DÉFINITION DU CANCER. CARACTÈRES PHYSIQUES, MICROSCOPIQUES ET
§ Ier, Définition du cancer.
Le cancer est une maladie spéciale, différente de toutes les autres, se développant en vertu d’une prédisposition particulière. Le caractère fondamental du cancer, comme tissu, est de constituer une véritable substitution d’une matière nouvelle aux tissus normaux au milieu desquels il est déposé. Aussi le tissu cancéreux est-il différent, dans son aspect à l’œil nu et dans ses éléments microscopiques , de tous les autres tissus tant normaux que pathologiques. Cette substitution montre une tendance prononcée à la propagation , d’abord locale , en faisant disparaître de plus en plus les parties qui l’entourent, en atteignant ensuite , par irradiation, des parties voisines un peu plus éloignées , telles que des glandes lymphatiques , la peau, le tissu cellulaire sous-cutané ou sous-muqueux , etc., et en se propageant en dernier lieu à l’économie tout entière. Cette infection générale entraîne le dépérissement et produit en outre très fréquemment des dépôts cancéreux secondaires dans des parties éloignées du siège primitif de la maladie. Le cancer récidive à peu près constamment après les opérations , soit dans le voisinage du
point primitivement affecté , soit dans un ou plusieurs autres points plus éloignés. Il conduit enfin fatalement à la mort.
Nous allons ajouter à cette définition quelques remarques qui seront fort succinctes , tous les points indiqués ici devant recevoir dans le courant de ce travail des développements très circonstanciés et appuyés sur des preuves nombreuses.
Nous tenons avant tout à réunir l’ensemble de ses caractères pour définir le cancer ; car chacun de ces caractères pris isolément , les éléments microscopiques exceptés , n’a aucune valeur pathognomonique , et encore verrons-nous plus tard qu'il y a des circonstances dans lesquelles les cellules cancéreuses n’offrent point leur aspect typique.
Nous disons que le cancer est une maladie spéciale. Toute sa marche clinique le démontre. Un dépôt cancéreux se forme localement; l’économie reste pendant longtemps dans de bonnes conditions ; on enlève le mal complètement et largement dans les parties saines ; mais , qu’on le fasse disparaître sur place ou qu’on n’y touche point , la prédisposition particulière en vertu de laquelle le mal s’est primitivement formé est toujours agissante. On peut être sûr qu’il y aura ou reproduction ou extension du mal local, et que la période terminale du dépérissement ou de l’infection, avec ou sans localisations secondaires, surviendra infailliblement. Quelle est la maladie qui offre de pareils caractères'? L’histoire des autres produits accidentels nous montre une marche clinique bien différente , sans compter que pour toutes les autres tumeurs , à l’exception des tubercules , nous reconnaissons quelque élément normal de l’économie. Et si le cancroïde épidermique partage avec le cancer la tendance à l’extension locale, aux récidives sur place et même à l’infection des glandes lymphatiques voisines , il en diffère essentiellement par sa structure anatomique et microscopique , primitivement homœomorphe , par l’absence de toute récidive éloignée du siège primitif et de ses irradiations lymphatiques, par l’absence enfin de tout dépôt cancéreux véritable , et même de tout dépôt épidermique dans des points éloignés du mal local : ainsi, le cancroïde est une maladie grave susceptible d’entraîner la mort, mais il est jusqu’au bout une maladie locale, tandis que le cancer est une maladie de l’économie tout entière ou le devient infailliblement au moins par son développement progressif. La différence entre le cancer et les maladies tuberculeuses est on ne peut plus grande. Nous savons aujourd’hui que les tubercules, s’ils
DÉFINITION DU CANCER, existent en petit nombre, quand leur siège est dans les organes superficiels, n’entraînent aucune conséquence grave pour l’économie, qu’ils ne deviennent mortels que par l’abondance de leur excrétion , et lorsqu’ils sont déposés dans des organes dont l’intégrité fonctionnelle est nécessaire à l’entretien de la vie. Du reste, rien de plus nettement et de plus franchement différent que les caractères microscopiques du cancer et du tubercule. Quant à la morve et à la syphilis surtout , nous observons bien une maladie locale qui produit des accidents successifs et ensuite une infection constitutionnelle 5 mais ici l’apparition primitive de la maladie ne se fait pas en vertu d'une prédisposition particulière, mais bien plutôt par l’introduction d’un venin du dehors au dedans. Aussi ce poison, pour être absorbé, doit-il plutôt résider dans le sérum du pus de la morve et de la syphilis , et ne produit-il point, quelle que soit la multiplicité des altérations constitutionnelles, un tissu spécial comme le cancer : l’introduction accidentelle dans l’économie et l’absence d’un tissu spécial posent donc une barrière infranchissable entre ces maladies et les affections cancéreuses.
