IV. CAUTÉRISATION AVEC LE FER CHAUFFÉ A BLANC
Parmi ce grand nombre de caustiques , il y en a plusieurs que mous pouvons d’emblée éliminer. De ce nombre sont, comme trop failles, les acides végétaux, les sels d’argent et de cuivre. Les acides minéraux non solidifiés ont l’inconvénient de fuser facilement au loin. La pâte stibiée, très douloureuse, n’a pas une action assez profonde. [Parmi les sels de mercure , le deuto-iodure n’est pas assez connu comme caustique; le nitrate acide liquide de mercure ne détruit que a surface, un peu plus profondément, il est vrai, que le nitrate d’argent, mais pas assez profondément pour être autre chose qu’un simple cicatrisant bon à employer après que d’autres caustiques plus énergiques ont été appliqués. Nous en dirons presque autant de la cautérisation avec le fer chauffé à blanc. On voit que , de cette façon , le îombre des caustiques devient plus restreint, et nous n aurons à analyser avec quelques détails que les moyens suivants : les préparations arsenicales, ce caustique par excellence dans le cancroïde ; es alcalis concentrés , surtout la pâte de Vienne , ordinaire ou solidifiée; les acides minéraux concentrés et solidifiés, et la pâte de Oanquoin.
1° Emploi extérieur des préparations arsenicales. L'arsenic est
un moyen si puissant clans la maladie qui nous occupe, que l’on doit être fort étonné qu’il n’ait été bien apprécié par les praticiens qu’aprcs que le frère Corne eût acheté le secret de sa fameuse pâte arsenicale des mains d’un charlatan ; car l'arsenic était reconnu comme caustique dans le traitement des tumeurs de mauvaise nature, de bien plus ancienne date, comme le prouve le passage suivant de Yalescus de Tarenta , cité par M. Malgaigne (1). Voici ce passage curieux : -« Si tu veux mortifier et corroder le cancer avec des corrosifs, fais-le avec de l’arsenic; il n’a point d’égal en pareil cas. Il extirpe aussi le cancer, le loup et la fistule, et l’ herpestionum et le noli me langere, et il arrête le flux de sang. Nous avons vu un chirurgien rusé affirmer qu’il guérissait le cancer et les vieux ulcères des jambes avec des sucs d'herbes. Il prenait du suc de morelle ou de plantain, et y mêlait de la poudre d’arsenic; et , avec un morceau de linge trempé dans un peu de ce suc et de cette poudre , il oignait lesdites maladies et laissait par-dessus son linge mouillé, et beaucoup de malades étaient guéris avec l’aide de Dieu et de ce médecin. Les parties saines ambiantes doivent être ointes avec l’onguent de
bol d’Arménie et le suc de solanum , etc. ; et s’il s’y développe de
l’inflammation et de la malignité, suspends le traitement pendant deux jours, et mets dessus des sucs desdites herbes pour les adoucir. La mortification du cancer est connue par la disparition de la fétidité et de la virulence, et par le bon aspect des chairs voisines ; il en est de même dans les ulcères, et alors l’endroit s’incarne et se cicatrise. « (Chap. 33.)
Il revient à ce chirurgien au chapitre 44 , Des ulcères , et dit qu’il cachait sa méthode : il s’en servait pour les ulcères putrides , sordides et anciens. Mais il ajoute au chapitre 35 , De sccibie :
« Mais c’est avec terreur que je mets dans les onguents de l’arsenic, de l’orpiment, du vitriol et les espèces d’ellébore, à cause des mauvais effets que j’ai vus survenir à ceux qui s’en servaient. Un soldat fit avec de ces drogues un onguent pour son neveu qui avait la teigne, et le lui appliqua une nuit sur sa tête rasée ; le matin , on le trouva mort dans son lit. Notre maître, maître Nicolas Colba, avait avec lui un bachelier en médecine au Pont- Ortose , et celui-ci avait un peu de gale pour laquelle un apothicaire lui fit un onguent avec les drogues susdites ; et aussitôt que le bachelier s’en fut frotté,
(l) Œuvres d'Ambroise Paré , édition de Malgaigne. Paris, 1840, t. I, p. 366 et 367.
1 crut être dans un feu , et ne put avoir de repos que tout ne lut enevé avec des lotions d’eau tiède. Donc :
Félix que ni f admit aliéna pcricula cautum.
