze, dont les parasites lui apparticnnent en propre, sera toujours indiqud pour remettre en 6tat de production les espaces de quelque dtendue.

b. La fixation des donas : les dunes maritimes. ~ Les moyens d'action. — La dune littorale. — Boisemcnt de la dune blanche. — Les dunes continen talcs.

Les dunes maritimes. — Le long du littoral de TAtlantique, de Bayonnc a Dunkerque, partout ou la mer n*est pas brisde par des falaises, ellc ddpose sans cesse, sur les plages, des sables siliceux, blancs, fins, provenant de mat^riaux triturds par les mouvements du flux ct du reflux. La temp^te souleve ces sables mobiles, les chasse vers Tintdrieur oil ils s*accuniulcnt en chaines de collines voyageuses, tant6t paral- Idles au littoral, tant6t confusdment oricntt^es, en tous cas, donnant a la contrdc ce relief particulier auquel on a donnd le nom de dunes. Kntrc chacune de ccs chaines s*dtendcnt les lelles^ sorte de valines mari^cageuses, errantes comme les dunes, et dont les eaux malsaines, refouldes dans le mouvement gdndral de transport, inondent les terres fermes, en meme temps qu*elles charrient la fievrc.

L*accumulalion des eaux dans les lettes tient k la constitution toutc particulierc du sable cru qui constitue la dune blanche. Dans leur mouvement de translation, ces grains lav(^s, presque chimiquement purs, se dessechent a la fa^on des poussidres atmosphdriques et se ddposent absolument privds de leur eau globulaire. On sait que de tels milieux' restent longlemps imperni<^ablos ; aussi toutcs les eaux pluviales qui tombcnt sur les pcntes roulent-clles rapidement vers le fond des cuvettes oil el les sont retenues par des causes scmblables. Parfois le dess<^chement rend les matdriaux de transport tellement rdfractaires k la capillarity, quails . peuvent se ddposer en couches assez 6paisses k la surface

4?2 LES PEUPLEMBNTS ARTinCIBLS.

des eaux tranquilles pour former les blouses^ dont Taspect irompeur a 616 fatal a plus d'un voyageur imprudent.

Aussitot que le boisement a rev^tu la surface de cette ecuverture forestiere dont on connait les propri6l6s hygromdtriques, en mdme temps que diffusa la matiere organique dans les couches plus profondes, le regime des eaux reprend son cours d'infiltration normal. L'assainissement des lettes devient ainsi la consequence n^cessaire du boisement des dunes.

Les moyens d'action. — Des la fin du xviu** siecle, on avail compris que le boisement etait le seul proced6 efficace pour fixer les dunes.

En 1787, ring^nieur en chef des Fonts et Ghaussees, Bremontier, donnait une reelle impulsion aux travaux de defense qu'il dirigea durant plusieurs ann^es et qui lui valurent, avec le nom de Bienfaiteur des Landes^ le monument 61ev6 k sa m^moire k la station de La Bouheyre. II est juste toutefois deciter les Ruat, les Desbiey, le comte deMontausier et surtout le baron de Villers, ses precurseurs, qui, moins favoris6s par les circonstances, ne purent mettre en oeuvre les projets qu'ils avaient conpus (1).

Mais, comme pour la restauration des montagnes, la loi devait intervenir en vue de donner k Topdration son caractere obligatoire (2).

Aujourd'hui — et c'est un ilouveau point de similitude avec les travaux de restauration des montagnes — on a reconnu la ndcessit^ de se cr6er une base d'op6ration, de donner au point d'appui aux premiers boisements exposes k Tassaut des vents et du sable : on a done encore recours aux memes moyens :

1° consolider les masses par des travaux d'ordre plutdt technique ;

2* fixer les surfaces par la culture forestiere.

(1) Pierre BufTauU, £tude snr la cdte et les dunes du Medoc, Imp. Jehl. Souvigny, 1897.

(2) Decret-Ioi du 14 decembre 1810, relatif A la plantation des dunes; — ordonnance des 15 juillet 1818-8 mai 1819, contenant r^glement des digues et dunes du Pas-de-Crlais.

