DÉVELOPPEMENT DU CANCER
Virchow, dans son travail sur le cancer (1), a de nouveau tout particulièrement insisté sur la guérison du cancer , au moins comme mal local. Il a indiqué , sous le nom de cancer rétrograde, la transformation phymatoïde du tissu cancéreux , opinion qu il expose avec beaucoup de talent et dont il rapporte la première idée à M. H. Meckel ; il indique de plus , comme cicatrice cancéreuse , la transformation fibreuse, avec disparition de la plus grande partie des éléments mous et cellulaires du cancer. Nous regrettons de ne pas pouvoir partager l’opinion de cet observateur distingué. Mieux que tous ses prédécesseurs, il décrit avec beaucoup de détails ce qui se passe dans cette transformation granulo-graisseuse du cancer et de ses cellules; mais la valeur de ce changement ne pouvait évidemment point être résolue par la voie anatomique seule. La marche clinique du cancer devait y être constamment consultée. Voici ce que cette dernière nous a appris sur la valeur pathologique de cette forme de tissu cancéreux. Nous ne voyons autre chose dans la transformation granulograisseuse des cellules du cancer qu’une altération qui se rencontre, du reste, dans toutes espèces de cellules, comme l’ont si bien démontré MM. Reinhardt et Virchow, et nous avons pleinement adopté la manière de voir de ces deux savants sur la non-existence du globule agminé de l'inflammation de M. Gluge, élément qui, en effet, n’est autre chose qu’une infiltration granuleuse et graisseuse des cellules les plus variées. Nous adoptons pleinement aussi l’explication que ces messieurs donnent de cette altération , en la regardant comme un mode de destruction de la cellule. Mais nous pourrions seulement envisager ce changement rétrograde de ces cellules cancéreuses comme de nature réellement curative , si , dans la majorité des cas, cette altération tendait à gagner de proche en proche, et finissait par sécher sur place ou par rendre complètement stationnaire le cancer local. Malheureusement l’observation clinique infirme tous les jours cette manière de voir. Bien souvent on observe des tumeurs cancéreuses qui, jusqu’au moment de l’opération, sont toujours allées en croissant et en augmentant , et qui , par ce rapide développement même , ont dû hâter le moment de l’extirpation , dans lesquelles , pourtant, on rencontre de nombreuses portions qui ont subi l’altération granulo-graisseuse des cellules , et qui ont revêtu dans ces endroits l’aspect phymatoïde correspondant à ce changement. Mais à côté de ces éléments détériorés, on trouve des masses eonsidé-
(I) üp. cit., p. 138 et suiv., %t p. 177 et suiv.
râbles de tissu cancéreux tout fraîchement formé , mou , luisant , vasculaire , infiltré d’un suc cancéreux type , et montrant des cellules cancéreuses de l’aspect le plus caractéristique. Pour nous , il résulte de l’appréciation de toutes les circonstances dans lesquelles nous avons rencontré cette détérioration des cellules du cancer, que cette altération n’est que purement locale et n’empêche en aucune façon l’accroissement incessant de la tumeur qui en est le siège, ainsi que ses progrès les plus fâcheux. Il existe , il est vrai , quelques cas dans lesquels cette détérioration , gagnant de proche en proche, a pu finir par correspondre à une véritable atrophie curative du cancer; nous en avons observé, mais ce sont des cas rares et tout à fait exceptionnels.
L’autre forme de cancer atrophique , et de cicatrices cancéreuses d’apparence fibreuse , se rencontre bien quelquefois dans le cancer du sein et dans celui de divers autres organes, mais encore en quantité si minime, que si l’on compare des cancers ainsi stationnaires aux tumeurs dans lesquelles une partie subit ce mouvement de retrait, tandis que d’autres se développent et pullulent, on peut se convaincre que le terme de cicatrice cancéreuse ne leur est guère souvent applicable. Une autre forme de cicatrisation du cancer , celle des ulcères, est également fort rare et d’une valeur curative presque insignifiante. Nous avons vu dans l’estomac un ulcère cancéreux à peu près cicatrisé , mais tout autour il y avait une si grande masse de tumeurs cancéreuses fraîchement formées, que cette tendance à la cicatrisation n’avait aucune valeur curative. Nous donnons depuis trois ans des soins à une dame polonaise qui porte depuis treize ans un cancer du sein , dont la surface est rouge, très vasculaire , mais qui , jusqu’à il y a quelques mois , n’était pas ulcérée d’une manière permanente. A plusieurs reprises, cependant, nous avons vu l’ulcération s’y établir, des portions nécrosées de tissu se détacher ; nous en avons enlevé nous-même avec des ciseaux , et puis la plaie se détergeait et se cicatrisait de nouveau, et pourtant , pendant que ce travail se faisait à la surface, la tumeur cancéreuse n’a pas cessé de grandir, et des tumeurs cancéreuses secondaires se sont multipliées tout autour depuis deux ans. Nous pouvons pleinement confirmer ce que dit à ce sujet A. Bérard(l). «• On voit quelquefois, dit-il, les ulcères cancéreux se déterger , se couvrir de granulations
(1) À. Bérard, Diagnostic différentiel des tumeurs du sein. Paris, 1842. p. 1 25. ✓
ressemblant à celles des plaies , et pendant quelque temps marcher franchement vers la cicatrisation , ou même se cicatriser complètement; phénomène insidieux, puisqu’il pourrait donner le change sur la nature de la tumeur qui sert de support à la cicatrice. Toutefois il est facile de voir que la partie, bien que cicatrisée, n’est pas saine ; la cicatrice est très vasculaire, elle offre une couleur rouge foncé, et repose sur une surface irrégulière et dure.
*> Enfin, la formation de la cicatrice a été, dans quelques cas, précédée delà chute complète de la tumeur cancéreuse, éliminée par une inflammation gangréneuse. On sait que ces améliorations locales ne sont, en général, que temporaires, et que la cause productrice du cancer n’en poursuit pas moins sur l’économie sa marche destructive. «
C’est encore par une fausse analogie avec les tubercules que l'on a voulu démontrer la curabilité du cancer. Mais tous les matériaux que l’on a invoqués à l’appui de cette doctrine sont ou incomplets , ou mal interprétés , et le cancer est une maladie tout aussi incurable par les efforts de la nature que par les efforts de l’art. Aussi les secours les mieux entendus n’y sont-ils que palliatifs , et l’important dans cette partie de la pathologie , est de séparer du cancer toutes les affections curables que l’on a confondues avec lui jusqu’à ce jour. Tel est, en effet, l’un des principaux buts de cet ouvrage.
§ III. Se la propagation locale et de la généralisation du cancer.
