DIVISION. — CLASSIFICATION
Une dernière question importante me reste à examiner : c'est que la surdité n'existe nullement au même degré chez tous les sourds -muets; nous lui reconnaissons au contraire une foule de nuances, depuis la dysécée jusqu'à la cophose. J'ai rarement trouvé des sourds-muets complètement sourds : la plupart entendent encore la voix dans ses notes élevées, les cordes aiguës du violon, et même le sol grave ; ils peuvent également percevoir les sons de l'orgue ou du clavecin, comme ils perçoivent les bruits ordinaires : un petit coup frappé sur une porte, sur une cloison, un corps qui tombe à terre; mais la musique si délicate de la parole ne les impressionne point, s'ils n'ont parlé dans leur bas âge.
D'après les considérations précédentes, une division toute naturelle se trouve donc nettement formulée entre les sourds-muets.
lre classe. — Les uns ont entendu, quelques-uns même ont entendu et parlé dans leur enfance.
2me classe. — Les autres n'ont jamais, ni entendu, ni parlé.
Pour nous, doit être considérée comme non avenue, la distinction relative au degré de surdité qu'Itard voulait ranger sous cinq chefs (l).
La distinction véritable, au point de vue de l'éducation de ces infortunés, est de savoir s'ils ont réellement, à une époque plus ou moins éloignée, entendu et parlé. Car, chez eux on pourra cultiver avec fruit ce qui leur peut rester d'ouïe et de parole.
Chez ceux, au contraire, qui n'ont jamais donné aucun signe d'ouïe et de parole, il est douteux qu'on puisse, même après mûr examen, leur enseigner autre chose que la lecture sur les lèvres, la mimique et la dactylologie. Telle est notre conviction, elle repose déjà sur un grand nombre de faits qui nous font un légitime devoir de la formuler ainsi et sans aucun détour.
% 6.— Influence de la surdi-mutité sur l'état moral des individus qui en sont
atteints.
Cette partie philosophique de notre sujet a été traitée par Itard, notre maître, d'une façon réellement supérieure, et je ne saurais mieux faire que de citer le passage suivant (2) :
« Les conséquences de la surdité de naissance ou du bas âge
(1) 1° Audition de la parole; 2» audition de la voix ; 3° audition des sons; 4« audition des bruits; 5« audition nulle.
(2) T. ll,p. 303 et suiv.
sont l'isolement moral de l'individu, le mutisme et le développement incomplet de ses facultés mentales. Qu'on ne s'imagine pas que les conséquences soient proportionnées aux différents degrés de surdité 5 bien différent des autres sens, qui, dans leur état de faiblesse originelle, peuvent suffire à leurs fonctions, le sens auditif, destiné à jouer le premier rôle dans le développement moral de l'homme en société, veut être parfait dans son organisation. S'il est faible, il reste inactif, et les malheureux enfants sont voués au mutisme : il n'y a pourtant entre ces enfants sourds et les enfants doués d'une ouïe ordinaire, qu'une seule différence, mais elle est importante : c'est qu'entendre et écouter est une jouissance pour ceux-ci et pour les premiers un travail fatigant, un effort continuel d'attention au-dessus de leur âge. Il leur est facile d'entendre quelques mots prononcés isolément, lentement, très-près de leur oreille; mais aussitôt que la parole passe au ton de la conversation, elle n'est plus nettement entendue. La conversation est une musique des plus délicates, dont tous les sons se trouvent sur le même ton et se confondent aisément dans une oreille qui n'a point été familiarisée avec cet air merveilleux de l'instrument vocal. On comprend ainsi comment la parole, chez les enfants, lorsqu'elle exigera, pour être entendue, une attention soutenue, cessera d'être écoutée et pourquoi ces enfants restent muets. »
Passant ensuite à l'examen des qualités morales des sourdsmuets , Itard cherche à prouver que ces pauvres enfants sont peu aimants, légers dans leurs affections; peu susceptibles d'amitié, de reconnaissance : pour moi, qui vois chaque jour un grand nombre de sourds-muets, je ne puis partager le sentiment d'Itard à ce sujet. Il suffit, en effet, de les avoir vus une fois verser des larmes, quand ils viennent à se séparer de leurs parents ou des personnes qui leur sont chères.
