DU CANCER ET DU CANCROÏDE
§ Ier. De l’unité du cancer.
Nous avons décrit plus haut les divers aspects sous lesquels le cancer peut se présenter, et nous avons déjà insisté sur les caractères généraux et communs qui relient entre eux tous ces aspects différentiels.
Pour celui qui depuis longtemps a travaillé dans la direction moderne de l’anatomie pathologique , l’unité du cancer est à la fois une nécessité logique et un fait d’observation. Mais qu’on parcoure les vastes matériaux que la science possède sur cette maladie, qu’on prenne même les travaux qui sont publiés encore aujourd’hui par les vieux praticiens , qu’on prenne les meilleurs ouvrages écrits sur cette matière il y a dix et quinze ans seulement, et l’on verra combien d erreurs ont eu cours sur ce point. C’est ainsi que l’on regardait Je squirrhe comme une maladie distincte du cancer, et l’on érigeait en précepte thérapeutique d’empêcher le squirrhe de passer a 1 état de cancer. Le sarcome médullaire était regardé comme une maladie tout à fait à part. On parlait du cancer occulte et du cancer ouvert, selon que l’ulcération existait ou non. De nos jours encore, beaucoup de bons pathologistes et même presque tous, coniondent également le cancroïde cutané et le cancer, et quelques histosophes prétentieux font même intervenir le microscope pour démontrer une pareille hérésie. En un mot, il n’est pas inutile du tout d insister énergiquement d’un côté sur la nécessité de séparer du cancer tout ce qui offre avec lui quelque dissemblance marquée, mais do proclamer le cancer, par contre, comme une des unités pathologiques les mieux établies et les plus nettement délimitées.
Le prototype du cancer est , sans contredit , le cancer mou , l'enoephaloide, car c est celui qui renfermé la plus grande quantité des
DE L’UNITÉ DU CANCEIl.
éléments spécifiques de ce produit morbide. C’est une erreur de croire que le cancer offre une époque de crudité et de ramollissement , et cette analogie avec le tubercule , si généralement invoquée par les pathologistes, n’existe point en réalité. Le cancer peut être d’emblée très mou ou se rapprocher plus ou moins de la fermeté élastique , et en grandissant il peut aussi bien arriver que des portions plus fermes se surajoutent à un cancer dur ou que l’inverse ait lieu. Tous les degrés intermédiaires, nous l’avons déjà dit, du reste, relient l’encéphaloïde avec le squirrhe. Quant au cancer gélatiniforme , nous voyons se surajouter une nouvelle substance qui, par elle-même, n’est pas plus spécifique pour le cancer que ne le sont les fibres et les vaisseaux ; ce n’est que son mélange avec le tissu cancéreux proprement dit qui en fait une forme à part. Le cancer très vasculaire et hématode n’est, à son tour, qu’une variété de l’encéphaloïde, et l’on constate facilement fous les passages intermédiaires. Dans le cancer mélanique, enfin , un pigment noir se surajoute à un tissu qui, la plupart du temps, présente le type de l’encéphaloïde. Ainsi le cancer, qu’il soit mou, dur, gélatiniforme , très vasculaire et pigmenté, constitue une seule et même altération avec prédominance de l’élément essentiel dans l’encéphaloïde et de divers éléments secondaires dans les autres formes. Quant à la variété hémorrhagique et celle qui renferme une substance d'apparence tuberculeuse , soit par petits grains , soit par masses plus étendues , nous ne pouvons pas les placer sur la même ligne que les formes indiquées, vu que ce sont des altérations du tissu cancéreux et non des formes diverses du cancer.
Il est probable qu’il y a dans la différence de la première apparition de ces formes diverses une raison physiologique qui nous échappe aujourd’hui et que nous ne saurions expliquer que par des hypothèses. Mais il y a une autre influence qui est plus directement du domaine de l’observation, c’est celle qu’exerce chaque organe sur la forme du cancer.
