‹ Traité pratique des maladies de l'oeil [electronic resource]Chapitre 129 sur 251 · XII · texte numérisé non relu

XII

MALADIES DE LA CAPSULE DE L'OEIL

fréquentes. M. Wharlon Jones en a publié un cas (1) et M. de Graefe un autre, dont voici l'observation :

Obs.62.— Épanchement sanguin dans l'orbiteCî). — Un ouvrier, âgé de 49 ans, vint consulter l'auteur pour une diplopie qui était survenue subitement, quatre jours auparavant. Même en l'examinant superficiellement, on était frappé de l'expression étrange de l'œil gauche, qui ne suivait qu'imparfaitement la direction du regard dans les mou- > vements latéraux, de sorte que son axe visuel se trouvait tantôt dans un étal de convergence anormale, tantôt dans un état de divergence avec l'œil droit.

La diplopie binoculaire, dépendant de cette disposition irrégulière de l'axe visuel gauche, offrait une manière d'être très différente, selon la position des objets. Quand l'objet était placé à droite, il y avait diplopie croisée; à mesure qu'il se rapprochait de la ligne médiane, les images paraissaient converger davanlage, et il y avait un certain espace, correspondant à la position de l'objet en ligne droite, où la vision redevenait simple, si ce n'est que l'image de l'œil gauche était en même temps située un peu au- . dessous de l'image de l'œil droit. L'auteur crut devoir rattacher les différents phénomènes que présentait cette aberration de la vue à une paralysie presque complète des muscles droits interne et externe.

Les mouvements de la pupille étaient normaux, mais la vision était fortement altérée, de sorte que le malade ne pouvait, de l'œil gauche, distinguer qu'un très gros caractère; cependant l'examen opblhalmoscopique ne fit rien reconnaître d'anormal dans les milieux réfringents ou dans les membranes internes, et les lunettes ne purent faire découvrir aucun dérangement dans les phénomènes de l'accommodation. En conséquence, on put rattacher cette amblyopie à une paralysie incomplète du nerf optique, et considérer l'affection dans son ensemble, comme une paralysie complète du muscle droit inférieur, du muscle droit supérieur el du muscle oblique supérieur, et comme une paralysie incomplète du muscle droit interne, du muscle droit externe et du nerf optique; l'altération fonctionnelle s'étendait aussi aux quatre nerfs, oculo-moleur, pathétique, moteur externe el optique.

A cause de l'absence de symptômes cérébraux auxquels on puisse rapporter cette affection, on doit en placer le siège dans la cavité orbitaire, el il esl très rationnel, puisqu'elle est survenue subitement el peu de temps après un travail pénible, dans lequel le malade était exposé à l'ardeur du feu, et ensuite, à cause de l'absence de symptômes inflammatoires, de la considérer comme due à un épanchement sanguin placé en arrière du globe, el déterminant la compression des nerfs indiqués plus haut. La nature de la douleur semblait d'ailleurs militer en faveur de cette opinion. Sous l'ii'fluence du repos de l'organe malade, des émissions sanguines générales el locales, des purgatifs, etc., la douleur déterminée par la compression diminua au boni de deux jours, el disparut bientôt totalement, ainsi que la forte proéminence de l'œil gauche, il n'était pas sans intérêt, pendant les quinze jours que dura le traitement, de voir comment les différentes parties reprenaient leurs fondions normales. Ce fut d'abord le nerf optique qui récupéra ses fondions, de sorte qu'au bout de six jours à peine, la vision avait repris presque toute sa netteté. La faculté de se mouvoir en dedans et en dehors commença alors à reparaître graduellement, et le muscle droit supérieur jouit nussi d'une certaine mobilité. Quand celte dernière fonction fui complètement rétablie, la diplopie en haut disparut entièrement el n'exista plus que pour les objets placés de côté. Les épanchements sanguins dans l'orbite paraissent devoir se rencontrer très rarement, à cause de la pression uniforme que le globe, retenu par les muscles, exerce sur les vaisseaux, et cetle raison suffirait peut-être pour infirmer le diagnostic qui a clé porté dans le cas actuel. Cependant la courte durée des symptômes et la guérison qui a probablement eu lieu spontanément doivent faire considérer ce diagnostic comme le plus vraisemblable.

Des épanchements de sang surviennent très fréquemment à la stiile des plaies pénétrantes de l'orbite et y donnent lieu à l'exophtlial-

(1) British Med. Journ. 18G3, May 2, p. 485.

{->) Archiv fur Opbth. 1884, 15. I, Abih. 1, S. 424.