D'après le même auteur, les sourdes-muettes seraient moins égoïstes, plus aimantes, plus susceptibles d'attachement, d'amitié. Comparées à leurs compagnons d'infortune, les sourdesmuettes possèdent à un plus haut degré les qualités sociales ; et cette différence nous conduit naturellement à cette réflexion, tout à l'avantage des femmes : que leur sensibilité prédominante a dû être le premier mobile de l'adoucissement des mœurs et de la civilisation des hommes.
TRAITEMEM. 487
§ 7. — Traitement.
Le traitement de la surdi-mutité doit être considéré au point de vue, 1° prophylactique ; 2° médical ; 3° pédagogique.
A. Traitement prophylactique. — Appuyé sur l'autorité de Wilde, de Dublin, du docteur Billeter (page 472), nous avons démontré précédemment :
1° Que la surrli-mutité n'était à vrai dire qu'une manifestation de la scrofule, et que les localités où abondaient les sourdsmuets étaient principalement des localités insalubres, privées de lumière, de soleil , constamment humides, souvent marécageuses ;
2° Nous avons aussi démontré que les populations plus particulièrement atteintes de cette infirmité étaient très-pauvres : en effet, le docteur Billeter (page 480) nous a appris que la partie du village de Yeyach, qui compte un sourd-muet sur U individus, est exclusivement occupée par les gens les plus misérables du canton;
3° Nous avons vu également que parmi les causes prédisposantes de cette affection, le trop grand rapprochement de consanguinité des époux était regardé comme une des plus certaines: et aujourd'hui, le doute n'est plus permis, sur ce point longtemps contesté, car le dernier recensement fait en Irlande (1) est venu encore mettre cette vérité au-dessus de toute objection.
En conséquence, des mesures rigoureuses d'hygiène devront être prescrites pour l'assainissement des localités où la surdimutité paraît être endémique. Les unions entre parents, à un degré quelconque, seront prohibées, et l'administration devra veiller h l'exécution de cette mesure, avec toute la sollicitude dont elle est capable. Quant à l'amélioration du bien-être de ces malheureuses localités, nous savons qu'on s'en occupe activement, et des résultats favorables ont été obtenus.
B. Traitement méditai. — D'après M. Velade-Gabei (2), juge si compétent en pareille matière, le sourd-muet qui offre le plus de chances favorables au traitement, est celui dont la sur-
(1) Wilde, loc cit., p. 38.
(?) Introduction à l'étude médicale et philosophique de la surdi-mutité.
dite accidentelle est survenue à l'âge où les enfants ont déjà commencé à entendre et à parler, et qui conserve encore un reste d'ouïe et de parole. Si la lésion organique, cause première de l'infirmité, a son siège en dehors des centres nerveux; si l'enfant doué d'intelligence, n'a ni frères, ni sœurs dans le même état que lui ; s'il est né de parents sains, étrangers à toute consanguinité, s'il est vierge de traitements, les chances de guérison sont nombreuses et elles atteindront presque le degré de certitude, si toutes ces conditions se trouvent réunies.
Elles perdront au contraire de leur valeur, à mesure que l'une ou plusieurs feront défaut, et Ton ne devra guère conserver d'espérance quand toutes manqueront à la fois.
Nous partageons de tous points cette opinion, et nous l'avons déjà dit d'une manière positive. Un dernier mot :
Si l'enfant a donné des signes d'audition et de parole, si la surdité est survenue dans les premiers mois de la vie, sous l'influence de fièvres catarrhale , éruptive, de coqueluche, coryza, angines, nul doute qu'un traitement médical ne doive être institué dans le plus bref délai.
Mais si l'enfant a perdu l'ouïe dans le sein de sa mère ou à la suite de convulsions, de fièvre cérébrale, etc. ; s'il n'a jamais donné de signes, si faibles qu'ils aient pu être, d'audition et de parole, les chances du traitement seront extrêmement incertaines, et il ne faut point se faire d'illusion ni cacher la vérité aux parents.