Nous avons vu que le cancer était, dès sa première apparition, la substitution d’un tissu nouveau à ceux de l’état normal de l’économie ; nous avons vu aussi quelles étaient les phases de développement et les altérations que pouvait subir ce tissu. Nous arrivons à une nouvelle propriété du cancer : c’est sa tendance incessante à la propagation, c’est-à-dire , à la substitution continuelle de sa propre substance à celle des organes dans lesquels il est déposé. C’est en vertu de cette propagation que nous voyons les parties ambiantes contracter des adhérences de toute part avec le produit hétéromorphe, adhérences qui, sur les téguments, provoquent l’amincissement, l’usure et l’ulcération. Il n’y a point de tissu qui résiste d’une manière absolue à cette extension ; les artères, les plans fibreux et les cartilages ont cependant comparativement , sous ce rapport , la plus grande force de résistance. Le tissu cellulaire et le système
lymphatique, et après eux les petites veines, sont le plus facilement atteints par cette substitution. Il en est de même pour les organes parenchymateux. L’extension locale , après avoir envahi les tissus voisins, arrive ensuite aux organes du voisinage. C’est ainsique le cancer de l’utérus s’étend au vagin, le cancer du palais aux amygdales, le cancer du rein droit ou de l’estomac à la portion voisine du foie, le cancer de l’œil à la base du cerveau, etc. Nous étudierons avec un soin tout particulier, dans les chapitres spéciaux, ce mode de propagation, car sous ce rapport chaque localisation offre ses particularités, tout en reconnaissant un mode d’extension uniforme : infiltration et substitution de proche en proche avec compression, atrophie, usure moléculaire et disparition finale des tissus primordiaux qui opposaient quelque obstacle à cette propagation. L’infection par les vaisseaux lymphatiques porte l’irradiation déjà un peu plus loin, et comme les voies intermédiaires nous échappent, nous constatons l’apparition de plusieurs tumeurs successives dans le proche voisinage de la localisation première. Mais ici il ne faut pas confondre les tumeurs successives avec les tumeurs primitivement multiples. Il n’est pas rare de voir dans le poumon, dans le foie, un certain nombre de tumeurs d’emblée d’une origine presque simultanée, et que l’on trouve à l’autopsie toutes à peu près au même degré de développement, tandis que nous appelons tumeurs successives celles qui apparaissent beaucoup plus tard dans le proche voisinage d’une tumeur qui a déjà acquis un certain volume. Ce genre de tumeurs se montre sous forme de petits tubercules cancéreux dans la peau, dans les glandes, autour du sein, et en général dans beaucoup de glandes lymphatiques du proche voisinage d’une tumeur. Nous avons pu constater plusieurs fois la propagation directe par la voie des lymphatiques à la surface du foie, du poumon et du mésentère, en trouvant de larges traînées lymphatiques remplies de suc cancéreux. Si la substitution de proche en proche constitue la première forme et la plus directe de la propagation locale, la propagation par l’intermédiaire des vaisseaux lymphatiques, partant directement de l’organe cancéreux et portant l'élément du cancer à une certaine distance dans les glandes ou dans le tissu cellulaire, constitue la seconde forme de propagation : celle par irradiation dont le mécanisme peut avoir lieu de deux manières différentes. L’une est la transmission directe du suc cancéreux qui pénètre dans les lymphatiques a travers un point érodé de la paroi ; l’autre est l’absorption du blastème cancéreux par endosmose, sans érosion de la paroi cellu-
laire. Le blastème cancéreux est ainsi transporté jusque dans une glande lymphatique voisine, où alors les cellules cancéreuses se forment sur place. La propagation irradiante peut aussi se faire par les radicules veineuses qui, dans ce cas, sont probablement érodées aussi et laissent pénétrer la pulpe cancéreuse à une certaine distance où la formation de caillots oppose une barrière à la propagation ultérieure. Quant aux glandes lymphatiques qui deviennent cancéreuses à une grande distance de l’organe malade, et sans être avec celui-ci en connexion directe par les lymphatiques, nous séparons complètement leur infection de cette irradiation , car elle appartient au contraire aux infections tout à fait tardives.
Il existe une espèce de propagation, intermédiaire pour ainsi dire, entre l’irradiation et la généralisation. C’est celle qui occupe plus ou moins les organes de toute une cavité , comme, par exemple, la propagation d’un cancer du bassin , de l’abdomen , de la cavité thoracique , à la plupart des organes renfermés dans ces cavités splanchniques.
Nous arrivons enfin au dernier et au plus important terme de la propagation, à l’infection générale de l’économie tout entière.
Nous distinguerons avant tout deux formes d’infection : l’une, plus matériellement appréciable, dans laquelle on constate l'existence de tumeurs cancéreuses multiples et secondaires ; l’autre, moins directement appréciable par des altérations matérielles que par l’identité de la manifestation pathologique avec la première forme d’infection. Nous démontrerons tout à l’heure, par des chiffres exacts, que l’infection matérielle se rencontre dans les trois cinquièmes des cas environ , tandis que dans les deux autres cinquièmes le cancer secondaire manque.
On sera peut-être étonné que nous , qui n’aimons pas les hypothèses, nous admettions une infection là où le scalpel ne peut point la démontrer : nous saisirons l’occasion de faire ici la profession de foi de nos principes en anatomie pathologique. Chaque fois qu’une altération matérielle est démôntrée, aucun doute ne peut s’élever sur son existence. Mais nous ne sommes pas moins obligés d’admettre l’existence d’altérations là où nos moyens actuels d’investigation ne nous permettent pas encore de les démontrer directement, lorsque la clinique les rend logiquement nécessaires. C’est surtout au sang que s’applique cette déduction logique, là où ni l’œil nu, ni le microscope, ni la chimie n’en peuvent fournir la preuve. Nous en citerons quelques exemples. La morsure du serpent à son-
nettes tue très promptement. Une quantité minime d un venin a été introduite dans l’économie; ces quelques gouttes ont suffi pour rendre les vingt-cinq à trente livres de sang que renferme le corps de l'homme adulte incapables d'entretenir la vie; cependant aucune de nos méthodes exactes ne nous a mis jusqu’à présent sur la voie des changements qui s’opèrent, dans ce cas, dans le sang. Autre exemple : une gouttelette du pus d’un chancre est mise en contact avec une surface quelconque et produit de petits ulcères locaux que nous reconnaissons pour des chancres primitifs , et lors même qu’il y a absence d'accidents successifs, nous ne voyons pas moins, dans un grand nombre de cas , et d’après les beaux travaux de M. Ricord, chaque fois que le chancre a été induré, une série de phénomènes de syphilis secondaires se manifester : des douleurs rhumatoïdes et névralgiques, des éruptions cutanées à cachet particulier, des ulcérations des membranes muqueuses, etc. Un peu plus tard , à une époque qui dépasse rarement les six mois après l’apparition du chancre , une série d’autres manifestations syphilitiques survient : des tumeurs gommeuses se forment dans le tissu cellulaire sous-cutané et dans les viscères ; des périostoses, des exostoses et des caries vénériennes se montrent dans le squelette et s’accompagnent souvent de ces terribles douleurs ostéocopes. Voilà donc une série d’accidents primitifs, successifs, secondaires et tertiaires qui se manifestent d'après des lois de succession que M. Ricord a si admirablement établies. Si à présent vous prenez le sang de cet individu qui est au début de l’infection vénérienne, et chez lequel bientôt les accidents que nous venons d’énumérer vont se manifester, vous n’y trouvez généralement point de changements bien appréciables, et pourtant le sang a absorbé un venin qui va bientôt s’adresser à la nutrition des plans fibreux de la peau, des muqueuses, du tissu cellulaire sous-cutané, des viscères, du système osseux. Si, au contraire, vous donnez à temps le mercure en quantité suffisante, vous neutralisez l’action du venin, sans le faire entièrement disparaître, et, chose bien remarquable, si vous n’êtes consulté qu’au moment où les accidents tertiaires se manifestent , ce venin est bien plus efficacement neutralisé par l’iodure de potassium que par le mercure. On blâmerait à juste titre l’anatomiste qui croirait trouver le caractère spécifique de la syphilis dans les altérations palpables. Nous les avons toutes étudiées, et nous n’avons trouvé nulle part un élément spécial. Le pus n’ofire aucun élément spécifique au microscope. Les végétations de la peau et des muqueuses ne renfer-
PROPAGATION LOCALE ET GÉNÉRALISATION DU CANCER, ment que des éléments épithéliaux. Les ulcères montrent les caractères des ulcères simples. Les tumeurs gommeuses se composent de tissu cellulaire et fibro-plastique 5 dans 1 affection des os vous trouvez une ostéite simple ou un travail hypertrophique. Par conséquent, on n’a affaire dans ces investigations qu’à des altérations consécutives aux effets du principe syphilitique constitutionnel , et la nature du venin vénérien, sa transmission à la masse entière du sang , sa persistance dans celle-ci , les modifications qu’il éprouve en ce sens que l’iodure de potassium guérit mieux ses effets tardifs que le mercure , tous ces faits , dont la déduction logique montre la réalité , se passent complètement à l’insu de 1 anatomie pathologique. Nous pourrions multiplier beaucoup ces exemples; mais cela nous éloignerait trop du sujet que nous avons à démontrer.
