SOUS-CUTANÉ
Le principal but, dans les recherches d’anatomie morbide, est non seulement d’arriver à la connaissance intime des productions pathologiques, mais de reculer en même temps les limites de nos ressources actuelles de thérapeutique ; et c’est une des raisons pour lesquelles tout ce qui se rattache à la question du cancer a toujours eu pour nous un grand attrait : car si l’on opère souvent inutilement : pour les affections vraiment carcinomateuses, il est certain pour nous que les maladies cancroides et toutes celles qui , dans l’état actuel de la science , sont confondues avec le véritable cancer, ont un immense avenir chirurgical. Que l’on rabatte un peu de la témérité avec laquelle on poursuit souvent le cancer confirmé, et qu’on soit, au contraire, bien plus hardi et plus persévérant dans les opérations ? à opposer au cancroïJe, et l’on évitera des souffrances et des mutilations inutiles, d’un côté , tandis que, d’un autre côté, on rendra à la vie et à la santé bien des malades qu’on laisse succomber au- , jouvd'hui sans avoir épuisé les ressources les plus précieuses dei| l’art, par suite des notions incomplètes qui ont encore générale- | ment cours sur ces affections.
De tout temps on a confondu entre eux le cancer et le cancroïde ■ de la peau , et il est d’autant moins étonnant que les anciens chirurgiens aient commis cette erreur, qu’ils ont manqué des principales ressources pour bien élucider la question. Néanmoins nous verrons plus loin que, depuis les Mémoires de V ancienne Academie de chijusqu’au Traite classique de Boyer, et au Dictionnaire de médecine en trente volumes , tous les bons praticiens ont soupçonné la distinction que nous allons établir, et que tous ont été généralement frappés de la nature plus fréquemment et plus strictement locale du cancer siégeant à la peau que de celui qui siège sur d’autres régions du corps. Un des points essentiels était donc d’examiner à fond la structure anatomique de toutes ces affections cutanées qui passaient pour cancéreuses , et la différence anatomique une fois démontrée, il devait être patent que la ligne de démarcation était établie et qu’il ne s’agissait plus que d’en tracer les limites exactes.
CANCKR ET CANCUOÏDE DE LA PEAU. 595
il en sera à coup ^ûr ainsi avant qu’il soit longtemps; mais malheureusement on a, dans ces derniers temps, cherche de nouveau à embrouiller la question, et le vrai progrès, pour cette paitie de nos connaissances , a rencontré les mêmes entraves qu’il trouve partout sur son chemin , tant de lu part de la routine que de la part de l’esprit de scepticisme.
M. Eeker, en Allemagne, M. Mayor et moi en France, nous avons signalé , à peu de distance les uns des autres , il y a six ans environ, la structure épidermique d’un certain nombre de tumeurs de la surface cutanée confondues jusque-là avec le cancer. M. Ecker, plus spécialement anatomiste et physiologiste , n’a pas poussé plus loin ses recherches. M. Mayor (1) a fourni de précieux matériaux pour l’histoire de cette maladie; mais malheureusement il a plutôt embrouillé qu’éclairé nos doctrines sur ce sujet. Nous ne saurions jamais approuver l’assimilation qu’il a faite des tumeurs épidermiques avec le vrai cancer, malgré les différences incontestables de structure, qu’il avoue lui-même, et nous lui posons cette simple question ; deux produits de structure différente peuvent-elles être identiques? Niant l’existence du vrai cancer dans la peau, niant jusqu’à la diathèse cancéreuse , cet auteur n’a pas su tirer de ses précieux matériaux tout le parti désirable , et ses généralisations défectueuses font regretter qu’un observateur aussi distingué n’ait pas su embrasser d’une manière plus philosophique tout l’ensemble de cette grande et belle question du cancer cutané. Frappé des récidives locales de plusieurs de ces affections, M. Mayor aurait pu restreindre l’opinion d’abord émise par nous sur la bénignité de toutes ces productions , et il serait resté dans le vrai , nous ne craignons pas de l’avouer hautement aujourd’hui que l’expérience sur ce point a modifié nos premières prévisions. Mais, d’un autre côté, dire qu’un mal est cancéreux , parce qu’il peut récidiver sur place , c’est évidemment une étrange exagération , tout à fait contraire à l’esprit rationnel de la science moderne. Car en pathologie, aussi bien qu’en botanique et en zoologie, nous tendons de plus en plus à établir la méthode naturelle, dont le caractère fondamental est de ne classer que d’après l’ensemble de toutes les qualités d’une affection morbide ; tandis que toute classification qui n’aurait d’autre base que l’appréciation trop absolue d’un seul caractère est par cela
(I) Mayor, Jhèsc sur les tumeurs épidermiques , et sur leurs relutio/is avec l’affection cancéreuse. Paris, 18 46.
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même incomplète et vicieuse , et porte ainsi en elle le germe de sa destruction.
Pour ma part , je viens de l’avouer , j’ai modifié mes opinions sur ces tumeurs en plus d’un point important. C’est ainsi que n’ayant jamais révoqué en doute les récidives locales, j’ai vu que dans certaines régions du corps , à la lèvre inférieure et à la verge surtout , ces récidives des affections cancroïdes étaient plus fréquentes qu’ailleurs. J’ai reconnu, de plus , que dans ces deux régions, l’épiderme pouvait être charrié par les lymphatiques voisins, et être transporté jusque dans les ganglions en rapport anatomique direct avec la partie affectée. J’ai enfin observé que les tumeurs épidermiques pouvaient quelquefois s’étendre de proche en proche, et finir par infiltrer par continuité des parties en dehors de toute structure épithéliale oudermatique primitive, telles que les muscles ou même les os voisins. Voilà des faits sur lesquels je serai le premier à insister, et qui seront exposés avec beaucoup de détails dans le courant de ce travail. Mais, tout en ayant adopté, à cause de cela même, dès ma communication faite à l’Institut (novembre 1846), le nom de cancroide pour ces maladies; tout en indiquant, par ce nom même, que je leur reconnaissais des analogies, des points de rapport avec le cancer, j’ai été assez heureux pour ne jamais méconnaître les différences à côté des analogies : point des plus capitaux dans , toutes les doctrines des sciences d’observation. Dans ces derniers temps, plusieurs micrographes allemands ont repris cette question.
De ce nombre sont surtout M. Bruch (1) et M. Gorup Besanez (2). Les opinions de ces deux auteurs sur les tumeurs épidermiques se rapprochent en tout de celles de M. May or : c’est ainsi qu’ils sont arrivés à la conclusion que la différence de structure entre ces sortes de tumeurs et le vrai cancer n’empêchait pas leur identité. Mais malheureusement ces auteurs, d’un talent d’observation et d’une sagacité auxquels nous rendons pleine justice, n’ont pas eu à leur disposition des matériaux suffisants. L’observation clinique surtout est loin d’y être assez complète ; il n’était point, en effet , suffisant de dire si une production morbide renfermait des papilles et de l’épiderme ou non, si elle était limitée à la peau, ou si elle s’étendait vers les parties plus profondes , si elle récidivait sur place ou non. Evi-
(1) Bruch , Die diagnose der bocsartigen Geschwilste. Maintz , ^ 847.
(2) Gorup-Besanez, Beitracgc zar pathologischen Chemie und Histologie Archiv fur physiol, Heilkunde , do Boser et Wunderlisch, t. VIII , heft. 8.