Je sais bien que certaines guérisons spontanées, et réellement surprenantes, commandent une certaine réserve dans le pronostic : ainsi , chacun connaît l'histoire du sourd-muet de Chartres, qui, à vingt-trois ans, fut pris inopinément d'un flux d'oreilles, et recouvra l'ouïe (1).
Le fait suivant n'est pas moins remarquable :
153e Observation. — Lebouvyer-Desmortiers (2) raconte qu'en l'an VII il y avait, dans le port de Nantes, uq marin sourd-muet âgé de vingt-huit ans, lequel a entendu fort bien sans qu'on lui ait fait aucun remède. Ce fut à la fin de sa vingt-septième année qu'il eut peur la première fois quelque connaissance du bruit; peu à peu ses oreilles
(1) Histoire de V Académie des sciences, 1702.
(2) Mémoire sur les sourds-muets de naissance et les moyens de les guérir.
TRAITEMEM. 489
se débouchèrent sans effort ni douleur, et, de jour en jour, retrouvèrent plus de sensibilité.
La première observation de surdi-mutité guérie au moyen des secours médicaux est celle d'Amatus Lusitanus. Il est vrai que cette observation manque de détails :
Cet auteur nous apprend seulement qu'un enfant resté muet jusqu'à l'âge de douze ans, commença vers cette époque à parler librement, et dut sa guérison à un aéton placé à la nuque, qui, avec le concours du temps, finit par dessécher certaines humidités excrémentitielles, dont la tète était remplie.
Itard a commenté ce fait de la manière suivante : « Amatus, ajoute-t-il, ne fait aucune mention de la surdité; mais il est impossible de ne pas reconnaître que le mutisme était chez cet enfant une conséquence de la surdité de naissance ou du bas âge, et avec d'autant plus de fondement que c'est au sujet d'une autre guérison de surdité accidentelle que l'auteur rapporte celle-ci. »
i54eOB>ERVATroN. — Un mendiant (1) arrivé de nuit à Pousenac, y fut reçu par charité avec son enfant et gardé quelques jours à cause d'une fièvre continue dont celui-ci était atteint. Désespérant de la vie de son fils, le mendiant se sauva pendant la nuit sans dire mot. Cependant l'enfant guérit et, s'étant rétabli, on lui confia la garde des troupeaux.
Quelques années après, il reçut à l'occiput un coup de bâton qui fractura Tus en plusieurs endroits; un chirurgien habile, ayant entrepris la cure, parvint à cicatriser la plaie heureusement, mais à mesure que la guérison faisait des progrès, le sens auditif recouvrait l'exercice de ses fonctions, tellement que le berger commença à balbutier quelques mots et parvint en peu de temps à entendre et à parler distinctement. Celle restauration de l'ouïe et de la parole se conserva jusqu'à la fin de la vie de cet homme, qui mourut à quarante-cinq ans.
Lebouvyer-Desmortiers (-2) nous a laissé l'histoire intéressante d'une famille de sourds-muets, et des tentatives inutiles qu'il fit pour rendre l'ouïe à quelques-uns d'entre eux. Les quatre enfants sourds-muets de cette famille sont nés alternativement de trois en trois, savoir: le troisième, le sixième, le neuvième elle douzième. la mère est une femme douée de tous les avantages corporels,
(1) observation communiquée à Lazare Rivière, par Detgrandfprét, mcdeein h Grenoble.
(2) Mémoire sur les sourds-muets de naissance et sur les moyens de rendre L'ouïe et la parole à ceux nui en sont susceptibles.
ainsi que son mari; elle a une sœur qui a mis au monde dix-sept enfants dont aucun n'est sourd-muet. (Famille Luco.)
Mais l'observation la plus importante que l'on trouve, dans le mémoire de Lebouvyer, est celle relative à la jeune Maurice David (1), fille d'un fabricant de cotonnades, au faubourg Saint-Donatien de Nantes. Cette jeune personne avait quinze ans quand Lebouvyer la vit pour la première fois, le 22 frimaire de l'an VIL Sesparentslui apprirent qu'elle était sourde-muette de naissance. Je laisserai parler Fauteur, dans la crainte d'altérer son récit :
155e Observation. — « Les parties extérieures de l'oreille, la langue elle palais ne présentaient rien d'extraordinaire; la jeune Maurice n'entendait point le mouvement delà montre placée entre ses dents, ni le bruit du cornet acoustique introduit dans sa bouche ; elle entendait un peu le cornet par l'oreille gauche, la droite étant tout à fait paralysée.