Voici à présent pourquoi nous admettons l’infection générale dans le cancer, dans sa période terminale , là où les dépôts secondaires manquent : l" Nous voyons le cancer conduire aussi bien à la terminaison funeste, lorsque l’autopsie ne révèle aucun cancer secondaire, que lorsque ceux-ci existent en masse ; 2° on nous objectera peut-être que cette mort peut survenir pour des causes étrangères à l’infection générale, telles que les troubles fonctionnels considérables d’un organe indispensable à l’entretien de la vie, du cerveau, de l’estomac, du poumon; on nous objectera de plus que, dans d’autres circonstances , des pertes considérables de substance ou de sang entraînent la mort, telles que les hémorrhagies répétées dans un cancer utérin , une suppuration abondante dans un cancer du sein. Mais ces objections, nous avons commencé par nous les faire nous-même, et nous n’avons pas laissé échapper une seule occasion, lorsqu'un individu avait succombé aux progrès d’un cancer unique qui avait suivi sa marche naturelle , sans examiner attentivement si la mort était due à une altération locale ou à une maladie intercurrente. Eh bien ! nous avons rencontré un si grand nombre de cas dans lesquels il n’y avait ni suppuration suffisante, ni hémorrhagie répétée , ni troubles fonctionnels très graves qui auraient pu entraîner la mort , que nous sommes arrivé à cette conviction , que le cancer tuait après une certaine durée , par une mort générale et non par une affection purement locale, par l’ infection de toute ï économie et non par des troubles accidentels de quelque organe important. Le cancer tue par l’impossibilité dans laquelle il met le sang d’entretenir la vie, et non par la déperdition du sang en nature ou du sang altéré par l’exsudation. Ce que nous avançons ici,
nous en trouvons la preuve dans les cas même d'infection matérielle; car celle-ci est souvent si insignifiante et placée dans des parties si peu importantes , que réellement elle n’est pas capable de rendre compte de la mort. La réaction du cancer secondaire, même grave, est souvent si peu patente, que quelle que soit l’attention qu’on ait mise à étudier le malade pendant la vie , on constate souvent à l’autopsie des dépôts secondaires dans des organes où l’on ne se serait pas attendu à en trouver. Prenez ensuite deux cadavres d’individus qui l’un et l’autre auront succombé à un cancer non troublé dans sa marche naturelle, l’un offrant un cancer unique, l’autre de nombreux dépôts multiples , et certainement vous ne trouverez pas une grande différence dans les deux corps, quant à la décoloration , à l’émaciation, à l’atrophie des tissus et à l’appauvrissement du sang.
En un mot , pour nous , le cancer conduit toujours à l’infection , et c’est à l’infection, et non au mal local, qu’est due la fin funeste.
Nous avons ici une autre question à débattre : c’est d’indiquer de quelle façon nous nous rendons compte du mécanisme et de l’action de cette infection. Malheureusement nous nous trouvons ici de nouveau sur un terrain où la démonstration et les preuves directes nous manquent.
Nous avons vu que le cancer, dans sa propagation locale et irradiante, pouvait entrer directement par érosion, ou indirectement par absorption de la partie non encore globuleuse de son blastème, dans le système lymphatique et veineux. Cette dernière absorption veineuse lui ouvre infailliblement la porte de l’économie tout entière, tandis que les lymphatiques ne charrient ordinairement le blastème cancéreux que dans le proche voisinage, et surtout dans les glandes lymphatiques. L’absorption du cancer localement déposé est donc un des éléments de la généralisation. Ajoutez à ceci que la prédisposition première est toujours agissante, prédisposition en vertu de laquelle la première goutte de blastème cancéreux a été exsudée, en vertu de laquelle à cette première goutte sont venues s’en ajouter beaucoup d’autres, pour former finalement une tumeur volumineuse ; prédisposition en vertu de laquelle, enfin, après chaque opération, même la mieux faite, le cancer s’est toujours reproduit : et vous avez d’un côté, dans le sang, l’agent cancéreux primitif qui très probablement est quantitativement augmenté à mesure que la maladie aduré plus longtemps ; d un autre côté, il s’accroît par l’absorption qui, à une certaine époque, verse journellement de nouvelles quantités de blastème can-
céreux dans le torrent de la circulation. Il faut donc admettre que l'altération primitivement peu notable du sang qui a donné lieu au cancer primitif peut faire de grands progrès sous le rapport quantitatif. N’observons-nous pas journellement un phénomène analogue dans l’infection purulente! A la suite d’une phlébite, quelques gouttes de pus sont mêlées avec le sang, et chez ce même individu qui quelques jours auparavant n’avait peut-être pas un seul point en suppuration dans l’économie, nous voyons les foyers purulents se multiplier rapidement , le foie et les poumons en être farcis , les articulations en être remplies, des demi-litres de pus s’épancher dans les cavités séreuses : et que s’est-il passé alors! L’explication de ces foyers par les globules purulents restés stagnants dans les capillaires, est trop absurde pour mériter la moindre attention. Il n’y a qu’une seule manière de s’en rendre compte : c’est que le mélange direct du pus avec le sang dans la circulation a communiqué à celui-ci une étonnante disposition à la formation du pus, une véritable diathèse pyogénique. Quelque chose de semblable existe dans l’infection cancéreuse, avec cette différence toutefois que l’altération cancéreuse du sang a été primitive et préexistante ; mais toutefois il paraît que cette matière primitivement absorbée agit comme une espèce de ferment, et multiplie d’une manière extrêmement notable la disposition cancéreuse générale. Est-ce à cette absorption ou à la multiplication de l’altération cancéreuse primitive dans le sang, en vertu de sa durée prolongée, ou à la combinaison de ces deux causes qu’est dû le fait que le liquide circulatoire se détériore au point que la nutrition devienne impossible, car c’est ainsi que nous entendons le mot de dépérissement! voilà une question qu’il serait difficile de résoudre. Mais l’effet matériel, l’incapacité du sang à servir à la nutrition n’en est pas moins incontestable.
