QUESTIONS
I. Après avoir constaté l'état des élèves de l'institution nationale des Sourds-muets traités par le docteur Blanchet, examiner si, parmi les élèves qui entrent chaque année dans l'établissement, il ne s'en trouve pas un certain nombre, ainsi que le signale ce chirurgien, qui, par suite du traitement qu'il a imaginé, seraient susceptibles de guérison ou d'amélioration, et pourraient arriver à saisir la parole directement par l'oreille, ou par l'intermédiaire d'instruments acoustiques, ou par d'autres moyens.
II. Si d'autres élèves n'ont pas conservé l'usage de la parole, et ne seraient pas susceptibles d'acquérir la faculté de lire sur les lèvres, quoiqu'ils soient atteints d'une surdité incurable.
III. Examiner si les élèves de cette dernière catégorie ne pourraient pas recevoir quelque notion du son par les nerfs de la sensibi-
RÉPONSES DE i/aCADÉMIE.
I. Parmi les élèves entrant chaque année à l'établissement, il s'en trouve généralement un certain nombre qui paraissent susceptibles d'amélioration, et qu'il importe de soumettre à un traitement spécial ; mais l'expérience n'a pas encore appris s'ils sont susceptibles de guérison complète.
II. La possibilité de lire sur les lèvres est une faculté commune à tous les sourds-muets, et sert de fondement à l'instruction de ces infortunés dans les écoles allemandes, et à Paris dans divers établissements.
III. Les mouvements vibratoires des corps qui constituent la condition physique de la notion du son chez les sujets possédant le sens
(1) Kramer, p. 462.
(2) Loc. cit., p. 42.
lilé générale , comme l'indique de l'ouïe, ne peuvent jamais don- M. Blanchet (1). ner une telle notion aux sujets
privés de ce sens.
Mais, ainsi qu'il est généralement connu en physiologie et en pathologie, ces mouvements vibratoires produisent sur les organes de la sensibilité tactile une impression et une notion spéciales que les sourds -muets peuvent mettre à profit dans un certain nombre de circonstances.
Ce moyen d'instruction a été proposé et se pratiquait antérieurement aux recherches du docteur Blanchet sur ce sujet.
ÏV. La commission voudra bien IV. Les élèves de la première faire connaître également si, il y catégorie, c'est-à-dire ceux qui aurait avantage à ce que, suivant peuvent encore entendre, doivent le vœu exprimé par ce chirurgien, être séparés des autres sourdsmuets, et il y aurait un inconvénient réel à les réunir dans des classes communes. Il en est surtout ainsi de ceux qui, ayant entendu et parlé dans leur enfance, auraient ensuite été frappés de surdi-mutité.
Quant à ceux qui n'entendent en aucune façon et ne peuvent que lire la parole sur les lèvres, l'expérience n'a pas encore décidé suffisamment entre la méthode française ou l'éducation par la mimique et la méthode allemande ou l'éducation par la parole.
V. Enfin, elle exprimera un avis V. Quant au succès à espérer sur l'opinion de M. Blanchet, qui du traitement de l'instruction au assure que les élèves soumis à ce moyen du développement gradué mode particulier d'instruction et et successif de l'ouïe et de la part un traitement approprié pour- rôle, des exercices d'acoustique et
les élèves composant les deux catégories ci-dessus désignées, les uns pour retirer plus de bénéfice du traitement, les autres pour développer leur faculté d'articuler et de lire sur les lèvres, fussent appelés à recevoir une éducation spéciale donnée exclusivement par des professeurs parlants, qui les exerceraient plusieurs heures par jour à l'usage de la parole.
(I) C'est là une erreur que M. le professeur liérard a réfutée [Bulletin de l'Académie de médecine, t. XVIII, p. Wt).
raient rentrer à la fin de leurs cours d'étude dans la société, avec la faculté de communiquer à l'aide du langage articulé.
de langage articulé pour les élèves de la première catégorie, l'Académie s'en réfère à ce qui a été dit plus haut (conclusion première).
