CHAPITRE V
Frerichs a fait de ce sujet une étude très-complète, et à laquelle je ferai de nombreux emprunts dans ce chapitre.
L'état gras du foie est une altération qui n'a pas, à proprement parler, de symptômes. L'étude en est donc à peu près exclusivement anatomique. 11 convient de distinguer d'abord la dégénérescence graisseuse de cet organe, de ce que l'on peut appeler sîmplement état gras ou adipeux du foie.
Dans ce dernier, qui peut n'être considéré que comme une exagération d'an état purement physiologique, la graisse se trouve enfermée dans les cellules elles-mêmes. Dans le premier, les cellules, imprégnées d'un plasma anomalement concentré, et atteintes dans leur nutrition, perdent toute leur activité fonctionnelle (2) et leur forme elle-même. Ainsi, dans un cas la structure propre du foie n'est point précisément altérée ; seulement la graisse s'est accumulée dans un de ses éléments normaux : ceci appartient particulièrement aux états gras généraux du foie. Dans l'autre, la graisse vient prendre la place des éléments eux-mêmes du foie, dispa-
(î) Compendiam de médecine pratique^ t. IV, p. 84. (2) Frerichs, loc, cit., p. 239.
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rus et comme étouffés par elle : ceci répond aux dégénérescences ou aux amas graisseux partiels du foie.
Le foie, comme les autres organes, renferme à Tétat normal une proportion variable de graisse. Gela dépend de la quantité des substances grasses qui l'abordent, et du degré d'activité qu'il possède. Il ne parait pas que les vaisseaux du foie se laissent facilement traverser par la graisse (4). Celle-ci est donc exposée à s'y accumuler lorsqu'elle s'y présente en proportion considérable, ce qui peut arriver sous l'influence du régime diététique : ainsi une alimentation riche en graisse, laquelle arrive ainsi directement au foie, ou riche en hydrocarbures, et dans ce cas la graisse se formerait dans le sang et ne s'accumulerait dans le foie qu'après avoir envahi le tissu cellulaire du reste du corps (LerebouUel). Suivant M» Cl. Bernard, le sucre qui se porte directement des organes digestifs dans le foie s'y transformerait en graisse (2).
Mais ici, comme dans toutes les questions relatives à la nutrition, le problème est double : il ne sufût pas de considérer les principes qui abordent nos organes, mais il faut tenir compte également des conditions des organes qui les reçoivent. La graisse apportée dans le foie concourt sans doute pour une partie à la formation de la bile, tandis que le reste repasse en nature dans le sang. Mais il est nécessaire pour cela que le foie possède un degré ou normal, ou même plus considérable encore, d'activité circulatoire et d'activité sécrétante, ou mieux élaborante. Que cette double activité se trouve amoindrie, elle ne suffira pas à débarrasser le foie de la graisse qui l'aborde en quantité normale ; qu'elle ne s'élève pas d'une manière proportionnée, et elle ne suffira pas à le débarrasser de la quantité exagérée de graisse qui y sera arrivée par suite de certaines alimentations, ou se sera formée dans le sang. C'est ainsi que l'inaction physique, intellectuelle et affective tend à accumuler de la graisse dans nos organes, et dans le foie sans doute comme dans les autres ; c'est ainsi sans doute que le foie tend à devenir gras dans un grand nombre de cachexies.
Cependant il faut admettre encore que, ainsi que pour toutes les altérations pathologiques, une certaine disposition particulière doit présider à ces infiUrcUions graisseuses du foie, comme Prerichs propose d'appeler l'état gras proprement dit, sans destruction des cellules. En effet, l'activité du foie peut s'amoindrir singulièrement sans qu'il passe à l'état gras : rien ne donne lieu de penser qu'il en arrive ainsi dans ces états que les Anglais appellent tarpid liver, expression dont ils abusent certainement, mais qui n'en correspond pas moins quelquefois à une inactivité très-complète et prolongée de cet organe. Dans l'atrophie du foie, on rencontre bien dans le parenchyme hépatique des éléments graisseux inusités : et M. Andral a depuis longtemps exprimé que la dégénérescence graisseuse (l'état gras) du foie pouvait bien ne survenir, chez les phthisiques, que a parce que la nutrition de cet organe est devenue moins active, hypo-
(1) Lereboullet, Mémoire sur la structure intime, du foie, Paris, 18Ô3.
(2) Cl. Bernard, Leçons de physiologie expérimentale ^ 1865, p. 149,
thèse qui se déduit d'une grande loi de Téconomie, en vertu de laquelle toutes les fois qu'un organe tend k s'atrophier, une matière grasse vient à se sécréter autour de cet organe ou à la place môme de ses molécules (1)9. Mais l'atrophie n'est nullement l'état gras du foie, et ces deux états ne sauraient être confondus ensemble.