La dune littorale. — Sans cesse renouvel^e par les apporis indpuisables de TOc^an, la masse des sables pouss^s par le vent de mer remonte les pentes assez faibles que pr^senient les collines du cM du rivage. Ello s*accumule sur les sommets d*ou elle s^^boule, en vertu de son poids, suivani des profils aUeignant45 degr^s et plus, k cause du manque de cohesion des mat^riaux. La base de ce talus s^avance ainsi continuellement vers les terres avec des vitesses variables suivant les ann^es et les saisons, mais pouvant atteindre 12 et m6me 20 metres en une ann^e. Aucun obstacle ne peut arrdterla marche deces collines envahissantes dontla hauteur d^passe parfois 70 k 80 metres : forets, villages et clochers qui sc rencontrent sur leur passage, disparaissent ensabl^s.

Pour combattre le fl^au, il faut rdtouffer k sa naissance; on y arrive par T^dification de la dune littorale (1).

Le baron de Villers, puis Br6montier, semblent avoir congu rid^e de ce veritable ouvrage de defense dont la construction n*a ^t6 commencde que bien aprdseux, en 1851. Depuis cette dpoque k nos jours, plusieurs thtories se sont succ^d6es quant au profil k lui donncr.

L'ancienne m^thode, que nous allons d^crire, est peut 6tre celle qui donne rid6e la plus nette du but poursuivi et des moyens k employer. Elle a du reste fait bonne bespgne pendant de longues ann^es.

A 50 ou 80 metres de la lais8e des hautes eaux, paralld- Icment au rivage, c'est-^-dire pcrpendiculairement k la direction du vent, on dispose une palissade formc^e de madriers d*une largeur de 0'',12 et d*une dpaisseur de 0",03 ; ces madriers sont profond^ment cnfonc^s dans le sable avec une saillie de 1 metre au-dessus du sol ; ils sont espacds les uns des autres de 0*,02 a 0",03. A la suite de chaque tempdte, le sable, poussd par le vent, s'accumule devant la palissade et coule de Tautre c6t^ par les vides laiss^s entre les planches;

(t) Pour plus de d^tail», voir les articlcfl et notices publics par MM.Goursaud, Revut des Khux ti For^M, IHHO; -^ Grandjean, Lm dune littoraU, Revue des Eeux et ForHs, 1S87 ; — Violettef Entrelien de U dune littornlet Imp. A. Duptfyron, Mont-de-Marsan, 1899 ; — A. I^fond, Firation den dunes. Imp. nationate. Paris, 1900.

474 LES VEVPUSMMSTS ABTinCIELS.

suivant la dimension des grains, Tdquilibre s*etablit plus ou moins facilement enire les d^p6ts des deux aspects. Mais, contrairement a ce qui se passe dans Ics dunes naturelles, Tinclinaison est assez forte sur le talus du c6te de la mer, tandis qu'k Toppos^ la pente s'allonge bien davantage, une partie du sable ^tant entrain^e, par la force du vent, en arriere de la palissade et plus ou moins loin suivant la grosseur des grains. Lorsque les madrierssont enfouis presque jusqu'au sommet, on les releve et Top^ration suit son cours jusqu'k ceque la dune ait atteint la hauteur voulue; en general, 10 & 12 metres au-dessus du niveau de la haiite mer.

C*est ainsi que le vent, dompt6 par Thomme, travaille luimeme k Clever Tobstacle qui d^truira les effets nuisibles de sa force d'entrainement ; comme la vapeur, il actionne en mSme temps les freins et les moteurs.

Tout en exhaussant les madriers, on se pr^occupe de la forme la plus favorable a donner au profil de la dune. On surveille la marche des d6p6ts pour rectifier le travail, parfois peu precis, du vent, par des fascinages, des epis et autres moyens compl^mentaircs. Enfin, le relief normal 6tant acquis, on fixe la surface en la plantant de toulTes de gourbet {Calamagrostis arenacea), Cette prdcieuse graminee est Tauxiliaire indispensable ; elle se propage par voie de boutures comme par voie de semis, lance ses drageons a de grandes distances, et pousse de nouvelles racines au niveau du sol, k mesure que sa tige est ensablde.

La dune littorale ^tant ainsi achev6e et garnie^ il ne reste plus qu*k Tentretenir. Une surveillance constante doit assurer la bonne conservation d'un ouvrage qui sera la sauvegarde centre tous les dangers k venir; il faut, sans aucun retard, r^parer les breches ouvertes sur ses flancs par les rafales de vent ou les paquets de mer de la derniere tempete. Dans les d^partements des Landes et de la Gironde, un personnel de cantonniers est sp^cialement prepos^ k la garde de cette dune, dont la plate-forme a dt6 kilometr^e pour faciliter la direction du service et la transmission des ordres.