ÉPANCIIE.MF.NT DE SANG DANS LE TISSU CELLULAIRE DE l'oRDITE. 155

imos : il est prudenl, en semblables circonstances, de donner issue au «sang épanché et d'extraire les caillots, soit par des injections, soit autrement. Canon du Villards a observé plusieurs cas de cet accident, dont il a donné la relation dans les observations qui suivent : (1)

Obs.GS. — Le docteur M... M..., mû par un sentiment de curiosité inconsidéré, se rmil à su fenêtre, le 29 juillet 1830, rue Saint-Anne, à Paris, au moment où le peuple r ripostait par une vive fusillade au feu bien nourri des Suisses retranchés dans les maisons de la rueSatnt-Nicaise; il reçut a l'oeil droit une balle de mousquet; ce projectile ; pénétra à travers la commissure externe, rompit l'articulation des os maxillaire et corronal. et sortit parla tempe sans blesser le bulbe. Le blessé ne perdit pas connaissance tel pas une goutte de sang. Les hommes de l'art qui lui donnèrent les premiers soins inotèrenl que le bulbe était sain. M... était mon ami, mais je ne pus le voir que le soir, î parce que j'étais occupé à l'ambulance du quai de Gèvres et enfermé dans un triple rang ide barricades. A mon arrivée, je constatai un commencement d'exophlbalmos qui, dans I la nuit, arriva à son summum; je proposai à mes confrères de débrider largement la plaie, ; pour évacuer le caillot sanguin qui portait l'œil en avant; mais le blessé, très pusillanime • et n'éprouvant pas de douleur, se refusa obstinément à cette opération. J'eus beau lui dire qu'il se formerait un phlegmon qui compromettrait son œil, qui lui occasionnerait des accidents graves, tout fut inutile. Deux jours après, ma prédiction se réalisait : un i énorme phlegmon, accompagné de douleurs horribles et de phénomènes cérébraux, se i manifesta, et l'œil se fondit au milieu d'une suppuration abondante, entraînant des fraginienls osseux et d'énormes caillots sanguins.

Obs.64. — Monsieur le chevalier de P..., du canton des Grisons, capitaine dans le régii mentsuisse, retranché à la caserne de Babylone, à Paris, recula l'attaque de cette caserne

un coup de feu qui pénétra à la commissure externe de l'œil gauche, brisa cette partie i de l'orbite et alla sortir à la tempe du même côté. Il resta sans connaissance sur le coup, i el lorsqu'il fui revenu à lui, il se fil conduire chez sa femme, rue Plumet, où il se rendit ; à pied. Le docteur Colombat, de l'Isère, lui donna les premiers soins : l'œil était sain, : sans aucune ecchymose, et jouissait de la vue ; les paupières étaient ecebymosées el lé- ! gèrement gonflées. Dans la nuit, il se fil un épanchemenl sanguin considérable au fond i de l'orbite. Le 30 juillet, je le vis à quatre heures du matin, rexophlhalmos élait à son

comble; je fis pressentir au malade la nécessité d'un large débridemenl,qui permît d'évai cuer le sang épanché, et de vérifier s'il existait des corps étrangers. Il y consentit im- ; médialemenl. Après avoir débridé largement en haut et en bas, j'introduisis une sonde i de femme qui rencontra un corps dur, irrégulier, sur lequel je portai immédiatement des l pinces à pansement qui ramenèrent un carré d'imprimerie el une petite esquille ; avec le i doigt, j'extrayai un grand nombre de caillots; des injections d'eau tiède firent sortir le

reste, el l'œil rentra dans l'orbite. La plaie suivit la marche ordinaire et se cicatrisa rapit dément sans difformité appréciable. M. de P... commande aujourd'hui un régiment : suisse au service de S. M. le roi de Naples.

Obs. 65. — N. N., caporal dans un régimenl d'infanterie de la garnison de Paris, reçut, . à la caserne des Céleslins, un coup de feu au moment où il mettait lui-même eu joue. La

balle pénétra vers l'occiput et, longeant cet os de même que le temporal, alla sortir ù la i commissure externe de l'œil droit, sans blesser l'œil, mais en éraillant l'articulation de I l'apophyse coronaire externe avec le maxillaire; l'œil était sain, mais chassé en dehors : parmi épanchemenl sanguin irès considérable. Lisfranc, contrairement à ses doctrines

habituelles, jugea le débridement nécessaire; il y procéda au moment même el donna ' issue à une grande quantité de sang coagulé, ce qui permit la rentrée de l'œil dans sa

cavité. La guérison rut prompte et rapide sans difformité.

(t) Annales d'Ocalistfque, 1858,1. XL, p. 116 — En mm que ploies dePorbile, ces cas auraient peut être été mieux placés dans le clinpitre premier; on les a mis ici à cause du symptôme « épanchement de sang dont ils sont accompagnés, cl qui y donne une physionomie particulière.