Le bruit des tambours, des voitures se faisait sentir, comme chez les autres sourds-muets, au centre nerveux du diaphragme. Je lui prescrivis, comme aux enfants Luco, la vapeur de l'eau chaude sur les oreilles trois fois par jour; on fit des injections avec Peau commune légèrement animée avec le carbonate de potasse, et au lieu de musc on mit du camphre dans les oreilles; le onzième jour, il est sorti de l'oreille gauche une humeur roussâlre; l'oreille est très-sensible ; l'hélix est rouge; une glande de la grosseur d'un petit pois s'est montrée derrière l'oreille; il y en a une autre semblable, à deux travers de doigt plus bas que la première ; l'intervalle qui les sépare est douloureux, ainsi que les environs. Il sort à présent du conduit auditif gauche une humeur blanche sans odeur. La malade a craché une humeur purulente et fétide qui vient de la trompe d'Eustache; il en sort une très-abondante par le nez La lèvre supérieure est enflée; il n'y a aucun changement dans l'oreille droite, où l'injection ne pénètre que difficilement. Après quinze joursde ce traitement les injeclionsalcalines n'opérant plus rien, une nouvelle injection fut préparée avec l'essence de térébenthine phosphorée et quelques gouttes d'ammoniaque, mais la malade en ressentit une si cuisante douleur que l'on suspendit son emploi. »
C'est alors que Lebouvyer institua son traitement par l'électricité, et depuis le 4 germinal jusqu'au 30 prairial, 157 séances par l'électricité ont eu lieu — sans succès aucun — car le 15 nivôse, c'est-à-dire six mois environ après le traitement, Lebouvyer (2) la trouva presque aussi sourde que le premier jour du traitement.
(1) Loc. cit., p. 151 et suiv.
(2) Loc. cit., p. 210.
Cette observation, que je n'ai pu abréger, tant elle renferme d'enseignements, a servi de thème à tous les empiriques (et ils sont en grand nombre) qui ont écrit sur les vertus curatives de l'électricité appliquée aux sourds et principalement aux sourdsmuets. Je ne citerai donc point d'autres observations du même genre ; elles sont tout aussi démonstratives et viennent confirmer la triste conviction qu'une pratique déjà longue m'a donnée relativement au traitement des sourds par l'électricité.
Le fait suivant du docteur Varroine a le mérite de venir à l'appui de celle rapportée par Amatus Lusitanus :
156e Observation. — Le docteur Varroine (1), étant à iMalaga en l'an IX de la République, fut consulté pour une jeune personne, âgée de vingt ans, sourde-muette; les organes affectés ayant été visités avec soin, la langue parut à ce médecin un peu plus épaisse qu'elle ne Test ordinairement. La mère de cette demoiselle étant grosse était parvenue à son huitième mois, sans accidents; mais ayant vu, à cette époque, son mari poignardé par un domestique en sa présence, elle éprouva un tremblement général, de longs évanouissements, et cessa de sentir remuer son enfant ; il survint une perte qui dura quatre heures, et cinq jours après celte dame mit au monde une fille saine et vigoureuse, mais qui, à l'époque où les enfants commencent à parler, fui reconnue sourde-muette. Les médecins les plus éclairés de l'Espagne ayant été consultés sans fruit, cette enfant, dès l'âge de sept ans, fut abandonnée à la nature comme atteinte d'une infirmité incurable.
M. Varroine regarda la surdité comme une paralysie de l'oreille et de la langue, et proposa, en conséquence, d'appliquer deux moxas, l'un à la nuque et l'autre sous le menton ; son avis fut goûléet il l'exécuta lui-même. Ces deux moxas, qui étaient du diamètre d'une pièce de .'i francs, produisirent, une vive inflammation vers le septième jour. Un gonflement extraordinaire se développa à la partie antérieure du col et s'étendit jusqu'aux seins, accompagné d'une fièvre violente, pendant vingt-quatre heures, et qui se termina par une abondante transpiration.
