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Bu

cancroïde.

C’est à l'occasion du cancer de la peau que nous consacrerons au cancroïde un long chapitre, dans lequel ses caractères anatomiques, microscopiques et cliniques, ainsi que le traitement qui de bonne heure doit lui être opposé, seront exposés avec de minutieux détails. Mais comme nous nous servirons déjà du mot de cancroïde avant d’arriver à ce chapitre, il faut que dès à présent nous nous expliquions sur le sens que nous attachons à ce mot.

Déjà, dans notre Physiologie pathologique, nous avions séparé du cancer les tumeurs épidermiques et épithéliales, et nous avions désigné sous le nom de cancroïde les ulcères rongeants de la face et de l’utérus qui ne reconnaissaient pas pour point de départ le tissu cancéreux. Dans une communication que nous avons faite plus tard à l’Institut, vers la fin de 1846, nous avons nettement insisté sur la nature cancroïde des tumeurs épidermiques, c’est-à-dire, sur le fait qu’il existait entre elles et le véritable cancer des points de rapport incontestables d’un côté, mais des différences non moins marquées d’un autre côté. Aujourd’hui nous sommes arrivé, après avoir de nouveau, pendant plusieurs années, continué à étudier cette question, à confirmer pleinement et entièrement cette définition. Nous appelons cancroïde les affections qui ont une véritable analogie avec le cancer sous le rapport de la marche et des phénomènes cliniques , tout en différant du cancer par une structure différente et par d’au-

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très points essentiels de divergence que l’étude clinique révèle en opposition aux rapprochements signalés.

M. Bennett (1) est de tous les auteurs qui ont écrit sur le cancer, celui qui a fait la plus large part au cancroïde; j’ai été vraiment heureux de voir que pour beaucoup de points il était arrivé, par ses belles et consciencieuses recherches, à des résultats tout à fait conformes à mes études les plus récentes sur cette matière. Mais d’un autre côté, je regrette vivement que M. Bennett ait beaucoup trop étendu le terme de cancroïde. Il indique en effet, comme formes du cancroïde, des tumeurs fibro -plastiques , fibreuses, sarcomateuses, desmoïdes, fibro-chondroïdes, névromateuses, cartilagineuses, graisseuses et tuberculeuses.

Il y a certainement, dans cette partie de l’ouvrage de M. Bennett, de fort bonnes remarques sur les raisons pour lesquelles il ne faut pas se laisser tromper par l’aspect extérieur dans la détermination de la nature d’une tumeur. Mais , d’un autre côté , cet auteur s’est peut-être trop laissé entraîner par un désir de conciliation, à faire une classification purement transitoire, qui laisse au chirurgien le champ libre pour revenir sur un diagnostic erroné. Nous ne pouvons donc pas regarder cette classification comme vraiment scientifique , car, à l’occasion du diagnostic , nous verrons que la plupart de ces maladies désignées ainsi comme cancroides n’ont réellement d’autre rapport avec le cancer que la grossière ressemblance qui résulte d’une observation en tout point incomplète. Appeler cancroïde tout ce que les médecins et les chirurgiens ont confondu avec le cancer, serait donner à ce terme une application d’une extension effrayante. Pour n’en citer qu’un exemple , on sait qu’il y a trente ou quarante ans , le squirrhe de la prostate passait pour plus fréquent qu’il ne l’est aujourd’hui, parce que, jusqu’à Éverard Home, on regardait l’engorgement hypertrophique de cet organe comme de nature cancéreuse , et aurait-on su gré à un chirurgien qui , au moment où cette erreur commençait à se dissiper, aurait désigné cet engorgement prostatique comme cancroïde! on aurait de cette façon, à coup sûr, retardé plutôt qu’avancé la connaissance réelle de cette affection.

Si nos notions incomplètes en histologie normale et nos moyens d’investigation assez perfectionnés , mais souvent mal maniés , nous font aujourd’hui encore méconnaître la vraie nature d’une

(1) O jj. cit., p. 175 à 200.

foule d’affections qui ont avec le cancer quelque vague ressemblance ; si le fantôme de la malignité est encore aujourd’hui le pont aux ânes pour les intelligences paresseuses , il n’y a pas là des raisons suffisantes pour ne pas déployer toute son énergie , au contraire, à faire sortir nos notions histologiques de cette inextricable confusion, et il vaut bien mieux que l’on élève encore aujourd’hui des doutes sur les innovations de cette partie de la chirurgie, quitte à ce que l’avenir confirme ensuite l’exactitude de ces recherches, que de faire des concessions à des erreurs qui à coup sûr ne deviendront pas des vérités en vieillissant.