Pour ce qui a trait aux catégories, elle redit encore que l'expérience n'a pas suffisamment décidé à cet égard.
CONCLUSIONS SUPPLEMENTAIRES.
VI. M. le ministre remarquera que, dans ses réponses, l'Académie n a pas parlé du traitement chirurgical, ni des méthodes de M. Blanchet. Ce médecin n'a fait que mettre en usage des méthodes thérapeutiques connues avant lui.
VII. L'Académie est d'avis qu'il serait utile, pour résoudre les questions pendantes entre les diverses méthodes de traitement de surdi-mutité, et pour imprimer, au besoin, une direction nouvelle à l'éducation des sourds-muets, de créer près de l'Institution impériale un conseil de perfectionnement analogue à celui qui a été attaché l'école polytechnique.
La question, comme on vient de le voir, est loin d'être résolue. Elle reste encore à l'étude.
Dans un mémoire tout récent, et d'ailleurs très-remarquable (1), Wilde formule ainsi son jugement sur ce sujet :
Après avoir consacré une longue dissertation à démontrer les eftorts considérables qui ont été faits dans toutes les parties du monde pour l'éducation des sourds-muets, l'auteur arrive à conclure, que le meilleur mode d'éducation est :
1° Le langage des signes, la mimique et la dactylologie ;
2° La lecture sur les lèvres doit aussi venir en aide;
3° Quant au langage articulé, il présente des difficultés invincibles, et après en avoir essayé l'application en Angleterre, on a dû y renoncer.
(l) Practical observations on aurai surgerxj^ on the physical, moral, and social condition of the deaf and dumb.
« — Nous entendons chaque jour demander : Un sourdce muet est-il guérissable? A cette grave question, je ne crains « point de répondre par la négative. J'ose même affirmer qu'on « n'a jamais pu faire entendre un sourd-muet, excepté par mi- « racle (1). Je pense aussi que les sourds-muets de naissance, et a ceux qui ont perdu l'ouïe en bas âge, doivent être placés dans « la même catégorie. Cependant, si un enfant a parlé dans ses « premières années, il faut chercher à tirer parti de ce qui peut « lui rester de parole articulée ; — si faible que soit le résultat « obtenu, on devra le considérer comme très-avantageux. »
Du reste, chacun peut lire, dans Itard, les moyens variés qu'il ne cessa de mettre en usage pendant plus de trente ans d'efforts soutenus, et c'est là que l'on pourra se convaincre de l'inanité de toutes les tentatives et du découragement profond qui s'était emparé du célèbre médecin des sourds-muets, vers la fin de sa longue et pénible carrière. Toutefois, malgré tant de fatigues et de luttes infructueuses pour enseigner la parole à ses chers sourds-muets, Itard ne veut point encore désespérer de l'avenir, et nous le voyons fonder, par son testament, une classe spéciale $ articulation réservée aux élèves de dernière année. Malheureusement, les espérances que le généreux fondateur avait conçues en mourant ne se sont point réalisées, et le langage des signes a prévalu.
Je ne m'étendrai pas davantage sur une question controversée longuement, il y a deux années à peine, au sein de l'Académie impériale de médecine, et pendant près de trois mois.
Si les discours prononcés dans cette circonstance mémorable n'ont point porté la conviction dans tous les esprits avec cette vigueur et cette netteté qui n'appartiennent qu'aux paroles de certains hommes convaincus et tout à fait identifiés avec le sujet,
J) Toutes les histoires dont le public et les académies ont été émerveillés, il y a une trentaine, d'années, n'ont pu soutenir l'épreuve du temps. — Aucun de ces petits souris-muets 'l';ii leuri des plus intelligente), picsentés comme guéris, et dans i.i mémoire desquels on avait fait entrer i grand'peine quelques mois simples et faciles à émettre, n'a réalisé '»•< espérances que leurs instituteurs ava ent fondées sur eux.— Tous, ?ans ex même Honoré Trézel, dont on a lait grand bruit, ..ut perdu, eu grandissant, If peu d'articulations qu'on avait eu tant de mil a leur apprendre. — Ils lisent but les lèfrès, et voilà tout.
il faut cependant avouer que quelques-unes de ces improvisations nous ont étrangement surpris.
