DE L’UNITÉ DU CANCER
la non-dégénération des tumeurs, au moins comme fait général susceptible cependant d’exceptions ; nous nous y arrêterons un instant.
La doctrine de la dégénération ou dégénérescence est fort ancienne. Elle consiste à admettre que , quelle que soit la bénignité primitive d’un produit accidentel , cette bénignité peut se changer en malignité, et la tumeur de bonne nature devenir cancéreuse. Cette doctrine est du reste fort commode pour les chirurgiens ; car si le malade guérit de l’opération d’une tumeur fort simple , ils 1 ont non seulement débarrassé de la maladie locale, mais en empêchant la tumeur de dégénérer, ils ont fermé au cancer la porte d'entrée dans l’économie. Si, au contraire, le succès n’est pas durable, on a eu affaire ou à un cancer, ou à une tumeur bénigne déjà dégénérée. Avec une pareille manière d’envisager les choses , la classification des tumeurs est bien simplifiée.
Depuis bien des années j’ai cherché des exemples de la dégénération d’une tumeur primitivement non cancéreuse en cancer. Je n’cn ai vu qu’un petit nombre. C’est ainsi, par exemple, que, dans l’hypertrophie de la mamelle , je n’ai jamais rencontré la moindre parcelle de matière cancéreuse, pas plus que dans les tumeurs fibreuses de l’utérus , dans les tumeurs fibro-plastiques du cerveau , dans les lipomes , dans les kystes de toute espèce , et j’ai vu , au contraire , commettre les erreurs les plus inconcevables sous ce rapport. J’ai entendu soutenir , par un grand chirurgien , qu’un encéphaloïde du palais, dans lequel la matière cancéreuse était contenue dans une charpente fibreuse, n’était autre chose qu’une tumeur fibreuse dégénérée. Plusieurs fois, j’ai vu extirper des hypertrophies des glandes lymphatiques et des tumeurs fibreuses comme des produits pas encore cancéreux , mais sur le point de dégénérer. Quelle étrange confusion ! J’admets bien que les tumeurs cancéreuses peuvent renfermer des éléments non cancéreux , tels que les fibres , la graisse, et même, dans des cas rares, du cartilage et de l’os. J’admets aussi qu’une tumeur peut avoir une apparence mixte , c’est-à-dire qu’une partie des éléments de l’organe malade peut être hypertrophiée ou hypérémiée à côté de la substitution cancéreuse. J’ai même vu deux exemples de dépôts cancéreux dans des tumeurs primitivement non cancéreuses. Mais, de là à la dégénération comme mode fréquent d’évolution , il y a loin. Ce n’est qu’en sacrifiant la réalité aux préjugés et en examinant superficiellement. , que les chirurgiens prononcent encore souvent dans ce sens ; mais les preuves et les faits bien observés en faveur de cette opinion , nous
les trouvons bien rarement. Les faits de tumeurs mixtes sont même rares et ne prouvent point que les divers éléments dont on constate alors l’existence résultent de la transformation des uns aux autres. Avant de réunir les faits et les arguments pour réfuter la théorie de la fréquence de la dégénération , il reste donc encore autre chose à faire. Ce qui rend pour le moment cette réfutation inutile, c'est qu’il faut commencer par la prouver ; et c’est alors seulement qu’en examinant la valeur des preuves, on pourra aborder la discussion de la dégénérescence, comme fait fréquent, d’une manière fructueuse.
§ II. Développement du cancer.
Si nous voulions discuter toutes les opinions qui ont été successivement émises sur l’origine du cancer, l’espace d’un volume y suffirait à peine. Au lieu d’observer impartialement la maladie avec ses diverses formes, on s’est de tout temps évertué à trouver une cause à son origine, et à vouloir discuter pourquoi, par quelle raison , et par quel mécanisme le cancer se forme. Depuis le péché héréditaire jusqu’à la gastro-entérite, depuis les animalcules infusoires et les hydatides animées jusqu’à la vivification et l’organisation d’un caillot sanguin épanché , depuis la syphilis des pères comme cause du cancer chez les enfants jusqu’à la névrosthénie, etc., on n’a cessé de recourir aux suppositions les plus gratuites pour expliquer ce qu au fond on ne peut pas expliquer, et ces dissertations sur l’origine du cancer nous rappellent les disputes des théologiens du moyen âge, qui écrivaient des volumes in-folio sur la question de savoir si les anges parlaient grec ou hébreu. Aussi laissons-nous à ceux qui se dévouent a 1 histoire des erreurs médicales la tâche méritoire de rassembler, de grouper, de coordonner et de citer des noms propres avec dates et biographies, pour transmettre à la postérité les profondes élucubrations de tous ces illustres savants sur la cause du cancer.
Suivant notre habitude, nous préférons appeler une hypothèse une hypothèse, et un fait un fait. Ainsi, pour nous, la véritable origine et la cause du cancer sont aussi parfaitement inconnues que celles du choléra asiatique et de la syphilis. Nous voyons une tumeur cancéreuse apparaître comme un mal en apparence purement local dans ses manifestations primitives ; l’état général de la santé reste intact, et le mal se développe pendant un certain temps avant d’entraîner des accidents locaux et généraux.