Après ces remarques générales sur l’infection, nous allons passer à un mode d’infection plus directement appréciable, l’infection par des dépôts secondaires. Nous la suivrons très rapidement dans les divers organes , vu que la partie spéciale de cet ouvrage s’occupera avec beaucoup de détails de ce sujet. Nous donnerons ensuite, dans un tableau général, le résultat de nos recherches sur la fréquence comparative de l’infection cancéreuse matérielle, selon l’organe primitivement atteint.
L’utérus est un des organes où l’on trouve proportionnellement le moins grand nombre de cas d’infection. Nous ne l’y avons constatée que dans un tiers des cas ; sans compter que dans cet organe on con-
fond souvent des ulcères rongeants non cancéreux et des cancroïdes épidermiques avec le véritable cancer. Le carcinome de la matrice tue souvent avant que l’infection ait pu s’effectuer, car non-seulement il donne lieu à ces cloaques infects qui rendent ces pauvres femmes si malheureuses , mais en outre il provoque des pertes fréquentes de sang , et consécutivement un état d’anémie et de faiblesse qui fait succomber les malades avant le terme naturel qu’aurait eu la maladie sans cet accident. Mais c’est justement dans le cancer de l’utérus que nous avons rencontré de ces cas indubitables dans lesquels la mort est survenue sans que les pertes aient été abondantes, sans que l’ulcère ait été étendu, et plusieurs fois sans ulcération, et sans que, en un mot, les altérations anatomiques aient pu nous rendre compte de la mort. A part l’irradiation, les dépôts secondaires se font dans le voisinage de l’organe malade, dans le vagin, dans la vessie, dans les glandes lymphatiques, dans les ovaires; plus tard, dans les organes plus éloignés, dans les poumons, le foie, la rate, la partie supérieure du péritoine, les reins, etc. Dans plus de la moitié de ces cas, les cancers secondaires étaient multiples, se rencontrant dans plus de deux organes. Du reste, après tout ce que nous avons dit sur l’infection , nous n’attachons pas une grande importance au nombre des affections secondaires.
Le cancer de la matrice est en outre ordinairement primitif ; les dépôts secondaires y sont rares , et ne s’y trouvent surtout point , comme le cancer primitif, dans le col de l’organe. Nous les avons plutôt rencontrés , sous forme de petits tubercules cancéreux , à la surface péritonéale du corps de cet organe.
Nous ferons observer, à cette occasion, que, dans tout le courant de ce livre , nous mettrons un soin tout particulier à distinguer le cancer primitif d’un organe de celui qui ne constitue qu’un dépôt secondaire. On trouve non seulement des différences anatomiques faciles à constater, mais surtout une marche clinique totalement différente; car, tandis que le cancer primitif donne lieu aux accidents les plus graves et aux symptômes les plus caractéristiques, le cancer secondaire passe bien souvent presque inaperçu dans ses manifestations symptomatologiques.
Le cancer du sein est bien autrement infectant que celui de l’utérus. Nous avons noté l’infection générale dans les cinq septièmes des cas , et pourtant ici encore nous avons été frappé plusieurs fois de 1 absence de tout dépôt secondaire chez des malades qui avaient suc-
combé dans le marasme , avec tous les signes de l’infection cancéreuse, et sans que le mal local du sein fût suffisant pour rendre compte de la mort. Nous ne parlerons pas ici des glandes lymphatiques voisines, ni de l’infiltration cancéreuse du muscle pectoral, ces altérations appartenant à la propagation directe; mais voici les organes dans lesquels nous avons rencontré l’infection : le système osseux avant tout , avec une grande fréquence et une grande variété de manifestations ; les glandes lymphatiques superficielles de tout le corps , les voies respiratoires , le foie, les muscles, la peau et les parois thoraciques. Le cancer de l’autre sein appartient à l’infection tardive, tandis que l’infiltration cancéreuse du sternum elles tumeurs de la partie supérieure de cet organe apparaissent de meilleure heure. Les fractures cancéreuses sont la conséquence de l’infection dans le squelette. Nous y avons observé des cancers secondaires sur le névrilème du nerf médian , à la surface externe de l’artère brachiale, et dans l’intérieur même de la veine cave.
Pour le testicule, lorsqu’il est l’organe primitivement cancéreux , l’infection a lieu dans la moitié des cas. En premier lieu, les tumeurs secondaires apparaissent le long du cordon spermatique , dans le bassin et dans la cavité abdominale. On y rencontre un mélange, pour ainsi dire, des phénomènes de l’infection et de l’irradiation , les premières tumeurs nées de l’irradiation cancéreuse pouvant à leur tour porter plus loin cette irradiation, et former ainsi une chaîne non interrompue entre des tumeurs très éloignées dans la cavité abdominale et la tumeur primitive. Le dépôt cancéreux dans les glandes lymphatiques de l’aine appartient aussi à l’irradiation, tandis que les dépôts secondaires dans les poumons, le foie, les reins et le cerveau, sont plus franchement dus à l’infection.
En thèse générale, les organes parenchymateux riches en vascularité, le foie d’abord et les poumons ensuite, sont des foyers fréquents d’infection de ces dépôts secondaires. Le système lymphatique et les os y sont aussi fortement disposés. Mais comme il y a dans ce rapport de grandes différences selon les organes primitivement atteints , nous en parlerons avec détail dans les chapitres spéciaux.
Le cancer de l’estomac est également presque toujours primitif, et ce n’est que rarement et exceptionnellement que le cancer d’un autre organe l’atteint de dehors en dedans. L’infection générale de l’économie existe dans les quatre cinquièmes des cas. Les parties ambiantes de l’estomac en ressentent les premières atteintes. Ainsi, les premiers dépôts secondaires se trouvent dans'le foie, dans les
84 histoire générale du CANCER,
glandes mésentériques , dans les épiploons. "S iennent ensuite les glandes lymphatiques de 1 abdomen , le péritoine, le pancréas. Le système osseux, les poumons, le cerveau, les glandes lymphatiques superficielles et lès autres organes éloignés en général, ne se prennent que par l’infection tardive ; car on pourrait distinguer encore dans cette infection générale celle qui est précoce et qui se fait dans le voisinage de l'organe malade , et celle qui est tardive et se montre dans les points plus éloignés de l’économie.