Nous n’appelons donc cancroïde que l’ulcère rongeant et les productions épidermiques ou épithéliales qui ont avec le cancer des analogies dans leur marche ; et encore l’ulcère rongeant reconnaît-il souventcomme point de départ une altération épidermique, et il n’y a entre lui, tel qu’on l’observe à la face et au col utérin , et l’affection épidermique végétante et hypertrophique , d’autre différence que la tendance destructive bien plus prononcée dans l’ulcère cancroïde, tandis que la tendance à la propagation locale et à l’irradiation est bien autrement prononcée dans le cancroïde épidermoïdal proprement dit. C'est ce dernier qui est pour nous le type du cancroïde. Sa localisation de beaucoup la plus fréquente est la peau , et nous étudierons , dans le chapitre qui lui sera spécialement consacré , les modifications que lui font subir les diverses régions de la peau où il se dépose , telles que la face , les lèvres , la verge , la région vulvoanale, etc. Après la peau, ce sont surtout les membranes muqueuses rapprochées de la surface du corps qui en sont atteintes. C’est ainsi qu’on observe à la langue le cancroïde végétant qui tend plus tard à s’ulcérer. Nous l’avons observé dernièrement dans l’œsophage. Dans l’estomac et les intestins jusqu’au rectum, on rencontre plutôt des ulcères rongeants et dont l’origine épithéliale n’a (pas pu être démontrée jusqu’à ce jour, mais dont la marche dans les intestins est grave , tandis que dans l’estomac l'ulcère rongeant arrive souvent à la période de réparation et de cicatrisation. C’est au col utérin que l’on observe tantôt l’ulcère rongeant, tantôt le cancroïde épidermique végétant, l’un et l’autre, dans l’état actuel de la science, aussi fâcheux dans leur marche que le véritable cancer. Nous avons une fois observé des tumeurs épithéliales sur l’arachnoïde. En thèse générale, le cancroïde cutané forme, d’après nos relevés, les quatre cinquièmes environ et même un peu plus de toutes nos observations de cancroïde, tandis que celui des muqueuses n’en forme qu’un cinquième. Il

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est probable qu’à mesure que l’attention des pathologistes se fixera davantage sur ce point, on rencontrera plus fréquemment le cancroïde dans les muqueuses. Quant à la place que nous assignons ici aux ulcères rongeants, nous ne la regardons pas comme définitive. Mais, toujours est-il que ces ulcères ont un cachet particulier qui les distingue des ulcérations simples ou spécifiques. C’est ainsi qu’au col de l’utérus on ne voit point ces érosions et ces altérations superficielles qui y sont si fréquentes , passer à l’état d’ulcère rongeant. L’ulcère simple de l’estomac n’a peut-être pas , sous ce rapport , toute la gravité de celui d’autres régions. A la surface cutanée , nous trouvons de singulières différences pour la gravité, selon sa localisation. C’est ainsi que l’ulcère de la face, la lèvre inférieure exceptée, a une marche lente, et ne se propage plus profondément que lorsqu’il a atteint les pians muqueux. Le cancroïde vulvo-anal offre une disposition hypertrophique prononcée et une marche généralement lente, qui parfois est hâtée , même jusqu’à une terminaison fatale, par une inflammation qui se propage au rectum, aux autres intestins, au péritoine et au petit bassin. Les plus mauvaises localisations du cancroïde épidermique sont celles de la lèvre inférieure et de la verge ; tout en s’ulcérant volontiers à la surface, elles sont essentiellement hypertrophiques et ont surtout cela de fâcheux, que l’infiltration épidermique y a une tendance prononcée à être diffuse et à se propager d’abord aux parties ambiantes, et à pénétrer ensuite jusque dans les os et les muscles, pour le cancer de la lèvre, et dans les corps caverneux pour celui de la verge. De plus, il infecte les glandes lymphatiques voisines : celles du cou et de la région sous-maxillaire dans celui de la lèvre, tandis que dans le cancroïde de la verge, celles de l’aine s’infiltrent d’épiderme, et ces glandes peuvent s’ulcérer et donner lieu à de véritables foyers putrides. Parmi les localisations non cutanées du cancroïde, nous citerons, comme plus fâcheuses encore, celle delalangue et celle ducol utérin. Les récidives dans ces cas s’expliquent souvent par leur tendance à la propagation. Aussi a-t-on plus souvent affaire à la continuation de la maladie première, incomplètement enlevée, qu’à une vraie récidive. La terminaison fatale dans les localisations fâcheuses du cancroïde est un fait incontestable. Il y a par conséquent, eu égard à tout ce que nous venons de dire, des points de rapport qui ne sont que trop réels entre le cancroïde et le cancer. Mais ces analogies ne nous ont pas fait oublier les différences. Avant tout, on rencontre dans plusieurs localisations du cancroïde une gravité bien moins prononcée, une marche lente, l’état intact de la santé générale, une