MALADIES DE LA CAPSULE DE L'OEIL

Obs. 66. — M. X..., notaire des environs de la ville de Chartres, reçut en duel, au bois de Boulogne, une balle qui pénétra au grand angle de l'œil droit, traversa l'orbite droite et alla sortir à la hauteur du pavillon de l'oreille gauche. Le blessé tomba sans connaissance sur le coup et je le crus mort. Porté dans la maison du garde forestier, il fut saigné et reprit ses sens. 11 ne sortit que quelques gouttes de sang par la plaie située au-dessus de l'oreille gauche ; mais, par contre, il se fil un épanchemenl considérable de sang dans l'orbite. L'œil chassé de sa cavité se trouvait au milieu d'un vaste bourrelet ecchymotique, qui le sertissait de toutes parts. Je lis appeler en consultation Lisfranc, qui déclara, ainsi que moi, qu'il était urgent d'évacuer le sang renfermé dans la cavité orbilaire. Cette opération fut pratiquée par moi, séance tenante, et l'évacuation d'une grande quantité de sang caillebotté permit à l'œil de rentrer dans- sa place. Pendant longtemps, il sortit par l'ouverture sus-auriculaire gauche et par les narines une suppuration abondante qui se tarit peu à peu, et l'on obtint une guérison absolue en moins de deux mois.

SECTION III

INFLAMMATION PHLEGMONEUSE DU TISSU CELLULAIRE DE L'ORBITE (l). (p. U\.)

1. Les abcès de l'orbite ont souvent une haute gravité, puisqu'ils peuvent donner lieu à la mort par suite de pyohémie. La particularité saillante en est l'inflammalion de tout le tissu cellulaire de l'orbile; la thrombose s'étend des veines ophlhalmiques au sinus caverneux, aux sinus circulaire, pétreux et latéral de l'un ou de l'autre côté et, finalement, par la veine jugulaire, jusqu'au troue innominé. Fréquemment alors, l'orbile du côté opposé s'affecte sympathiquement.

Obs. 67 .—Abcès aigu succédant àun coupCî). — ...âgéde27 ans,reçulun coup violent sur l'œilel la tempe du côté droit; il y eut, comme conséquence immédiate, une ecchymose et un gonflement des paupières. Les trois jours suivants, il vomit à plusieurs reprises. Le quatrième jour, le gonflement des paupières augmenta, et il éprouva de vives douleurs dans la partie postérieure de l'œil, dans le sourcil et dans le derrière de la tète. Le cinquième jour, M octobre 1862, on l'amena au Royal London Ophlhalmic Eospital. Il y avait une forte ecchymose et un gonflement œdémateux des paupières : en écartant celles-ci, on apercevait que l'œil était saillant. La pupille était mobile, et la vue ne paraissait pas altérée. La douleur était moins intense qu'au début. Le malade était assoupi et lourd : il était, en un mol, dans une demi-stupeur ; mais lorsqu'on lui parlait vivement, il répondait sensément. Son pouls ne battait que 56 fois à la minute. Il avait des frissons. Les symptômes indiquaient une exlravasalion de sang dans le fond de l'orbite(peul-êlreaussl une fracture), suivie d'abcès. On plaça sur les paupières gonflées et la tempe un sac de caoutchouc rempli de glace, et l'on administra un sel purgatif actif.— 24 oclobre. La douleur et le gonflement des paupières sont moindres. Pouls encore à 56. — 26. Pas de douleur dans l'orbite et le front, une légère douleur seulement dans l'occiput. Moins assoupi. La rougeur et le gonflement de la conjonctive ont disparu. Pouls à 60. —29. Pouls à 80.

(1) Voir une observation de M. de Gracfe : Décollement rétinien consécutif à un abcès rétrobulbaire. Recollement de la rétine et rétablissement de ses fonctions après l'ouverture di l abcùs (Klin. Monatsb. 18G5, B. I.S.49, cl Ann. d'Ocul. 1863, t. XLlX,p 2U). Leçon pratique suivie de nombreuses cl intéressantes remarques — Voir aussi : Observation d'abcès de l'orbite par l'action du froid, par Duscu (Sur la thrombose des sinus cérébraux, p. 97, Irad. par Whitley pour la New Sydenbam Society, 1SGI, Vol. XI); on y trouve aussi un autre cas, ;ï la suite de plaie de léle, p. 120; tous deux furent suivis de mort.

(2) Hulkis. Opbth. Hosp. Rep. 18G5, Vol. IV, p. 88.

Page 1