Telle est l'idée générale qu'il me parait permiS de se faire de l'accumulation des principes graisseux dans le foie, laquelle ne peut se comprendre qu'en partant du point de vue physiologique. Je décrirai maintenant l'état gras du foie ( infiltration graisseuse de Frerichs), et la dégénérescence graisseuse de cet organe,
Vétat gj'cts du foie occupe toujours la totalité de l'organe. Celui-ci est le plus souvent augmenté de volume, rarement à un haut degré. Cepen^ dant M. Louis a rencontré dans deux cas le foie doublé de volume, et Robert a vu, chez une femme non phthisique, morte des suites d'une carie vertébrale qui l'avait tenue au lit pendant deux ans, un foie gras énorme, atteignant à droite la fosse iliaque, à gauche l'hypochondre et la rate qu'il recouvrait ; son poids était de 3 kilos et demi (2). Le foie gras est rarement diminué de volume. Dans tous les cas, ses bords sont en général remarquablement épaissis. Sa couleur est pâlie, surtout dans les parties qui paraissent renfermer le plus de graisse. Il est de couleur jaune-rougeâtre terne, feuille-morte ; cependant des colorations rougeâtres ou brunâtres s'y dessinent, entourées de parties plus pâles, suivant que la graisse s'est accumulée inégalement. Sa consistance est amoindrie, mollasse, conservant l'empreinte du doigt, et fournissant au palper une sensation particulière et facilement reconnaissable. 11 est friable et se déchire aisément. Le scalpel qui le tranche, les doigts qui y pénètrent, se recouvrent d'an liquide gras et huileux, graissant le papier et brûlant alors comme de l'huile à la flamme d'une bougie.
La dégénére$cence graisteme du foie, qui a été beaucoup moins étudiée, et sans doute moins souvent reconnue, est toujours partielle. Elle est ainsi décrite par Frerichs : On trouve des dépôts isolés dans des foies atrophiés ; ils coïncident aussi avec la cirrhose, où il n'est pas rare de voir une partie et même la moitié de chacun des lobules envahie par la dégénérescence graisseuse, tandis que l'autre moitié reste intacte; autour des nodosités cancéreuses, des foyers inflammatoires, etc. Il arrive souvent qu'à la surface de la glande, paraissant d'ailleurs saine, on aperçoit des taches pâles, irrégulières, ayant 1/2 à 2 pouces d'étendue, qui en quelques points pénètrent à plusieurs lignes de profondeur dans le parenchyme où elles se terminent par des contours nettement arrêtés. Dans ces endroits, quelquefois les cellules hépatiques sont pâles, mais parfaitement normales, souvent au contraire elles sont pleines de graisse (3). M. Gogué a présenté à la Société anatomique un foie présentant des taches jaunâtres, comme
(i) Andral, Ànaiomie pathologique, L II, p. 598.
(2) Robert, Bulletins de la Société anatomique^ U U, p. 71,
(3) Frericbf, loc. cit., p. 238.
infiltrées dans la substance hépatique, ressemblant à des masses jaunâtres situées au centre de ganglions bronchiques très-volumineux chez le même sujet. Cette altération avait été prise pour de la matière encéphalo!de : mais l'examen microscopique montra qu'il ne s'agissait que de simples amas graisseux (1).
On a cru pendant lon^emps que l'état gras du foie se montrait à peu près exclusivement chez les phthisiques. M. Louis avait trouvé que, sur 127 phthisiques, Ul avaient le foie gras; et que sur U9 foies gras, Ul appartenaient à des phthisiques. On attribuait spécialement cette altération au trouble de la respiration, et à l'oxydation incomplète des graisses et des hydrocarbures. Cependant on ne la rencontrait guère dans les autres maladies de l'appareil respiratoire où la respiration est le plus gênée, ainsi dans l'emphysème ; et l'on sait aujourd'hui que l'état gras du foie se rencontre dans un grand nombre de cachexies, autres que la tuberculeuse, ainsi chez des femmes affectées de cancer utérin. C'est que, comme le fait justement remarquer Frerichs, l'emploi du microscope permet de distinguer la présence de la graisse dans le foie, dans des cas où le défaut de caractères très-manifestes la laissaient méconnaître autrefois.
Suivant cet auteur, après la tuberculisation pulmonaire, c'est la dyscrasie ébrieuse et la syphilis constitutionnelle qui fournissent le plus grand nombre d'exemples de cette altération. On l'a rencontrée maintes fois dans la maladie de Bright, à la suite des fièvres intermittentes et des états morbides qui en dérivent, dans le marasme sénile, très-rarement dans le diabète (2). D'après des faits relevés dans les Bulletins de la Société anaiomiquey la coïncidence de l'état gras du foie avec le cancer me parait plus fréquente que ne l'indique le savant médecin allemand.
L'état gras du foie est une altération qui parait se développer très-graduellement, qui se tient longtemps sur la limite d'un état physiologique simplement exagéré, qui ne développe ni douleurs ni perturbations accidentelles dans l'organe qui en est le siège. Il n'est donc point de symptômes que Ton puisse y rattacher directement.
En réalité, l'abord du sang dans le foie d'une part, et la production de la bile de l'autre, sont amoindris : il peut en résulter quelques phénomènes en rapport avec l'embarras de la circulation abdominale et aussi avec une production de bile insuffisante. Mais on comprend combien ces phénomènes doivent être peu 'caractérisés, surtout si l'on songe que l'état du foie qui les occasionne n'acquiert généralement d'importance que dans des cas où la santé est gravement compromise d'ailleurs.
La seule circonstance qui puisse mettre sur la voie de l'état gras du foie est l'augmentation de volume de cet organe, générale et sans douleur, dans les cas où l'on sait qu'il se développe le plus fréquemment : ainsi la phthisie pulmonaire, la dyspepsie ébrieuse, peut-être la syphilis ; et, suivant la remarque de Frerichs^ plutôt l'abaissement, la chute du foie^
(1) Go^é, Bulletins de la Société anatomique, t. XXI, p. 235.
(2) Frerichs, loc. cit., p. 250.