Le col utérin nous montre tous les passages entre le squirrhe et l’encéphaloïde. Une trame filamenteuse, plus ou moins apparente, s’y montre infiltrée d’une matière cancéreuse plus molle qui , lorsqu elle existe en quantité notable, y constitue l’infiltration encéphaloïde d’emblée, et c’est celle-là, lorsqu’elle se vacularise, qui forme ensuite ces fongus végétants et parfois hématodes qui peuvent prendre un développement considérable. Le cancer colloïde y est rare, nous n’en possédons qu’un exemple, et encore des tumeurs encéphaloïdes se rencontraient-elles dans le voisinage de l’infiltration gélatiniforme
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d’une grande partie de la inatrice. Dans les ovaires , 1 encéphaloïde domine. Ce sont des tumeurs isolées ou confluentes qui , lorsqu elles sont volumineuses , montrent volontiers des hémorrhagies dans leur intérieur. Dans le sein, le cancer dur est de beaucoup le plus fréquent; nous l'avons noté dans les 3/5” de nos observations; dans 1/5% l'intermédiaire entre le squirrhe et l’cncéphaloïde, et dans 1/5” seulement, l’encéphaloïde avec ses caractères types, dont plusieurs avec la forme hématode que nous avons signalée une fois aussi dans un squirrhe. Le mélange mélanique y est rare et toujours peu abondant. Les hémorrhagies dans le tissu cancéreux lui-même n’y sont pas communes non plus. L’altération phymatoïde, au contraire, soit réticulaire, soit confluente, y est très fréquente, et, en général, c’est un cancer toujours très riche en graisse
Dans le testicule , l’encéphaloïde , au contraire , prédomine toujours. Les épanchements sanguins y sont communs et l’infiltration phymatoïde y atteint les plus grandes dimensions ; elle se montre déjà même très prononcée dans des cancers qui , jusqu'au moment de l’opération , n’ont pas cessé de faire des progrès rapides et incessants.
Si nous passons maintenant en revue le tube digestif, nous rencontrons de nouveau l’ encéphaloïde dans le cancer du palais où nous l’avons même vu enkysté. La langue offre aussi de préférence l’infiltration par le cancer mou. Dans l’ccsophage, des plaques cancéreuses infiltrées sont tantôt, encéphaloïdes , tantôt intermédiaires. Dans l’estomac, il y a des différences marquées selon le siège. Le cancer du pylore affecte le plus volontiers la forme squirrheuse , tandis que celui des courbures est plutôt encéphaloïde , et dans près d’un neuvième des cas gélaliniforine. Par un singulier et regrettable hasard , je n’ai pas examiné assez de ces cancers gélatiniformes de l’estomac au microscope pour pouvoir décider si le colloïde y est toujours cancéreux ou peut ne pas l’être. Dans les intestins , l’infiltration à caractères intermédiaires est fréquente. Les plaques plus franchement squirrheuses y produisent surtout des rétrécissements , tandis que la forme encéphaloïde y est plutôt végétante. Le colloïde, qui se rencontre dans près d’un cinquième des cas dans les intestins, surtout dans le cæcum , l’S iliaque et le rectum , a été , dans nos observations, deux fois mixte, une fois pur, et deux fois l’examen microscopique n’a pas été fait. Je ne serais en aucune façon étonné si des observations ultérieures démontraient que le colloïde peut exister dans le tube digestif à 1 état simple et non cancéreux, car il
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ne faut jamais oublier que le colloïde ne constitue pas plus un élément essentiel du cancer que la mélanose. Dans le foie, on rencontre des tumeurs saillantes ou à surface rétractée et d’emblée sous ces deux formes. Le squirrhe y est rare, de même que les formes mélanique et hématode. L’encéphaloïde y est la forme dominante. Les altérations hémorrhagiques et phymatoïdes y sont communes. Dans le péritoine , on reconnaît indistinctement les deux formes , avec prédominance cependant de l’encéphaloïde, surtout lorsque le cancer y prend la forme de tumeurs multiples. La forme mélanique y est un peu plus commune ; le colloïde y est ordinairement secondaire sous forme de tumeurs en grappes. La peau montre quelquefois le squirrhe ou l’encéphaloïde avec leurs caractères types , mais en général la forme intermédiaire y domine. Dans un quart des cas, le cancer y est rnélané , et la peau , ainsi