Le cancer des intestins a présenté l’infection aussi dans la moitié des cas. Elle a été généralement bornée aux organes abdominaux, à la surface externe des intestins, au péritoine avec tous ses replis, aux glandes lymphatiques, aux organes du bassin. Dans le cancer du foie, l’infection a existé dans les trois quarts des cas, et quoique de prime abord multiple, il ne s’en est pas moins formé de nombreuses tumeurs dans tout son voisinage, dans le péritoine, à la surface externe de l’estomac, et dans les organes plus éloignés, tels que les ovaires , le cœur et les poumons. Dans le cancer du péritoine , l’infection existait dans la moitié des cas ; elle a été notée dans le foie, dans le pancréas, dans les glandes du bassin, à la surface et entre les tuniques de l’estomac et des instestins , et même dans les poumons. Dans le cancer primitif des glandes lymphatiques, nous avons également vu la multiplicité dans les trois quarts des cas, localisée presque toujours dans les diverses parties du système lymphatique. Les os, dans leur cancer primitif, nous ont offert l’infection dans les dix treizièmes des cas. Quatre fois, la multiplicité se bornait aux divers os du squelette , et six fois les os et les parties molles étaient à la fois le siège de cancers secondaires. Parmi les parties molles , c’étaient les glandes lymphatiques , les reins , le foie, la rate , les plèvres , la peau, le tissu cellulaire des cavités splanchniques et du système veineux; c’est, après le cancer du sein , la localisation dans laquelle l’infection est la plus multipliée et la plus étendue. Dans les centres nerveux, l’infection avait été constatée dans un tiers des cas ; pour l’œil , dans les quatre neuvièmes : abstraction faite des cas d’irradiation cancéreuse étendue , les organes secondairement atteints étaient également éloignés. Le cancer mélanique y était, comme pour la peau, la forme la plus infectante. Dans le cancer primitif deâ reins , l’infection a existé dans les sept douzièmes des cas, occupant les organes abdominaux et thoraciques. Nous allons donner le tableau comparatif de l’infection dans le cancer primitif de tous ces divers organes, et nous
ALTÉRATIONS NON CANCÉREUSES CHEZ LES CANCÉREUX. 85
dirons dès à présent que le chiffre moyen del infection générale avec formation de tumeurs cancéreuses secondaires, est de 0,56, c est-àdire, de près des trois cinquièmes.
Cancer des os 0,77
Cancer du foie 0,75
Cancer des glandes lymphatiques 0,75
Cancer du sein 0,71
Cancer des reins 0,58
Cancer de l’estomac 0,57
Cancer du testicule 0,50
Cancer des intestins 0,50
Cancer du péritoine 0,50
Cancer de l’œil 0,45
Cancer de l'utérus 0,33
Cancer du cerveau . . . 0,33
§ IV. Des altérations non cancéreuses que l’on observe chez les cancéreux.
L’habitude extérieure du corps et l’aspect général des tissus attirent avant tout notre attention, et nous y trouvons encore la confirmation pleine et entière de notre manière de nous rendre compte du dépérissement cancéreux que nous regardons, du reste, comme dépourvu tout à fait de caractères spécifiques et comme étant dû essentiellement à une atteinte profonde de la nutrition en vertu de laquelle le sang, par l’augmentation de l’agent cancéreux, est devenu incapable de nourrir les organes. La masse du sang lui-même est ordinairement en petite quantité en comparaison de celui des cadavres qui succombent dans un bon état de nutrition ; il est liquide ou mollement coagulé, n’offrant guère dans le cœur ces caillots denses et fibrineux que nous observons si souvent dans d’autres circonstances. L’analyse chimique nous a démontré sa pauvreté en globules et sa richesse en parties aqueuses. Des coagulations spontanées ont souvent lieu dans plusieurs parties du système veineux , et surtout dans les veines des membres. Ces caillots sont ordinairement intimement adhérents aux parois épaissies des vaisseaux, et constituent ce que l’on a décrit sous le nom de phlébite adhésive, dont la conséquence est l’œdème partiel d’un membre supérieur ou inférieur, dû souvent aussi à la compression des veines par des tumeurs cancéreuses , sans qu’il y ait oblitération de leur calibre. L’infiltration plus générale est ordinairement aussi en rapport avec la compression veineuse : c’est ainsi que le cancer du foie provoque fréquemment l’ascite , tandis que le
cancer des glandes lymphatiques du bassin ou des ovaires provoque de préférence l’œdème des membres inférieurs.
Lorsque l’enflure hydropique ne vient pas masquer l’état de l’embonpoint, on trouve ordinairement ces cadavres réduits au dernier degré de marasme, et nous n’avons rencontré d’exceptions à cette règle générale que chez les malades qui mouraient d’une affection intercurrente ou d’une opération à une période peu avancée de la maladie, ou lorsque le cancer était localisé de telle façon que les plus importantes fonctions de la vie fussent gravement compromises, comme, par exemple, pour une tumeur cancéreuse de la protubérance annulaire ou pour des cancers multiples primitifs et volumineux dans les poumons. L’émaciation et le marasme extrême sont donc la règle générale. Il y a décoloration des tissus, surtout de la peau, qui n’offre la teinte ictérique que quand un obstacle quelconque s’est opposé à l’écoulement de la bile. La teinte de la peau est tantôt celle de la décoloration purement anémique lorsque de grandes pertes sanguines ont précédé la mort , tantôt la teinte d’un blanc jaunâtre que l’on a désignée sous le nom de jaune-paille et que l’on a regardée à tort comme spécifique du cancer. Les muscles sont très amaigris, mous et faciles à rompre. Les os également sont très amincis et beaucoup plus fragiles qu’à l’état normal , ce dont on peut se convaincre pendant l'autopsje en ouvrant le crâne. Cette fragilité des os est indépendante tout à fait des dépôts cancéreux secondaires. Les organes' parenchymateux contenus dans les cavités viscérales sont ordinairement exsangues, à moins d’être le siège d’une hypérémie inflammatoire accidentelle, point sur lequel nous reviendrons plus loin. Le cœur est bien souvent d’une mollesse, d’une petitesse et d’une flaccidité remarquables. Il n’est pas rare enfin de trouver une pneumonie terminale à l’autopsie, sans que pendant la vie on ait pu la reconnaître et sans que des dépôts secondaires dans la cavité thoracique aient pu la motiver.