» Prends garde d’encourir l’infamie avec de telles choses, et sersoi de remèdes plus légers , etc. »
Quoi qu’il en soit , c'est donc au frère Corne que revient le mérite d’avoir, le premier, généralisé l’emploi externe de l’arsenic dans le raitement du cancer, et la formule de sa pâte, malgré sa composition u’zarre , a cependant des avantages incontestables sur d’autres préparations arsenicales du même genre. Nous rappelons ici cette formule :
Arsenic blanc . . . 2 grammes.
Cendres brûlées de vieilles semelles de souliers. 40 centigrammes.
Sang dragon 60 centigrammes.
Cinabre 6 grammes.
On délaie cette poudre avec de l’eau pour en former une pâte, que 'on étend de l’épaisseur de 1 à 2 millimètres sur la partie à détruire, ■n empiétant même sur les parties saines.
Nous adoptons pleinement pour notre compte cette pâte du frère üôme, telle qu’elle a été modifiée par M. Manec ; et tout sceptique jue nous sommes généralement sur l’efficacité rl’un traitement quelconque, nous devons accorder les plus grands éloges aux irillants succès que nous avons vu obtenir au chirurgien de la Sallêtrière dans le traitement du cancroïde par la pâte arsenicale dont oici la composition :
Arsenic blanc \ ,50 grammes,
Cinabre 7,50 grammes.
Éponge calcinée 3,75 grammes.
On en forme une pâte homogène et consistante par l’addition de [uelques gouttes d’eau. On en place sur les parties malades une ouche de 2 millimètres d’épaisseur, et l’on recouvre ensuite toute application d’un morceau d’amadou mouillé. M. Manec donne le >récepte très judicieux de ne point faire à la fois une application rop étendue. J’ai pu vérifier, en effet, que l’arsenic était absorbé et e trouvait déjà au bout de 12 heures dans les urines , et pouvait y ■tre constaté pendant 8 à 10 jours. Jamais je n’ai vu des sym- >tôines toxiques succéder à l’emploi prudent de ce caustique , et
dans les observations d’accidents graves et même mortels qui ont succédé à l’emploi de la pâte arsenicale, la faute en était toujours au chirurgien qui en avait fait l’application sur une trop grande surface à la fois. L’arsenic étant absorbé par la plaie , mettez-en une quantité assez peu considérable pour que l’économie puisse l’éliminer sans trouble, et vous aurez tous les bénéfices de ce moyen héroïque sans exposer la vie du malade et votre réputation. Rien de plus aisé, du reste, que de faire au bout de quinze jours une seconde application si la première n’a pu atteindre qu'une partie de l’ulcère. Le grand secret de la réussite gît même ici dans la persévérance , et il faut réitérer l’application du caustique jusqu’à la destruction totale de la partie à enlever. Il va sans dire qu’il faut toujours ôter les croûtes avant de mettre la pâte sur la tumeur ou l’ulcère. La plupart des chirurgiens connaissent peu l’action locale de ce topique, et si l’on ne prévenait pas les praticiens de ces effets immédiats, ils seraient, ajuste titre, très effrayés, dans leurs premiers essais, par l’action immédiate de ce moyen qui est un des plus douloureux de la chirurgie. Déjà, au bout de quelques heures, des douleurs vives commencent à se manifester dans la plaie, et tout autour; une tuméfaction d’abord, et une inflammation comme érysipélateuse ensuite, succèdent bientôt à ces premières douleurs, et ce n’est qu’au bout de 5, 6 et 8 jours, que cette inflammation générale et étendue commence à diminuer. Pendant tout ce temps, les souffrances sont assez grandes pour priver les malades de tout repos«et de sommeil, et ce n’est qu’au bout de 10 à 15 jours que ces accidents ont disparu. On observe parfois des vomissements , des douleurs d’estomac et de ventre, et de la diarrhée pendant ce temps, effet dû probablement à l'élimination partielle de l’arsenic par les voies digestives. L’escarre ne tombe qu’au bout de plusieurs semaines, et si toute la partie morbide a été enlevée, la plaie que l’on découvre après la chute de l’escarre est recouverte de bonnes granulations et se cicatrise comme un ulcère simple. Lorsqu’on tient compte des douleurs que cette méthode fait éprouver, et de la nécessité de détruire, dans ces cas, toutes les parties malades, on appréciera toute l’importance du précepte d’exciser d’abord tout ce que le bistouri peut enlever avant de recourir à l’emploi de l’arsenic qui , nous le répétons ici, ne doit être appliqué que 2 ou 3 jours après l’excision, et au moment où la plaie commence à suppurer. Nous ne faisons que mentionner ici les préparations arsenicales de Rousselot, de Boyer et d'Antoine Dubois, qui ne sont que des modifications de la
>âte du frère Côme. La pâte de Dupuytren , préparée avec 1 ou 5 parties d’acide arsénieux pour 200 parties de calomel , est d’une .ctivité bien inférieure ; aussi la pâte de M. Manec est-elle la seule ^réparation arsenicale que nous recommandons.