En résumé :
Le traitement médical de la surdi-mutité doit, avant tout, prendre en considération la distinction importante que j'ai établie dans le cours de ce travail :
1° L'enfant, avant d'être sourd-muet, a-t-il entendu, a-t-il parlé?
Si l'on acquiert la conviction que l'enfant a entendu et parlé avant d'être atteint de la maladie qui Ta privé de l'ouïe, un traitement médical devra être institué contre la lésion morbide (de l'oreille externe ou moyenne) qui a causé la cophose. Les observations déjà citées prouvent suffisamment que, dans ces cas, tout espoir n'est pas perdu ; car les enfants qui font le sujet de ces deux observations ont été guéris de leur surdité et de leur mutisme. Et le mémoire que j'ai adressé à l'Institut, en février 1856, est une nouvelle preuve de cette proposition.
Je vais en donner un court extrait :
Je désire soumettre à l'attention de l'Académie quelques observations relatives à deux sourds et deux sourds-muets, traités avec un véritable succès, par ma mélhode des injections potassiques dans l'oreille moyenne :
J'ai déjà exposé cette méthode, dans le mémoire de la surdité nerveuse, communiqué à l'Académie en juin dernier; je ne parlerai que de son application aux malades actuels : cette méthode n'est du reste que la conséquence pratique de mes recherches d'anatomie pathologiques, encouragées par l'Académie, dans la séance de janvier 1855.
Parmi les nombreux malades que j'ai traités depuis plusieurs années, par cette méthode, publiquement à mon dispensaire et en présence des élèves qui fréquentent mes leçons, je crois devoir surtout faire remarquer ceux-ci à l'Académie :
Il s'agit de deux sourds et deux sourds-muets ; des deux sourds, l'un, enfant de sept ans, avait perdu l'ouïe à la suite de la rougeole et en bas âge; l'autre, homme de cinquante ans, à la suite de maux de tête: ils ont été traités par les injections de potasse caustique.
Les deux petits sourds-muets, âgés l'un de six ans, l'autre de trois, avaient perdu l'ouïe, presque au berceau, pendant une affection fébrile (probablement une fièvre grave).
Le premier a été mis en traitement au mois de juin dernier. A cette
époque il était complètement sourd et muet ; sa figure portait alors l'empreinte de l'imbécillité la plus marquée; c'est à peine s'il pouvait prononcer papa, et d'une voix rauque, gutturale, impossible à décrire. — Cet enfant a reçu, pendant six mois, dix-huit injections de potasse caustique étendue; l'ouïe ne s'est développée que d'un côté, bien manifestement (l'oreille droite) , — l'autre oreille a entendu la montre, — mais depuis ces temps froids, nous avons perdu une partie de l'amélioration. Du reste, cet enfant, qui ne connaissait même pas ses lettres, a pu les apprendre, non par les signes (il n'en connaît pas un), mais par l'oreille, ce qui est bien autrement important. J'espère qu'avec de nouveaux soins, nous obtiendrons un résultat aussi satisfaisant que possible, et l'Académie en sera informée.
L'autre, petite fille de trois ans, et confiée à mes soins depuis quinze jours seulement, a reçu deux injections potassiques : elle entend déjà la montre d'un côté et commence à articuler les lettres de l'alphabet nettement. — Je dois faire remarquer que ces deux enfants ont été traités, sans aucuneamélioration, par la méthode de M. Blanchet, qui consiste en divers exercices de musique au moyen de l'orgue.