Les escarres se détachèrent du douzième au quatorzième jour, et leur chute fut suivie d'une suppuration considérable.
On y joignit des fumigations dans le conduit auditif; la membrane qui le tapisse s'excoria et fournit, vers le vingt deuxième jour, une humeur épaisse, jaunâtre, abondante, qui coula pendant dixjours. Apres ces crises dépuratoires, celte demoiselle eut un appétit vorace, plus de
(l) Mémoire sur les bons effets du moxa dans les cas désespérés.
gaieté, d'intelligence ; mais ce ne fut que deux mois après que l'ouïe commença à s'améliorer ; elle entendit d'abord le bruit des cloches, et la surdité se dissipa peu à peu. Le mutisme cessa en même temps.
Dans les réflexions qu'Itard a jointes à cette observation, nous trouvons qu'il a lui-même employé le moxaneufou dix fois; qu'il l'a conseillé nombre de fois ; et cependant l'observation précédente est la seule, à sa connaissance, où l'application du moxa ait été suivie de succès.
Viennent ensuite, dans l'ordre chronologique, les essais d'un nommé Félix Merle, de Bordeaux, se disant médecin naturaliste, et qui entreprit la guérison des vingt-sept élèves admis dans l'institution des Sourds-muets de cette ville (1786).
Ce traitement consistait à introduire, matin et soir, dans chaque oreille, une goutte d'une eau de sa composition, et à Ty maintenir avec un morceau de coton (1); mais ce traitement, continué pendant un mois, ne produisit aucun effet chez ces enfants, à l'exception de deux dont voici l'histoire :
157e Observation. — Un jeune garçon, âgé de huit à neuf ans, ayant entendu dans son très-bas âge, et étant devenu sourd accidentellement, quoiqu'il entendît encore un peu d'une oreille, commença, vers le vingttroisième ou vingt-quatrième jour du traitement, à éprouver une douleur très-vive dans les deux oreilles. Cette douleur augmenta progressivement, au point qu'elle rendait insupportable l'introduction de la liqueur dans le conduit auditif; deux ou trois jours après l'invasion de la douleur, il se manifesta tout à coup, au milieu de la nuit, un écoulement purulent par les deux oreilles; aussitôt l'enfant commença à entendre plus distinctement de manière que l'oreille qui était affectée d'une surdité complète se trouva dans l'état de celle qui précédemment conservait encore quelque peu de sensibilité, et que celle-ci s'améliora encore davantage. L'audition ne fut jamais parfaite, mais suffisante pour que l'enfant apprît à parler et fît usage par la suite de
(1) Voici la formule de cette eau :
Prenez: Cabaret 8 grammes.
Roses de Provins, une pincée.
Raifort 4 —
Perce- pierre, une pincée.
Faites bouillir dans :
Vin blanc 250 —
Réduisez à moitié et ajoutez :
Sel marin 8 —
la parole qu'il a conservée depuis. Remarquons cependant qu'il n'a jamais entendu, ni parlé aussi bien que les autres hommes. L'écoulement de l'oreille ne fut pas très-abondant, ne dura que quelques jours et cessa promptement.
L'observation suivante est exactement semblable à celle que je viens de transcrire. Je la passerai donc sous silence. Seulement, je dois ajouter que la liqueur de F. iMerle n'a réussi que dans les deux cas précédents ; elle a constamment échoué entre les mains d'Itard.