DÉVELOPPEMENT DU CANCER. Gl
Mais, d’un autre côté, nous voyons que ce mal, même enlevé en totalité et de bonne heure, se reproduit, et qu’opéré ou non il entraîne, fatalement aussi, le dépérissement et la mort. Jusque-là nous sommes dans l’observation. Si nous cherchons maintenant a nous rendre compte pourquoi le cancer se reproduit toujours et se généralise , tandis que les tumeurs fibreuses , graisseuses , cartilagineuses , osseuses et autres n’ont pas cette même tendance, nous sommes forcé de recourir à la supposition ou à l’hypothèse que le cancer n’est pas un mal purement local , mais qu’il se développe en vertu d’une prédisposition particulière qui, une fois manifestée par le dépôt local, ne s’éteint plus qu’avec la vie. Nous pouvons pousser cette hypothèse, vraiment rationnelle, encore un peu plus loin. Il n’y a que le sang , qui parcourt toutes les parties du corps, qui leur fournisse des matériaux nutritifs, et qui fasse résorber et éliminer les matériaux de déchet. Ce n’est que par la propagation , au moyen de la circulation , que nous pouvons nous rendre compte de la syphilis constitutionnelle, des accidents delà morve, de l’infection purulente avec ses abcès métastatiques, et de toutes les maladies constitutionnelles en général. En un mot, nous sommes forcé d’admettre, toujours hypothétiquement, que le cancer est une affection dont la prédisposition particulière a probablement pour véhicule le sang, mais que cet élément morbifique y existe dans un état tel , qu’aucun de nos moyens actuels d’investigation, même les plus délicats et les plus perfectionnés, n’a pu nous fournir la démonstration de l’existence de ce principe particulier dans le sang, ce qui est, du reste, le cas pour toutes les maladies générales que nous avons citées. Pousser l’hypothèse plus loin , ce n’est pas seulement dépasser les bornes de l’argumentation logique , mais c’est tomber vraiment dans l’absurde. Broussais lui-même , lorsqu’il dit qu’une affection locale est le point de départ du cancer dans bien des organes , est forcé d’admettre que cela ne se fait que chez les individus particulièrement prédisposés. M. Cruveilhier place le siège du cancer dans les capillaires veineux dans lesquels le sang d’un cancéreux se transformerait directement en matière cancéreuse. Nous lui répondrons, malgré la profonde estime que nous professons pour ses importants travaux, que d’abord nous n’admettons pas de capillaires veineux ; car ce n’est qu’après s’être dépouillées des propriétés^ es vaisseaux capillaires que les radicules veineuses se montrent Comme telles. Mais la principale objection que nous faisons à cette théorie , c’est de n’être qu’une conception de l’esprit , de n’avoir jamais été appuyée sur des preuves
solides et d'ètre réfutée journellement par la dissection attentive des
tumeurs cancéreuses.
Sans nous inquiéter davantage de l’origine primitive du cancer, nous allons le suivre depuis le moment où son apparition est devenue un fait matériel jusqu’au terme tinal de son évolution.
Les matières nutritives, ainsi que les matériaux morbides, sortent du torrent de la circulation par un travail exosmotique en vertu duquel ils imbibent les parties au milieu desquelles ils sont épanchés. Toutes les exsudations pathologiques ont ce même point de départ , et s’il y a quelque différence entre elles et l’acte de la transsudation nutritive, quant à leur mécanisme , on ne peut la chercher que dans la diversité du degré de pression et de perméabilité des capillaires , car ces conditions doivent difFérer, dans une exsudation inflammatoire où le sang est stagnant dans des capillaires dilatés , de ce qui se passe dans les réseaux terminaux de la vascularité , lorsque l’exsudation est plutôt un phénomène d’élimination incessante et sans secousses. L’exsudation morbide non inflammatoire se rapproche davantage de l’exosmose nutritive, mais avec cette différence, que dans le produit normal le liquide nutritif est immédiatement repris par les organes dont il entretient l’intégrité , tandis que dans les produits pathologiques la gouttelette exsudée s’infiltre dans le proche voisinage des capillaires qu’elle a traversés , et devient ainsi , pour le cancer surtout , la pierre angulaire de l’édifice, le commencement d’une production qui journellement s’accroît par de nouvelles exsudations semblables à la première, ün a beaucoup discuté sur le point où se faisaient de préférence les dépôts cancéreux primitifs. Le plus simple et le plus conforme à l’observation est de croire ce dépôt possible partout où il y a des capillaires et dans le voisinage de ceuxci. Le tissu fibrillaire (tissu cellulaire), étant un tissu lâche et très généralement répandu, est de cette façon tout naturellement le tissu dans lequel le cancer se localise de préférence, mais pas exclusivement. Quant à la transformation directe du sang en cancer dans l’intérieur des organes circulatoires, soit dans les radicules veineuses, soit dans des vaisseaux plus volumineux , aucune bonne observation jusqu’à ce jour ne la prouve, et l’on a commis dans ces circonstances une double erreur : on a pris souvent des caillots altérés et décolorés pour de la matière encéphaloïde, et l’on a pris, d’un autre côté, 1 encéphaloïde véritable pour une transformation directe du sang, lors même qu’une dissection attentive pouvait démentir cette supposition. Pour notre compte, nous regardons la pénétration des veines