2° Mais si l'enfant n'a jamais donné aucun signe d'audition., il n'y a réellement d'autre ressource que l'enseignement par la dactylologie, la mimique et la lecture sur les lèvres : et encore ne doit-il pas être idiot. Car personne ne croira que ces pauvres sourds-muets puissent acquérir la notion du son par les nerfs de la sensibilité générale, ainsi que le docteur Blanchet n'a pas craint de le dire en pleine Académie.
Malheureusement, cette proposition n'est pas nouvelle, et encore ce n'est, à vrai dire, que la reproduction d'une vieille erreur qui renaît et meurt sans cesse.
En effet, Péreire avait dit (1) : « Les sourds-muets, nouveau sujet de surprise peut-être, perçoivent la parole par le tact. » On le voit clairement, le docteur Blanchet n'a encore rien inventé sur ce point, et M. le professeur Bérard a bien pris une peine inutile en le réfutant sérieusement.
C. Traitement pédagogique ou éducation des sourds-muets de la deuxième classe.
Je me suis déjà étendu sur cette question dans les dévelop-
(1) Loc.cit.,p.283.
pements historiques qu'on a dû lire plus haut : je serai donc bref dans ce qui me reste à dire :
Fig. 2b. — Dactylologie française.
Pierre Ponce et J. R. Péreire s'étaient, il est vrai, exercés
des premiers dans l'éducation toute philosophique des sourdsmuets, et les succès qu'ils y obtinrent émerveillèrent leurs contemporains. Mais comme je l'ai déjà dit, Péreire et le père Ponce,
Fie. 20. — Dactylologie anglaise.
cachant soigneusement leur méthode, en avaienl emporté le secret au tombeau. Tel était l'état de la question, quand l'ai.! l'Épée entra dans la carrière : et nous devons avouer avec [tard,
i>0 6 DES SOURDS-MUETS.
que si bien avant l'abbé de 1 Épée, d'heureux efforts avaient été tentés pour l'éducation dequelques sourds-muets, rien n'avait été fait pour l'art de les instruire; et cet art est en entier de son invention. Son digne successeur, l'abbé Sicard, le perfectionna, et son Cours d'instruction d'un sourd-muet, sa Théorie des signes, seront toujours des modèles de ce genre. Je ne puis qu'indiquer ces travaux; les analyser serait une entreprise hors du but que je me suis proposé :
Nous terminons cette esquisse sur les sourds-muets par quelques mots sur la mimique et deux tableaux de dactylologie, l'un dérivé de la méthode française et de l'invention de M. Piroux, directeur de l'institution de Nancy; l'autre est emprunté à la méthode anglaise.
De la mimique. — La mimique est une sorte de peinture idéologique, représentée au moyen de gestes variés, des bras, des mains, surtout de la tête, des yeux, de la bouche, et quelquefois de la physionomie tout entière.
C'est la langue merveilleuse de Roscius, tant admirée de l'ancienne Rome.
La dactylologie est l'art de reproduire, à l'aide des doigts, les lettres d'une langue parlée : ce n'est autre chose qu'un alphabet manuel, ainsi qu'on peut le voir par les deux tableaux ci-dessus, p. 504 et 505.
Indépendamment de la mimique et de la dactylologie, il existe d'autres moyens de communication à l'aide desquels le parlant peut se mettre en relation avec le sourd-muet, ces moyens sont :
Le dessin, l'écriture, la lecture sur les lèvres, la vue des objets. Une dissertation sur chacun de ces moyens de communication m'entraînerait trop loin, et je dois y renoncer. D'ailleurs, j'ai traité ce sujet avec tous les développements qu'il comporte dans le dernier cours public, que j'ai professé à l'école pratique de médecine, et les personnes qui m'ont fait l'honneur de me suivre, ne peuvent l'avoir oublié. Quant aux élèves qui suivent les cours pratiques de mon dispensaire, ils peuvent constater chaque jour, qu'il suffit d'un peu d'habitude et de la fréquentation des malheureux sourds-muets, pour se familiariser bien vite, avec leur langue de prédilection.