Aujourd'hui une tendance assez gdn^rale se manifeste k donner a la dune littorale un profil quasiment inverse du pre*

cedent. Suivant la pittoresque image employee par M. le Conservateur de Vasselot de R^gn^ (1), la dune naturelle rappelle par son profil un chien assis regardant vers TEsi, vers la terre ferme. On avail pu s*imaginer qu'en retournant le chien, le nez vers TOc^an, il perdrait son humeur vagabonde et ferait bonne garde contre les sables envahissanis : d'oii la forme des premieres dunes litiorales. Mais c*^tait compter sans le courroux de TOc^an qui, les jours de temp^te, se rue sur Tobsiacle, y faisant de larges breches ; aussi, a-t-on replace le chien dans sa position premiere : comme le roseau de la fable, la dune littorale k pente tr^s douce vers TOc^an, se laisse submerger par les vagues, puis, la tempdte finie, quand les eaux se sont retirees, elle reparatt intacte.

Ce nouveau profil s'obtient en disposant, parallelement au rivage, des lignes successives de petites haies faites de branches de pin, hautes d'environ 0™60 et au pied desquelles le sable s'accumule. Le talent consiste, suivant la forme de la c6te et la marche des sables, k disposer ces obstacles au point voulu pour amener la dune a constituer sa ligne de Crete k une distance du littoral telle que la pente puisse s*etendre sous rinclinaison la plus efficace.

Ces memes cordons, avecles semis degourbet sans couvertore de branchages, permettent de barrer et d^enrayer les sifllets ou siflle-vent, couloirs que le vent creuse dans la dune et d*aveugler les venlouses,

C*est, d'ailleurs, merveille devoir comme les forestiers comp^tents sa vent utiliser les forces de la v^g^tation pour modeler suivant leur gr^ cette chose d^allures si mobiles et si capricieuses qu*est le sable de la dune : ils s*empressent de fixer par le gourbetles points oiile profit est acquis, arrachantou c^claircissantcette plante, au contraire, quand ils veulent faire ddplacer par le vent lesamas de sable ou trues devenus inutiles ou gdnants.

Souvent les haies parall^les au littoral sont flanqu^es (Tepisy dont la direction est perpendiculaire k la leur ; ceux-ci peuvent eux-m^mes se subdiviser en p&Ue d'oie^ ou se ramifier en conire^ipis,

{1) De Vasselot de R6(^d, Sotict sur lesdune$de U Coubre, Paris, Imprimerie nationale, 1878.

416 LES I-ELPLEMBNTS AaTIFIClBLS.

Quand des cotes sinueuses, en pointe, sont expos^es h tous les vents violenls, une 6tude approfondie de la situatioo peut seule d^tcminer les points oii il faul etablir lea ouvrages de

defense, el la direction k leur donner. II en est ainsi k la dune de la Coubre (Charente-lnf^rieure) (1); il en sera de {1] de Vasselot dc Rfgnd, Ice. oil.

LA »CI8E EN VALBt'fl PAH LE doi!;ekbnt. 477

mSme, k plus forte raison, quand il e'agira d'^tablir des dunes mtine ita lea de dSrenae.

Enrin, sur Icb poinU oil la mcr d^ferle en ron^ant lea rivea, sans d^poser de sable, Ice mati^riaux font d6faut. Un subsUtue doDC k la dune des cnrochements et Ton combat la vio-

478 LBS PEVPLEMBNTS ABTIFICIBLS.

ience du flot par la creation d^une for^idesolidespieux enfonces dans le sable ei appel^s brise-lame. Le tamarix, avec ses longs rameaux flexibles, rend les plus grands services pour consolider iouies ces ceuvres mortes par un feuirage vivant. On cherche, en mdme temps, a remplacer Tancien profit trace par le caprice des flots par une veritable plage artificielle dont la pente descende jusqu*k 5 a 6 p. 100 de fa^n que la lame puisse s*y staler en perdani sa force d'erosion.

Ainsi chaque point appelle une solution sp^ciale ; k toutes celles qui sont d6]k exp^riment^es ou entrevues, Tobservation de chaque jour en apporie d^autres.