Jetons à présent un coup d’œil sur les altérations non cancéreuses de l’organe cancéreux. Il est impossible de formuler une règle générale. Il n’y a de constant que la disparition des tissus organiques à la place même que le cancer occupe ; mais quant au reste de l’organe, il peut avoir conservé en grande partie ses qualités naturelles, il peut avoir notablement augmenté de volume et être vraiment hypertrophié, ou être raréfié et atrophié, être le siège d'une hypérémie, d’une inflammation exsudative, ou d’un épanchement hémorrhagique à divers degrés d intensité. Nous allons citer quelques exemples pour montrer
ALTÉRATIONS NON CANCÉREUSES C11EZ LES CANCÉREUX, la variété de ces altérations secondaires. Dans le cancer de l’utérus, le col est souvent tellement rongé qu’il ne reste qu’une partie du corps ; d’autres fois il est généralement infiltré de matière encéphaloïde et offre en tous sens le double et le triple de ses dimensions normales ; sa cavité alors est notablement élargie et recouverte à sa surface interne d'un muco-pus d’origine inflammatoire lorsque la muqueuse utérine est encore conservée. Le tissu de l’utérus dans beaucoup d’endroits a complètement disparu, et là où il persiste, il est mou et friable. Deux fois nous avons noté l’existence d’abcès multiples dans l’utérus cancéreux, et une fois ces abcès renfermaient de nombreuses filaires. Dans le cancer des ovaires nous avons trouvé la partie non cancéreuse ratatinée ou atteinte au contraire d’une hypertrophie spongieuse et comme caverneuse ; de plus, tous les auteurs qui ont observé le cancer des ovaires ont noté sa complication avec un développement kysteux considérable. Dans le cancer du sein , nous avons été frappé de la disparition totale du tissu glandulaire partout où le cancer était déposé, et dans son voisinage le reste de la mamelle avait la tendance la plus prononcée à s’atrophier. Les conduits galactophores seuls résistent. Des kystes se rencontrent quelquefois au milieu du tissu encéphaloïde. Nous y avons plusieurs fois trouvé une infiltration ou une collection purulente, et dans des cas plus rares des concrétions d’apparence ostéoïde, mais non formées ^e vrai tissu osseux. Dans le sarcoccle , on cherche quelquefois vainement les traces du testicule, et d’autres fois on le rencontre à la surface de la tumeur presque intact et accusant encore fort bien au microscope ses conduits séminifères, mais on n’y observe point dans ce cas de travail hypertrophique. Dans le tube digestif, le cancer un peu avancé provoque ordinairement un travail inflammatoire dans la muqueuse ambiante qui favorise l’ulcération , en outre un rétrécissement plus ou moins notable, et au devant de ce rétrécissement une dilatation avec hypertrophie des tuniques portant essentiellement sur la tunique musculaire. Cependant, dans le cancer de l’estomac nous trouvons la cavité de cet organe quelquefois extrêmement diminuée. Les portions situées audessous d’un rétrécissement dans le tube digestif sont ordinairement atrophiées. La distension au-dessus et le travail ulcéreux au niveau de ces cancers engendrent ces communications anormales que nous décrirons avec beaucoup de détails dans les chapitres spéciaux. Le cancer du loie provoque une augmentation notable du volume de cet organe , qui remplit quelquefois la cavité abdominale presque en entier ; cependant dans un cinquième de nos observations , cet en-
gorgeiment a manqué, et plusieurs fois le volume était au-dessous du volume normal. Lorsque le cancer siège dans la vésicule du fiel , la formation des calculs biliaires est constante. Que le foie soit augmenté de volume ou non, son tissu est toujours mou et friable. Le péritoine cancéreux subit rarement un épaississement notable et étendu ; le cancer y a, par contre, presque toujours pour conséquence une affection inflammatoire de cette membrane séreuse, des épanchements séreux ou purulents, des abcès circonscrits , etc. Dans le cancer cutané on constate quelquefois une hypertrophie des glandules et des papilles autour des dépôts cancéreux, et un observateur inattentif croit alors avoir affaire à une tumeur mixte. Dans le cancer des os nous observons tantôt une hypertrophie et une véritable hypérostosie, surtout lorsque le cancer siège dans le voisinage du périoste, tantôt une atrophie telle, que le tissu compacte peut devenir d’une minceur presque transparente et que le moindre effort en produit la fracture. Dans le cancer cérébral , nous observons une plus grande intégrité de l’organe , lorsque la tumeur se développe du côté de la surface et perfore les os du crâne , tandis que quand elle reste concentrée dans le voisinage de la pulpe cérébrale , elle y provoque une compression , un ramollissement simple ou inflammatoire , une altération quelquefois comme gélatineuse, des épanchements séreux dans les méninges et les ventricules , et pendant les derniers temps de la vie elle peut provoquer une méningo-encéphalite promptement mortelle. Dans le cancer de l’œil , nous observons souvent une altération des membranes superficielles qui se termine plus tard par une hypertrophie simple ou fibro-plastique ; les parties directement comprimées disparaissent par usure , et dans l’intérieur de l’œil surtout nous observons plutôt l’atrophie des parties normales , sans produit phlegmasique , tandis que des altérations bien plus diverses, atrophie, hypertrophie, phlegmasie à divers degrés, se rencontrent dans les parties extra-oculaires. Dans les reins, un état d’hypérémie et des épanchements sanguins s’observent dans les parties non encore atteintes de la substitution cancéreuse , tandis que les calices et le bassinet sont plutôt le siège d’une inflammation catarrhale ; lorsque la maladie a fait de grands progrès , on ne reconnaît presque plus la structure primitive de la glande. Le cancer de la vessie, qu’il soit infiltré ou sous forme de champignon , provoque ordinairement un état inflammatoire de la muqueuse et un état hypertrophique de la tunique musculaire. Dans le cancer des poumons , enfin , que nous choisissons comme dernier exemple , on rencontre autour des dépôts
ALTÉRATIONS NON CANCÉREUSES CHEZ LES CANCÉREUX
cancéreux l’état le plus varié du tissu pulmonaire : son altération est presque nulle lorsqu’on a affaire à un semis cancéreux secondaire ; mais lorsque les tumeurs sont essentielles , on peut y trouver des altérations phlegmasiques, hémorrhagiques, gangréneuses, des oblitérations vasculaires , la dilatation ou la disparition des ramifications bronchiques.
Un des caractères les plus fréquents du cancer est de faire contracter à l’organe qui en est primitivement atteint des adhérences avec les parties ambiantes , adhérences au moyen desquelles la propagation du cancer est singulièrement facilitée. C’est ainsi que les organes abdominaux et ceux du petit bassin entraînent les organes même placés aune certaine distance dans la propagation irradiante par l’intermédiaire du péritoine. La glande mammaire cancéreuse, en infiltrant le sternum, auquel elle finit par adhérer, est souvent ainsi en connexion directe avec les tumeurs cancéreuses du médiastin, après que le tissu cellulaire et les muscles pectoraux sont devenus de plus en plus adhérents à la glande malade, et c’est de proche en proche que l’infiltration cancéreuse a gagné le sternum , pour former ainsi des tumeurs irradiantes à sa face postérieure. C’est au moyen de ces adhérences que le cancer de l’estomac se propage au foie et aux épiploons, que le cancer du foie peut atteindre le rein ou la rate , que le diaphragme devient secondairement cancéreux par l’affection primitive de plusieurs organes abdominaux ; que les communications les plus anormales s’établissent, comme celles que nous avons vues, entre l’estomac et le côlon, entre l’œsophage et la trachée-artère , entre le rectum et la vessie. Ces adhérences . qui jouent un rôle si important dans l’extension du cancer, sont à la fois la cause et l’effet de la substitution progressive : la cause, en ce sens qu’ elles rapprochent les parties distantes ; l’effet , par le travail de phlegmasie adhésive auquel elles doivent leur origine, et qui lui-même a été provoqué par la compression et l’état d’hypérémie dans lequel un tissu accidentel diffus et toujours croissant entretient nécessairement les parties qui l’entourent.