Les acides minéraux concentrés ne peuvent être appliqués que olidifiés. M. Velpeau emploie depuis longtemps dans sa clinique 'acide sulfurique solidifié avec la poudre de safran , caustique qu’il lésigne sous le nom de sulfuro-safrané, et qui, entre ses mains ha- )iles, a eu des succès incontestables. L’acide nitrique solidifié par •on mélange avec de la charpie , préconisé dans ces derniers temps >arM. Rivallié , rentre dans cette même catégorie.
La pâte caustique de Vienne, dont tout le monde connaît la com- )osition et le mode d’emploi, n’agit généralement pas d’une manière assez profonde pour détruire suffisamment les tissus morbides. Nous la préférons sous forme solidifiée, telle qu’elle a été indiquée )ar M. Filhos. On n’a qu’à appuyer pendant cinq , dix minutes et au delà avec le crayon caustique, préalablement débarrassé de son rncrustation de carbonate calcaire et humecté d’alcool , et suivant qu’on appuie plus ou moins longtemps, on peut produire à volonté une escarre plus ou moins profonde. Une des raisons pour laquelle îous préférons l’arsenic à tous ces moyens , c’est qu’il excite une )ien plus vive réaction dans tout le voisinage , et modifie ainsi davantage les tissus ambiants, sans compter que l’expérience des sièalss parle en sa faveur. Le caustique qui s’en rapproche le plus est ; a pâte de Canquoin, composée de 1 partie de chlorure de zinc, mêlée avec 3 ou 4 parties de farine et humectée avec un peu d’eau au moment de son emploi. Son action est profonde , énergique et également très douloureuse.
On employait autrefois, à la Clinique chirurgicale de Berlin, une )âte corrosive composée de 6 grammes de sublimé corrosif, de 4 gramme de poudre de gomme arabique , le tout délayé avec 20 gouttes d’eau distillée, pour en former une pâte molle; mais ce noyen encore , tout douloureux qu’il est, n’a guère une action suffisamment profonde. Nous citons enfin , comme moyen plutôt ingéîieux qu’utile , l’action caustique des rayons du soleil concentrés au moyen d’un verre biconvexe , mise en usage par le chirurgien üomte, dont l’observation est relatée dans les Mémoires de l’Aca~ lémie royale de chirurgie.
Qu’il s’agisse d’un cancer ou d’un cancroïde , que l’on emploie l’excision ou les caustiques, nous recommandons de ne jamais se
laisser rebuter par les récidives-, et de leur opposer toujours les secours également énergiques de la chirurgie, tant qu’il est possible de détruire le mal, qu’il soit primitif ou récidivé dans sa totalité.
Cependant il arrive , pour le cancer le plus ordinairement , et pour le cancroïde dans les cas surtout où les secours ont été insuffisants et tardifs , que des ulcérations trop étendues pour être opérées se sont peu à peu développées. On n’a plus alors d’autre ressource que le traitement palliatif. On peut essayer de soutenir les forces , avant tout, par une bonne hygiène , un régime tonique et substantiel ; on fera des pansements réguliers, méthodiques, faits, selon les circonstances, avec du cérat simple ou saturnin, et mieux encore, avec de la charpie sèche, renouvelée selon l’abondance de la suppuration, une à deux fois par jour. Les malades de cette catégorie les plus difficiles à traiter sont ceux qui ont un ulcère étendu à la lèvre inférieure ; on ne peut leur donner que des aliments liquides ou à demi solides ; on se servira, pour l’ingestion des premiers, d’un biberon à longue embouchure. Si les malades sont tourmentés par des douleurs vives, on leur donnera à l’intérieur les préparations opiacées, et l’on mettra de temps en temps sur l’ulcère 1 à 2 centigrammes de sulfate de morphine.
Du reste, si dans l’état actuel de la science, nous ne sommes pas encore en droit d’espérer de voir disparaître la cachexie cancéreuse comme période terminale du vrai cancer , nous sommes cependant autorisé à nourrir l’espérance que le cancroïde , opéré largement et de bonne heure, poursuivi dans toutes les récidives et dans tous les tissus, les muscles, les os et les glandes compris , deviendra de plus en plus complètement guérissable.
Nous passons à la description du cancroïde dans les diverses régions.
§ IV. Cancroïde des diverses régions du corps.