localisation beaucoup plus stricte, une tendance bien moins prononcée à la propagation diffuse.et par conséquent la possibilité ou plutôtlacertitude de la guérison par une extirpation complète, et même parfois une parfaite innocuité lorsqu’on n’y touche pas. De plus, toutes nos autopsies du cancroïde, quelle que fût sa forme, nous ont toujours démontré la nature strictement locale des localisations, même d’apparence fort grave; nous n’avons jamais rencontré des dépôts secondaires éloignés de la zone anatomique. Nous comprendrions , à la rigueur , la possibilité d’un cas exceptionnel ; car , ne voyons-nous pas des cas rares, dans lesquels des produits accidentels manifestement non cancéreux sont devenus constitutionnels et se sont généralisés. C’est ainsi que nous avons observé un individu qui portait plus de 200 tumeurs fibreuses sous -cutanées sur la surface du corps. Nous avons vu plusieurs fois des individus qui portaient un grand nombre de tumeurs graisseuses également sous-cutanées ; d’autres qui avaient une véritable diathèse hypertrophique pour les glandes lymphatiques; d’autres encore qui portaient sur diverses régions du corps des tumeurs enkystées d’origine sébacée. Nous avons vuM. Velpeau enlever un testicule qui était le siège d’une vaste tumeur fibreuse avec quelques éléments fibro-plastiques ; la maladie se propagea le long du cordon dans l’abdomen , y produisit beaucoup de tumeurs , ainsi que sur de nombreux points du péritoine et des plèvres, et fit succomber le malade. Ainsi, je serais peu étonné qu’on rencontrât exceptionnellement un cancroïde plus complètement généralisé. Mais le fait est que, dans dix-huit autopsies dont je donnerai ailleurs l’analyse, rien de pareil n’a existé, et chaque fois que nous avons observé la mort par dépérissement, elle s’expliquait suffisamment par les désordres locaux.

Outre ces différences cliniques , nous en trouvons un autre ordre tout aussi important et bien plus tranché encore ; c’est la structure anatomique du cancroïde épidermique. Il n’y a pas là une substitution d’un tissu nouveau comme dans le cancer , mais une altération non douteuse d’un tissu normal, de la couche épidermique superficielle ou des papilles, altération hypertrophique d’abord, et plus tard compliquée d’inflammation et souvent d’un travail ulcéreux. Non seulement un examen attentif fait reconnaître dans ces dissections les parties normales malades, mais l’examen microscopique tranche véritablement la question, car on reconnaît la formation épidermique comme base essentielle et constante de toutes ces productions. Dans l’exubérance de la formation cellulaire, il arrive quelquefois que

SYMPTOMATOLOGIE.

quelques cellules épidermiques ressemblent aux cellules du cancer ; mais l’appréciation de l’ensemble de tous les caractères ne peut pas laisser dedoute sur la nature de ces éléments franchement épidermiques vus au microscope. Il y a un autre élément microscopique que l’on rencontre à peu près constamment dans ces productions épidermiques, lors même qu’ils se sont déjà propagés aux muscles, aux os et aux glandes , et dans celui de la langue et du col utérin aussi bien que dans le cancroïde cutané : ce sont des corps particuliers que nous avons désignés sous le nom de globes épidermiques ou de globes concentriques d’épiderme. Ce sont des corps dont le volume varie entre un trentième et un sixième de millimètre , qui , de prime abord, présentent l’aspect de fibres concentriques, mais qui en réalité ne sont autre chose qu’un tassement concentrique de feuillets d’épiderme ; cette masse est parfaitement délimitée au dehors et montre des feuillets épidermiques de profil, ce qui les fait volontiers confondre avec des fibres. Mais, vers l’intérieur, on voit des feuillets qui sont couchés à plat et dans lesquels on reconnaît des noyaux. Ces corps offrent , du reste , une grande variété de configuration et de groupement , à côté de ces caractères constants que nous venons d’indiquer ; leur aspect est quelquefois troublé par une infiltration granuleuse et graisseuse qui atteint également les cellules simples de l’épiderme qui se trouvent dans ces cancroïdes. L’acide acétique rend souvent de bons services dans l’étude microscopique de ces divers éléments.

Ne voulant en quelque sorte que justifier dans ces pages le terme de cancroïde et le définir par l’analyse succincte de ses principaux caractères, nous ne pousserons pas plus loin cette analyse, et nous renvoyons de nouveau le lecteur , pour de plus amples détails , à la partie spéciale de notre ouvrage.

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