Dansdeux autres observations, l'application du cautèreactuel(l) sur les apophyses mastoïdes obtint une certaine amélioration, et dans treize autres cas l'insuccès fut complet; mais la plus remarquable des observations que Ton trouve, dans cet auteur, est la suivante :
158e Observation. — Un élève de notre institution, nommé Christian Dietz, âgé de quinze ans, complètement sourd de naissance, entra, le 2 juin 1811, à l'infirmerie, pour une fièvre toute nerveuse, qui n'avait d'autre effet sur lui que de l'amaigrir, et ne lui ôlait encore ni le sommeil, ni l'appétit, ni les forces. Des soins prolongés et diversifiés par la durée et l'opiniâtreté de la maladie, m'attirèrent à un tel point la confiance de mon malade, qu'il me fut facile de faire sur lui le premier essai de l'opération dont j'avais formé le projet depuis longtemps. Ma proposition fut aceeplée, je ne dis pas avec soumission, mais avec tout le plaisir que donne l'espoir d'un bien très-prochain. Ce fut le 2 juillet que je pratiquai la perforation de la membrane tympanique de l'une et de l'aiilre oreille. Je me servis d'un stylet d'écaillé, que j'enfonçai à quelque dislance du point opaque formé par l'adossement du manche du marteau sur cette cloison tran>parente. Un mouvement brusque, qui lui fil retirer la tète du côté opposé, fut le seul signe de douleur que donna le malade au moment de la piqûre. De crainte de provoquer l'inflammation de l'oreille interne en ajoutant à la douleur de l'opération le stimulus produit par l'injection, je laissai passer trois jours avant d'employer ce second moyen, et je me bornai, pendant ce temps, à observer les phénomènes, jusqu'alors peu connus, de l'inflammation de la membrane du tympan.
L'injection tentée le quatrième jour, et avec de l'eau tiède seulement, produisit nue douleur vive, mais passagère, dans Poreille, dans
les sinus froniaux, et même dans la tète. Cependant le liquide reTini tout entier par le conduit auditif; même effet les trois jours suivants,
(1) Itard, t. II, p. 3ii et 34Ô.
si ce n'est que la douleur fut moins vive. Enfin la cinquième épreuve réussit sur l'oreille droite; une partie de l'eau injecte'e s'échappa par la trompe d'Eustache et s'écoula dans la bouche. Le lendemain, l'oreille gauche, que l'eau tiède n'avait pu encore traverser, donna à son tour passage à une grande partie de ce liquide. Les injections furent continuées tous les malins au nombre de cinq ou six par oreille; alors il survint des maux de tète, des vertiges, des étourdissements, dont je fus d'abord affligé; mais que je reconnus ensuite pour être les heureux indices de la sensibilité de l'organe auditif: ce qui me parut d'autant plus évident, que le jour où ces accidents s'étaient montrés avec le plus d'intensité était précisément un jour de fête, pour laquelle on avait mis en mouvement toutes les cloches de l'église voisine : aussi fut-ce pour ces sortes de sons que notre sourd donna les premiers signes d'une audition distincte. Bientôt on s'aperçut que non-seulement il entendait les choses du dehors, mais encore les sonnettes des appartements qui se trouvent sur le palier de l'infirmerie, dont le mien est voisin, et qu'il mettait une sorte d'empressement vaniteux à prévenir l'infirmier qu'on sonnait chez moi, quand mon domestique était absent. Enfin, ce fut dans la première semaine du mois d'août qu'il commença à entendre la parole. Placé derrière lui, je m'entretenais de son état avec M. Dickinson, jeune chirurgien anglais, qui suivait alors mes expériences sur l'audition, et nous remarquâmes qu'aussitôt que nous élevions la voix ou que nous reprenions la parole après un moment de silence, il tournait avec vivacité la tète de notre côté.