Parmi les altérations non cancéreuses plus éloignées, nous citerons les affections subinflammatoires des diverses portions du tube digestif, de l’estomac, de l’intestin grêle et des gros intestins ; et nous constaterons de nouveau le fait, que toute altération profonde de la nutrition réagit sur la circulation générale dans les parties même les plus éloignées du siège primitif de la maladie. Nous sommes de plus en plus frappé de la fréquence de ces inflammations
secondaires qui accompagnent le dépérissement. Les organes digestifs en subissent une atteinte plus lente et hâtent d’une manière moins prononcée la hn du malade ; la phlegmasie pulmonaire , au contraire , tout en arrivant plus tardivement , entraîne bien plus vite la mort du malade. Quant à la stomatite et à la pharyngite pultacée, ainsi qu’à la phlébite adhésive, si tant est que ce soit une phlébite et non une simple conséquence de la coagulation du sang et de l’oblitération, elles tiennent également à la même cause générale, mais elles ont bien moins d’importance par rapport à la marche de la maladie. Nous avons vu que les épanchements séreux ou phlegmasiques n’étaient pas rares dans le voisinage des organes cancéreux; mais en outre il existe une prédisposition générale aux épanchements séreux dans les grandes cavités. Nous passons rapidement sur toutes ces altérations pour ne pas tomber dans des répétitions inutiles , vu que nous serons complet sur tous ces points dans la partie spéciale de cet ouvrage. Nous mentionnerons enfin la fréquence des tumeurs fibreuses de l’utérus dans les autopsies de femmes qui ont succombé aux localisations les plus diverses du cancer.
Il nous reste un dernier point sur lequel nous devons nous étendre un peu plus longuement : c’est la coexistence des tubercules pulmonaires et du cancer.
C'est dans l’école deYienne qu’on a le plus insisté sur cette espèce de loi d'exclusion entre diverses maladies , et qu’on a surtout formulé l'incompatibilité entre le tubercule et le cancer, incompatibilité signalée, du reste, déjà par Bayle. D’un côté, on se fondait sur l’observation directe; d'un autre côté, on y appliquait la théorie des crases en vertu de laquelle les maladies appartenaient à des constitutions diverses du sang, selon que la partie aqueuse, l’albumine ou la fibrine y dominaient, division arbitraire, du reste, et dans laquelle l’examen à l’œil nu avait seul fixé les termes de comparaison. D’après cette théorie qui a fait un certain bruit pendant plusieurs années en Allemagne, et qui est abandonnée aujourd'hui, on avait placé le tubercule dans la crase fibrineuse et le cancer dans la crase albumineuse, et comme ces deux crases ne devaient pas se rencontrer ensemble chez le même malade, les maladies qui en découlaient devaient s’exclure. Nous ne pouvons accepter ni le fait d observation ni l’explication , et nous ne réfuterons pas la théorie des crases, car nous n’avons pas l’habitude de combattre des ombres , qui n’ont pas même la chance d’être un jour des revenants. Quant à 1 observation, la nôtre est contraire à cette loi d’exclusion.
ALTÉRATIONS NON CANCÉREUSES CHEZ LES CANCÉREUX
Nous abandonnons volontiers la coexistence du tubercule avec le cancer dans la même tumeur, et nous avons même longuement exposé les caractères du tissu que nous appelons phymatoïde, et qui, ressemblant au tubercule, n’est cependant qu’une infiltration granuleuse ou graisseuse, avec ou sans mélange fibrineux, offrant parfois un certain degré de dessèchement, mais étant toujours et primitivement de nature cancéreuse, et il est certain que le cancer ne peut pas devenir tubercule en se détériorant. Nous avons eu soin, dans toutes nos recherches , de distinguer le tubercule ancien , crétacé , desséché pour ainsi dire, de l’affection tuberculeuse récente, se manifestant par des granulations grises ou jaunes, par du tubercule infiltré, cru ou ramolli, par des cavernes de date récente. Nous ne faisons nullement entrer en ligne de compte les tubercules anciens, car on sait aujourd’hui qu’on en trouve des traces dans toute espèce d’autopsie. Mais quant aux tubercules récents, nous n’allons évidemment pas trop loin, en disant qu’on en rencontre assez souvent dans les affections cancéreuses, pour que nous ne puissions pas admettre cette incompatibilité. En voici quelques exemples : sur 45 autopsies de cancer utérin, nous avons trouvé 13 fois des tubercules en général, dont 5 fois des tubercules évidemment anciens et guéris , 5 fois des tubercules de peu d’étendue et n’ayant pas les caractères certains de la date récente, mais 3 fois des tubercules récents d’une manière nullement douteuse. Sur 34 autopsies de cancer de sein , nous avons trouvé 2 fois des tubercules récents. Sur 9 autopsies de cancer de l’œsophage, nous avons vu 2 cas de tubercules tout à fait récents. Sur 57 cas de cancer de l’estomac, nous avons trouvé 5 fois les tubercules anciens et 5 fois les tubercules évidemment récents. Sur 13 autopsies de cancer des os, nous avons encore eu 2 cas de tubercules anciens et 2 cas de tubercules évidemment récents. Nous voyons donc ici la fréquence osciller entre un cinquième et un dix-septième, et nous arrivons à la somme totale de 15 cas de tubercules sur 173 autopsies, ce qui fait 8,16 pour 100, en éliminant les tubercules anciens. Mais en faisant encore une concession, en regardant cette fréquence plus grande comme dépendant de circonstances accidentelles, comme due à ce que nous avons recueilli la plupart de nos observations à Paris et dans les hôpitaux, où les tubercules sont très fréquents, nous n’irons certainement pas trop loin en établissant comme règle générale qu’une tuberculisation récente et , encore progressive se rencontre au moins dans un vingtième des i cas chez des cancéreux , car nos relevés fournissent même la proportion d’un douzième. Or, lorsqu’on tient compte du fait que l’af-
fection tuberculeuse est beaucoup plus fréquente pendant la jeunesse qu’à un âge plus avancé, qu’atteignant en moyenne un sixième des populations, ce sixième doit évidemment être réduit a un quinzième, un dix-huitième et même au delà, pour ceux qui dépassent 40 ans, époque à laquelle le cancer devient très fréquent; en tenant compte, disons-nous, de ces faits, les cancéreux nous paraissent tout aussi disposés à devenir tuberculeux que les individus du même âge qui ne sont pas atteints de cancer. Seulement il nous a semblé que les cancéreux devenaient bien plus facilement tuberculeux que les phthisiques ne deviennent cancéreux , cas en effet fort rare et dont nous n’avons point encore observé d’exemple.