En fait, le profil d^finitif de la dune n'est pas encore trouv6, peui etre m^me ne le trouvera-t-on jamais. Mais ce que Ton peui dire, c'est que la dune aKificielle creee par nos pred^cesseurs a accumule k pied d'oeuvre des masses colossales de mal^riaux plasiiques pour les tenir k la disposition du forestier. Celui-ci pent p^trir k son gr6 les kilometres cubes de sable suivant le mode ou la formule du jour ; il peut en d^placer ou en fixer les masses k Taide de la force gratuite du vent, sans autre d^pense que les petiis travaux peu coiiteux qui consistent en piochages superficiels quand il veut abaisser les profils ou en plantations des gourbets quand il veut les relever.

Ce qu'on peut dire encore, c'est que le fait dominant de cette ceuvre magistrate, a ei6 de permettre le boisemenf complet de la dune blanche, de la fixer d^finitivement, de h lande k la mer, et de crder, dans cette large zone qui n*etaif qu'un desert aussi mena^ant qu^mproductif, une foret immense dont la valeur et le rendement sont dejk considerables.

Voici d'ailleurs le proc^d^ de boisement de cette dune blanche.

Boisement de la dune blanche. — Tout le systeme de fixation repose sur le principe suivant :

Dans la masse de sable nu, susceptible d'etre corrodee pai le vent, le transport s'opere grain par grain, roul6 a mesurc que chacun, d^barrass^ de ceux qui le recouvraient, arrive a la surface pour etre transports k son tour. Des lors, si Ton parvient k arreter le deplacement des grains k la superficie,

il n*y a rien k craindre pour ceux qui sont en dcssous, et la masse enti^re est fixde.

Le moyen consisie k semerle pin maritime sous couverture, C'est k un propri^taire de la Teste, Pierre Peychan, — on le connait plut6t sous le nom de Maitre-Pierrc — , que nous devons ce proc^d^ aussi simple que pratique qu*il a conseiil^ k Br^montier, et que nous employons maintenant encore, presque sans modification.

Pour emp^cher les graines d'etre entraln^es avec le sable, on dispose done sur toutes les surfaces ensemenc^es un revdtement de broussailles. Cette precaution est aussi n<^cessaire pour fixer les semences que pour preserver les jeunes plants contre Taction des sables en mouvement ; car les ardtes vives des grains, sans cesse projetds contre les tiges naissantes, les usent au point que ccUes-ci, nepouvantplussoutenir leur t6le, se renversent ; c'est la mort pour le plus grand nombre.

Dans la pratique, on r^partit sur les espaces k boiser, des provisions de fagots, k raison de 2.500 par hectare. Ces fagots ont 1 metre de circonf^rence mesur^e sur le hart, et {^^30 de longueur. Pour leur confection, Tesp^ce pr6f6r6e est Tajonc ; puis vient le genet, ensuite les brandes, les brnyeres, les roiiches^ les roseaux de marais doux, et les branches de pin ; mais ces dernierespr^sententrinconv6nientque, sous leur convert, les maladies cryptogam iqucs dvoluent avec tropde fr<^quence. Les Opines, ronccs, fougcres et bois blancsnedonnenl qu*une protection insuffisante au sol, et sont exclus des fournitures.

Imm^diatcmcnt apr6s le r^pandage de la graine, on recouvre les parties en8emenc(^es, ou mieux, les deux operations se font simultan^ment. On dispose les broussailles en marchant vers la mer, les grot bouts en avant et les ramillcs de chaque rangde recouvrant la base de celle qui pr^c^de. Puis, c'^ reffot de maintcnir cette couverture, les ouvriers prennent des fortes pellet^es de sable dans les parties non enscmencc^cs, el les appliquent sur les ramillcs e^lendues, 2i environ 0"*,fM) losunes desautres, mcsure prise de milieu en milieu. Ccst Ik le sent perfectionnement apporl<5 au sysl^me de Pjerre Pcychan et de Brdmontier, qui HxaienC la couverture au moyen de perches placi^es en

480 LES PEUPLEMENTS ARTinCIBLS.

travers et retenues par des crochets enfonc^B dans le sable. Chaque atelier travaille ainsi k reculons, derricre le semeur, sans que personne ait le loisir de chomer; k la fin de la journ6e, on rechausse solidement la derniere rang^e pour que le vent possible de la nuit ne vienne pas ouvrir des ventouses qui d^truiraient tout le travail. On r^pare les avaries, soit en comblant les ventouses, soit en recommengant le semis dans lamcme forme, sur les parties ensabl^es.