que l’œil et l’orbite, sont sans contredit les organes dans lesquels le cancer mélanique primitif prend le plus volontiers son origine. L’altération phymatoïde ne s’est rencontrée dans nos observations que dans une seule localisation du cancer cutané, dans celui de la verge. Dan* les glandes lymphatiques , il y a un peu plus de fréquence pour le cancer mou. L’altération phymatoïde y est commune, la mélanose rare. Dans le système osseux , le cancer superficiel et périostal affecte plus volontiers la forme du squirrhe que le cancer profond et médullaire. Le colloïde s’y rencontre dans plus d’un douzième des cas. Dans ceux que nous avons examinés , il était mixte et cancéreux , et nous y avons signalé une forme intermédiaire remarquable entre l’encéphaloïde et le colloïde présentant un aspect granulé et lobule , une consistance tout à fait gélatiniforme , mais de peu de transparence. C’est dans les os que nous avons vu aussi quelquefois du tissu cérébriforme d’une extrême mollesse , tandis que d’autres fois il était d’une dureté assez notable. L’altération phymatoïde y est moins commune que les épanchements hémorrhagiques, qui y sont à la fois fréquents , nombreux et étendus. Le cancer primitif du cerveau est ordinairement mou , assez vasculaire ou hématode. Les hémorrhagies dans ces tumeurs sont fréquentes. Le squirrhe est plus rare dans la masse cérébrale que dans les plaques et tumeurs qui dérivent de la duremère.
Dans l’œil , le squirrhe doit être rare , puisque sur vingt-trois observations que j’ai analysées , je ne l’ai point rencontré. L’encéphaloide est pour 1 œil et l’orbite la forme dominante, et, dans plus des deux cinquièmes des cas , le caractère franchement mélanique
prédominait. Nous n’avons vu Je cancer gélatiniforme qu’une fois, dans une tumeur mixte qui renfermait de l’encéphaloïde et quelques parties qui offraient l’aspect du squirrhe. La forme hématode s’y trouve surtout dans les tumeurs volumineuses, et c’est dans celles-ci que l’on rencontre les altérations hémorrhagiques les plus variées. Nous avons constaté une fois les altérations phymatoïdes bien patentes dans un cas fort remarquable de cancer atrophique de l’œil.
Les reins, rarement squirrheux , offrent , lorsqu’ils sont le siège d’un cancer primitif, des tumeurs encéphaloïdes à la fois très volumineuses, passablement vasculaires et très disposées aux épanchements hémorrhagiques dans leurs tissus. Dans la vessie , le squirrhe est également rare. L’encéphaloïde y est infiltré ou sous forme de champignon végétant. Quant aux voies respiratoires, les poumons ne renferment, pour ainsi dire, que des tumeurs encéphaloïdes, tandis que les plaques squirrheuses se rencontrent sous la plèvre pulmonaire, et des tumeurs mixtes ou intermédiaires dans les médiastin's. Dans la glande parotide, on n’observe, pour ainsi dire, (]ue l’encéphaloïde , tandis que dans la glande thyroïde les deux formes sont à peu près également fréquentes et le squirrhe d’une grande dureté.
Il résulte de cette revue qu’au total l'encéphaloïde est non seulement le type du cancer comme tissu, mais aussi le type le plus fréquent comme manifestation pathologique dans les divers organes. Ri ce résultat de l’observation n’est pas encore aujourd’hui généralement connu , c’est que pendant trop longtemps on a pris le cancer du sein comme modèle et type du cancer en général ; et, dans cet organe , le squirrhe est proportionnellement plus fréquent que dans toutes les autres parties de l’économie.
Pour compléter ce que nous avons dit de l’unité du cancer, il faut que nous ajoutions que le cancer constitue en même temps une affection indépendante de toutes les autres maladies. Dans le chapitre consacré au diagnostic, nous verrons qu’il existe des caractères différentiels entre le cancer, le cancroïde et les autres produits accidentels. Nous aurons occasion également de démontrer que le cancer n est jamais la terminaison d’une autre maladie , mais, au contraire, une affection d emblée sv? r/eneris , idiopathique, et qu’il conservé ce caractère pendant toute sa durée, Ce point noiis sera peut-être moins c.onl esté qu un autre qui , encore aujourd’hui , est généralement envisagé d une manière opposée à la nôtre par les chirurgiens. C’est