Dès ce moment, je redoublai de soins et d'attention à observer les phénomènes attachés à l'acquisition d'un nouveau sens. Tout le temps que des occupations indispensables pouvaient me laisser, je le passais auprès du jeune Dietz, appliqué à noter les progrès de l'ouïe et de la parole; car, en cessant d'être sourd, cet enfant avait également cessé d'être muet. Néanmoins les organes de la parole ne suivirent pas, dans le développement de leurs facultés, une progression aussi rapide que celui de l'audition ; la langue, mal assurée, articulait avec peine les mots qui frappaient nettement l'oreille, de sorte qu'on pouvait observer ici les imperfections et les tâtonnements qui accompagnent les premiers essais de la parole chez un très-jeune enfant. A l'instar de celui-ci, notre muet parlant, au lieu dédire un chapeau, une clef, une fleur, prononçait tapeau, ke, feu, quoique le sens de l'ouïe distinguât parfaitement les composés produits par les syllabes cha, clef, fleur, etc. Je ne m'attachai pas, néanmoins, à redresser ces articulations défectueuses de la parole, dans l'espoir qu'elles se rectifieraient parle secours de l'oreille, ou, pour mieux dire, dans la triste conviction que la maladie qui minait ce pauvre jeune homme, ne lui laisserait pas longtemps la jouissance du bien que je venais de lui rendre. Pendant quel-
ques jours, la joie qu'il avait ressentie de l'acquisition d'un nouveau sens m'avait presque fait croire à une heureuse révolution, à la suppression de la fièvre hectique par un violent excitement des facultés morales; mais cet effet salutaire fut de courte durée, et tous les symptômes fâcheux ne tardèrent pas à se reproduire, à l'exception cependant de la profonde tristesse, qui forme assez ordinairement un des caractères principaux de celte maladie, et qui, depuis le recouvrement du sens auditif, avait fait place, du moins en ma présence, à l'expression radieuse d'un vif sentiment de bonheur. Aussi était-ce un objet d'observation vivement intéressant que de voir, au milieu des exercices journaliers auxquels je soumettais le sens de l'audition, la figure presque mourante de ce jeune homme, et ses yeux, d'un bleu presque décoloré, s'animer rapidement de tout le feu de la vie et de la santé. Cette exaltation se fit remarquer surtout le jour où je lui fis entendre pour la première fois un instrument de musique ; c'était une vielle organisée que je fis placer, à son insu, hors de l'infirmerie et sur laquelle on commença par jouer un air des plus lents et des plus simples; d'abord sa figure pâlit, un léger mouvement convulsif agita ses lèvres, et je craignis une syncope; mais ce ne fut qu'instantané, bientôt une vive rougeur colora ses joues, ses yeux s'animèrent d'un éclat extraordinaire, et son pouls, que j'avais tenu sous mes doigts dès le début de cette expérience, s'éleva à un très-haut degré de force et de fréquence. Un peu revenu de celte émotion, il se mit à rire aux éclats, portant à plusieurs reprises, pour exprimer sa joie, le plat de sa main sur la région du cœur.
Mais tandis que la vie se conservait pleine et aclive dans l'organe auditif, tous les autres languissaient ou souffraient; l'appélit était perdu, le sommeil troublé par des sueurs abondantes, la respiration courte, entrecoupée par une toux sèche; la locomoiion faligante et presque au-dessus des forces du malade.
Un dernier moyen s'offrait encore à moi avec quelques lueurs d'espérance, je le tentai et j'envoyai Dielz dans sa famille, respirer l'air natal. 11 élail des environs de Genève; il y arriva peu fatigué de son voyage, et y devint aussitôt l'objet d'un intérêt général et de soins empressés, qui lui furent généralement prodigués par les médecins les plus éclairés de ce pays : malheureusement, ils n'eurent pas plus de succès que les miens; trois mois après son arrivée, Dielz succomba à sa maladie, ayant jusqu'à son dernier jour conservé l'usage de l'ouïe et de la parole.
La perforation de la membrane du tympan, pratiquée sur treize autres sourds-muets, par [tard, n'a produit aucune amélioration, à l'exception d'un enfant qui n'était pas complètement
sourd et qui dut à ce moyen l'avantage momentané de mieux entendre pendant quelques jours.
En Angleterre, Curtis (1) a prétendu avoir guéri trois sourdsmuets : et l'une de ces guérisons n'aurait été complète qu'après sept années. Malheureusement ce chirurgien distingué ne nous a laissé aucun document sur la méthode dont il se servait : à en juger par ses propres paroles, les guérisons dont je viens de parler étaient au moins douteuses : ainsi , dans un de ses comptes-rendus, nous lisons : « Qu'un enfant sourd-muet âgé de deux ans et demi, et guéri par ses soins, pouvait entendre facilement les sons à travers un cornet acoustique, etc. : » n'est-ce point là une mystification ?
Nous arrivons aux travaux du docteur Deleau (2).
Suivant la voie ouverte par Itard , ce médecin rapporte 18 observations de perforation du tympan ; mais sans résultat aucun.