§ V. De la fréquence comparative du cancer dans les divers organes.
11 va sans dire que nous ne parlerons ici que du cancer primitif. La science possède peu de bons matériaux sur cette grave question, parce qu’une statistique de ce genre n’a de valeur que lorsqu’elle est faite avec un soin extrême , et toujours en vue des proportions avec la mortalité générale et la mortalité cancéreuse en particulier. Nous communiquerons à ce sujet plus loin le résultat de nos propres observations ; mais nous déclarons dès à présent qu’il ne peut avoir aucune valeur statistique, vu qu’il a été fait en dehors de tout but statistique proprement dit, au moins par rapport à la question de la fréquence comparative dans les divers organes. Bien au contraire, nous avons cherché plutôt à recueillir de nombreuses observations sur les maladies cancéreuses rares et dont l’histoire anatomique et pathologique était encore obscure.
11 y a une statistique sur la fréquence comparative qui a été reproduite par beaucoup d’auteurs et qui a ébloui bien des observateurs par ses chiffres à la fois élevés et très divisés, répartis surtout sur des organes nombreux. Ce tableau se trouve dans l’ouvrage de M. Tanchou (1). Cette statistique, qui se rapporte à 9,118 cas, est tirée des registres de l’état civil du département de la Seine, de 1830 à 1840. Nous allons d’abord reproduire ce tableau, si souvent cité, pour indiquer ensuite les raisons pour lesquelles il n’a pas pour nous une grande Valeur dans la question de la fréquence comparative du cancer dans les divers organes.
(I) J. tanchou, Recherches sur le traitement médical des tumeurs du seia. Paris, 1844, p. 2o8 à 260.
FREQUENCE COMPARATIVE DU
cancer dans des organes.
Pour l'utérus 2996
L'estoruac 2303
Le sein , chez la femme. . 11 47
Le foie 578
Le rectum 221
Dans l'abdomen 188
Les intestins 146
La væssie 72
La face 71
Le mésentère 66
L’ovaire - . . 64
La langue 36
L’œil 24
La mâchoire 24
Le cerveau 22
Les testicules 21
Les lèvres 16
Le vagin 14
La rate 13
L’anus 13
L’œsophage 13
Le cou 13
La joue 12
Le nez 11
La bouche . 11
La cuisse 10
Le pénis 10
La jambe. 9
Le thorax 8
L’aisselle » • . B
La glande thyroïde 8
Le scrotum 7
La région inguinale. ... 7
Le poumon 7
Le côlon 7
La tête 6
Le cœur 6
Le bras 6
L’épiploon 5
La prostate. . 5
La mamelle, chez l’homme. 5
La main.. . 5
Total. . 8214
Report. . 8214
Le front 4
L’épaule 4
La gorge 4
L’oreille 4
Le pharynx 4
L’avant-bras 3
Les reins 3
Les parotides 3
Les amygdales 3
Le larynx 3
Le palais 3
La tempe 2
Le menton 2
Le dos 2
Le pancréas 2
La fosse iliaque 2
Le cæcum 2
La vulve 2
L’ombilic. 2
La hanche 2
Le crâne 1
Le cervelet ]
L’os ethmoïde 1
L’orbite 1
La rétine 1
L’apophyse mastoïde. ... 1
La nuque . . . -1
Le sternum 1
La plèvre 1
Le péritoine 1
Le jéjunum 1
L’iléon <1
L’urètre, chez la femme. . 1
Le périnée 1
L’omoplate 1
L’os des iles 1
Le bassin 1
Le sacrum . 1
La fesse 1
Cancers sans désignation d’organes 829
Total. , 9118
Lorsqu’on s’est occupé de statistique médicale , on sait qu’il est très difficile de fixer le diagnostic dans chaque cas particulier, et que cela ne se peut, lorsqu il s agit de statistique mortuaire , que si les autopsies ont été faites avec le plus grand soin. Or , dans les regis-
94 llISTOinE GÉNÉRALE DU CANCER .
très de l’état civil l'indication de la cause de la mort n’est, en aucune façon, basée sur l’autopsie. Comment distinguer, par exemple , si les 186 individus notés pour le cancer dans l’abdomen, les 66 poulie cancer du mésentère, les 64 pour le cancer de l'ovaire, les 22 pour le cancer du cerveau, étaient réellement atteints de cancer?
Si nous additionnons le chiffre des cancers superficiels de la peau ou des membranes muqueuses, accessibles à la vue, nous arrivons au chiffre de 251 , dans lequel évidemment la distinction entre le vrai cancer et le cancroïde n’a pas été établie. On sait qu’en outre on peut confondre dans tous les organes le cancer avec les maladies les plus diverses, lorsqu’on n’a pas des connaissances approfondies en anatomie pathologique en général, et en particulier en ce qui concerne le cancer. Or il est de la plus grande invraisemblance que les visiteurs des morts aient mis cette précision dans leur travail. L’auteur lui-même ne paraît pas même se faire une idée nette de ce que c’est que le cancer. En tout cas, il interprète, il accepte avec trop de légèreté les passages des auteurs anciens et les observations des modernes. Déjà dans la première page de l’introduction, nous lisons qu’Hérodotc rapporte qu’Atossa , fille de Cyrus et femme de Cambyse, fut guérie, sans opération, d’un cancer au sein parDémocède. J’ai recherché ce passage dans Hérodote. L’histoire n’entre dans aucun détail sur la maladie d’Atossa et la désigne sous le mot vague de (1). Or on sait très bien que ce mot signifie tout simplement grosseur, et qu’une grosseur peut être tout aussi bien un abcès , un engorgement inflammatoire, qu’une véritable tumeur, et comme le cancer n’était pas plus curable dans l’antiquité que de nos jours, la guérison de cette grosseur sans opération prouve clairement qu’il ne s'agissait nullement d’un cancer. L’auteur cite ensuite 89 cancers du sein guéris sans opération , et parmi les moyens curatifs il indique la gangrène, la carotte, le remède de Pissier, la métastase. Ces observations elles-mêmes devraient être mises entre les mains de tous les élèves pour leur apprendre de quelle manière il ne faut pas observer. Nous en citerons un échantillon. Nous trouvons. à la page 152 le titre d’une observation : Cancer ulcéré guéri par le suc gastrique. Cette observation se termine (page 154) en ces termes :
“ Peu de temps après , nous apprîmes que son cancer avait repris » sa progression et la fit bientôt périr. » La malade est donc morte
(i) Le n est que de nos jours qu’on a donné à ce mot la signification de tubercule en anatomie pathologique.