Nous insisterons souvent sur le fait de la substitution dans Je cancer. C’est de cette façon qu’il faut entendre ce que l’on appelait autrefois transformation, d’après une doctrine erronée en tous points et trop généralement condamnée pour que nous ayons besoin de la réfuter. C’est en substituant au tissu normal un tissu hétéromorphe que le premier dépôt cancéreux apparaît dans le sein , dans la peau, dans le col de la matrice, dans le foie et partout. Et à mesure qu’il se développe , qu’il se vascularisé , que la nutrition s’y opère , les éléments histologiques au milieu desquels il a apparu sont comprimés, atrophiés et finissent par disparaître. Ce n’est donc point la fibre musculaire, ou l’élément glandulaire, ou la trame osseuse qui devient cancéreuse , mais c’est la place que ces éléments occupaient qui est envahie par le cancer. Qu’on ne m’objecte pas que l’on trouve quelquefois des cellules cancéreuses dans l'intérieur des cylindres musculaires. La substitution ici ne change que de manière d’être. Le cylindre musculaire s’imbibe d’un blastème cancéreux. Les cellules 1 ou les noyaux se développent dans son intérieur, les fibres longues et les raies transversales disparaissent. Qu’y a-t-il là autre chose qu’une substitution qui s’opère de dedans en dehors! Le cylindre musculaire, au lieu de disparaître par compression, est distendu, j désorganisé en dedans , et finit par être difïluent et méconnaissable.
Nous avons dit , dans la définition , que le cancer récidivait à peu
près toujours après les opérations , et conduisait fatalement à la mort. Nous disons à peu près toujours pour ne pas être trop absolu. Mais en réalité toutes les observations qui nous ont servi dans cet ouvrage nous ont démontré la constance des récidives, chaque fois que les malades ont pu être suivis pendant assez longtemps, et ce n’est que chez ceux qui ont été perdus de vue de bonne heure qu’elle n’a pas été positivement constatée. Tel est aussi le résultat de l’observation de M. Broca qui , pendant le temps de son internat dans le service de M. Blandin, a suivi un grand nombre de malades atteints de tumeurs cancéreuses ou autres , et chaque fois que le microscope avait mis hors de doute la nature cancéreuse d’une tumeur, les malades qu’on a pu suivre ont eu des récidives. Cependant nous avons rencontré un certain nombre de cas dans lesquels celle-ci a été tardive, n’ayant eu lieu qu’au bout de quelques années; nous comprenons dès lors très bien que des pathologistes moins versés dans la connaissance de ces maladies puissent regarder les malades dans ces conditions comme guéris , et les citer, s’ils meurent par hasard d'une maladie intercurrente avant que la récidive ait pu survenir, comme des guérisons du cancer par l’opération. Mais plus on étudiera le cancer d’une manière impartiale, en séparant de cette affection tout ce qui n’est pas du véritable cancer, plus on restera convaincu que la récidive est la règle et presque la loi. Nous reviendrons avec détail, dans une autre partie de cet ouvrage, sur les récidives en général , et nous démontrerons qu’il ne faut pas confondre avec la vraie récidive la persistance locale du mal primitif après les opérations insuffisantes. Aussi prouverons-nous combien la différence est grande entre la récidive du cancer, souvent éloignée ou accompagnée de dépôts éloignés , et celle du cancroïde toujours locale ou irradiante, celle du kéloïde toujours locale, celle de l’hypertrophie partielle glandulaire, non seulement toute locale , mais qui est tout simplement aussi une continuation du travail hypertrophique primitif.
Nous stigmatiserons dès à présent comme contraire à une saine classification la division des tumeurs en bénignes et malignes , division, du reste, déjà rejetée fort judicieusement par les deux pathologistes anglais qui dans ces derniers temps se sont occupés avec le plus de succès de l’étude du cancer, par M. Walshe (1) et
(1) Walshe, On nature and treatrnent of cancer, London, 1846, p. 187.