Car que peut-on penser des phrases suivantes qu'on retrouve à propos de chaque opéré : « Il a éprouvé du soulagement et « j'ai l'espoir qu'il entendra? »
Cet espoir est toujours déçu.
Cependant la pratique de ce médecin a eu un tel retentissement, grâce à la publicité donnée par lui-même, dans les grands journaux de l'époque, qu'il me semble indispensable de consacrer quelques lignes à l'examen de ces faits.
Guérir les sourds-muets quels qu'ils soient, qu'ils aient entendu dans leur première enfance, ou que leur infirmité fût réellement congéniale, cela ne fait rien à l'affaire.
Employant un procédé déjà vanté par Herpold, de Copenhague, et mis en oubli, à cause de ses insuccès, M. Deleau imagina que pour rendre l'ouïe et la parole aux sourds-muets, il ne fallait que leur souffler un peu d'air dans l'oreille moyenne. Kramer a soumis à une critique si juste quelques-uns des faits sur lesquels s'appuie la doctrine de M. Deleau, que je ne puis, en vérité, mieux faire que de citer ce passage :
4° Honoré Trézel, dont la prétendue guérison a rempli les pages de tous les grands journaux pendant plusieurs années.
(1) CUnical report ofthe royal dispensary for Ihe diseases of the ear\ 1830, p. 36 à 33.
{■!) Mémoire sur la perforation du tympan.
« Ce jeune sourd-muet (1) entendit de l'oreille gauche dès « l'instant que Deleau eut introduit une sonde élastique dans la o cavité du tympan (pic), » et le lecteur a pu se convaincre, page 1 16, que cette prétention était insoutenable.
Or, Trézel que tout le monde peut voir, chez M. Deleau, n'a jamais entendu et n'entend pas encore, bien que depuis 1825 il soit constamment resté sous la main de son sauveur.
Comme tous les sourds-muets intelligents, il lit assez bien sur les lèvres, et articule brièvement quelques mots, comme celuici : Bon-jour.
Et si on lui demande lentement et en accentuant le mouvement des lèvres : Comment vous portez-vous? Il répond : Bien.
Comme on le voit, ce Trézel. que le monde entier a cru guéri, est encore malheureusement sourd-muet, et rien autre chose.
On se rappelle que le docteur Bonnafont a fait la même révélation au sujet de Lecomte, cet autre sourd-muet, guéri également de son infirmité, à l'aide de quelques douches d'air dans l'oreille moyenne (2).
L'Académie des sciences avait été admise à constater sa guérison, et de pompeux bulletins avaient répandu ce prétendu succès (3) : or, d'après les renseignements donnés par M. Bonnafont et qu'on peut lire au Bulletin de V Académie, déjà cité, il est notoire que Lecomte n'est malheureusement pas plus guéri que Trézel, que Dussaux et Martin.
Du reste , qu'on lise le beau discours prononcé par M. Bousquet, à l'Académie de médecine, lors de la discussion sur les sourds-muets en 1853 (4), et Ton sera convaincu que, des succès annoncés par le docteur Deleau, il n'en est pas un seul qui ait soutenu l'épreuve du temps.
Si l'on en croit Kranier, le problème de la curabilité de la surdi-mutité n'est pas encore résolu.
« On s'exposerait, dit judicieusement cet auteur, si Ton voulait apprécier l'ouïe des sourds-muets au moyen d'une montre,
(1) L'ouïe et la parole rendues à Honoré Trézel ; 1825.
(2) Bullet. acad. méd. ; 26 avril 185:}, t. XVIII, p. 690.
(3) 3e rapport à l'Institut ; 1826.
(4) Bulletin de l'Académie de médecine, l. XYII1, p. 685.
ou de tout autre instrument (1). Ces infortunes peuvent apprendre à lire, à parler, sans entendre un son quelconque. »
Ces paroles, d'un auteur grave et consciencieux, et qui se trouvent appuyées sur l'autorité de Wilde, de Dublin (2), est en quelque sorte la condamnation anticipée des singulières propositions qui furent soumises en 1853 au jugement de l'Académie de médecine. Pour mettre le lecteur en état de juger par luimême, nous allons d'abord placer sous ses yeux les questions de M. le Ministre et les réponses de l'Académie ;