Les premiers chantiers ont 616 installes immediatement en arri^re de la dune littorale, en avan^ant vers la terre, de telle soKe que les travaux en cours d*ex6cution sont garantis par les massifs d^jk constitu^s. Sur les points oil les semis sont exposes k etre envahis par des sables de retour chassis par le vent de terre, la section destin^e a ^tre ensemenc^e pendant Tannic est entourde de palissades mobiles qu*on d^place au commencement de chaque campagne.

En somme, c'est une veritable couverture morte que Ton a disposcesur le sol. Comme ellene doit pas durer ind^finiment, on pourvoit des le d^but k lui faire succ6der une couverture vivante qui continuera son role. A cet effet, au lieu d'employer de la graine de pin maritime pure, on repand, par hectare, le melange suivant :

Pin maritime 30 kilo^^r.

Ajonc 3 —

Gen^ 3 —

Gourbet. • 3 —

Graines di verses pour attirer les oiseaux. 3 —

Gette formule est adoptee dans la dune de la Coubre. Dans les chantiers des Landes les quantit^s sont reduites k :

Pin maritime 10 kilogr.

Gen6t 9 -

Gourbet 4 —

Les pins, les genSts et les ajoncs levent en meme temps, et Ton remarque que les pins sont d'autant plus beaux que les semis accessoires sont plus nombreux. D*ailleurs les couvertures pourrissent sur place et donnent au sol une premiere avance de matiere organique.

Puisque Ton commence le boisement au pied mdme de la

dune, les premiers peuplements cr^^s, sur une profondeur de 200 a 300 metres, fatigues par le vent de mer, restent le plus souvent ch^tifs et rabougris; mais, k Tabri de cette zone de protection, les massifs qui les suivent se d^veloppent normalement ; on constate m^me que les pins de la dune fournissent, k dimension 6gale, plus de r6sine que ceux de la lande.

Ces travaux coiitent n^cessairement assez cher. Dans les Landes, le prix de revient moyen a pu ^tre ^tabli k 500 fr. par hectare; dans les dunes de la Coubre, il n'a pas d6pass^ 355 fr. Mais qu*est-ce, en somme, que cette d^pense compar^e k la grandeur des r^sultats obtenus 7

De Bayonne a la pointe de Grave, la dune littorals est entretenue sur un d^veloppement de 300 kilometres. Plus de 60.000 hectares de sables ont 6t^ ainsi reconquis sur les dependances de la mer, au grand profit de la richesse publiquc. Malheureusement, les funestes alienations faites de 1861 k 1865 ont enleve audomaine de TEtat 17.500 hectares, dont la soumission au regime forestier etait la meilleure sauvegarde contre les abus du paturage.

Les dunes continentales. — D*ailleurs, les effets du ph^nomene dolien qui preside k la formation et au d^placement des dunes ne sont pas limit^s aux plages maritimes. Sur les difKrents points de Timmense desert qui s^^tend des confins de la Sib^rie au cap Vert, le sable s*accumule en dunes. Les oasis du sud de rAlg^rie et de la Tunisie sont particulierement expos^es k des invasions de cette origine.

Bien que les mouvements deces dunes contiiientales n'afTectent pas les allures r^gulieres des dunes marines, les moyens pour les combatlre sont k peu pres partout les mdmes, et les remarquables travaux executes sur les c6tes de France peuvent servir de modeles en toutes situations. On se contentera d*utiliser des feuilles de palmier au lieu de madriers, ou d^employer, au lieu de nos espdces europdennes, celles qu*on a sous la main (1). Nous neciterons ici aucun nom d*arbusle ou de plante indigene; mais, dans la (lore saharienne, nous

.1 Barabun, A Iraven la Tuni$ie. Revae du Emux et For^U, t8H6«

BOPPB Ct JOLYBT. 31

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retrouvons encore le tamarix, tout indiqu^ pour proleger di rensablement les sources ou les puits qui eont la fortun pour ces regions d^soUes. II nous rappelle qu*en toute occa sion et sous tons les climats, si la nature parait quelquefoi peu hospitalidre, du moins, donne-t-elle k rhomme un appu dans les v^g^taux qui font la for6t, depuis le plus grand arbr jusqu'au plus humble arbrisseau.

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