‹ Traité pratique des maladies de l'oreilleChapitre 97 sur 106 · NOMBRE · texte numérisé non relu

NOMBRE

le nombre des sourds-muets qui se trouvent en Angleterre, en Ecosse et dans le pays de Galles ; cependant, sur une population de 20,793,552 habitants, on s'accorde à penser qu'il y a 1 sourdmuet sur 1,500, en nombre rond, cest-à-dire 14,000 pour le chiffre total (Wilde).

En Irlande, sur une population de 6,552,386 habitants, il y avait en mars 1851, 4,747 sourds-muets ou 1 sur 1,380.

Dans un pays comme l'Irlande, complètement isolé, limité en étendue et dont la topographie a partout tant de ressemblance, on ne s'attendrait pas que la proportion différât d'une manière aussi sensible, dans les différents comtés : nous trouvons cependant les chiffres suivants :

Dans Leinster, il y a 1 sourd-muet sur 1,474 habitants.

— Ulster, — i — 1,318 —

— Connaught, — 1 — 1,499 —

— Munster, — l — 1,317 —

Dans le même pays, les populations rurales offrent plus de sourds-muets que celles des villes : ainsi à Drogheda, Galway, Belfast, Dublin, Cork, on ne trouve que 1 sourd-muet sur 2,355 hommes. On peut aussi dire, d'une manière générale, que les pays plats présentent moins de sourds-muets : car on n'en trouve que 1 sur 1,985, tandis que les pays montagneux ou situés sur les côtes présentent une proportion plus considérable.

Le comté deWicklo\v,àla fois montagneux et maritime, offre la proportion de 1 sur 1,031 (1). Dans les États-Unis d'Amérique, suivant le recensement de 1850, il y avait sur une population de 19,381,591 blancs, 9,422 sourds-muets, ou 1 sur 2,057, et sur une population libre de couleur de 251,205 individus, il y en avait seulement 96 ou 1 sur 2,6 16.

Chez la population esclave la proportion n'est que de 1 sur 6,552. Mais, comme le fait observer Wilde avec beaucoup de raison (2), ce chiffre ne représente certainement pas la vérité, car les propriétaires cachent avec beaucoup de soin cette infirmité, pour augmenter la valeur de leurs esclaves (3). »

(1) Wilde, loc. cit., p. 31.

(2) Loc. cit., p. 33.

(3) En 1830, le docteur Burnot signalait Yénorme quantité de sourds-muets provenant de la population esclave des États-Unis. — Voyez la Circulaire de l'institution des Sourds-Muets, p. 22G.

Comme nous venons de le voir précédemment d'après les judicieuses remarques de Wilde, la configuration du sol exerce, dans la production du mutisme, une influence incontestable. Les pays de montagnes, comme le Tyrol, la Suisse, renferment une prodigieuse quantité de sourds-muets. Ceux de nos départements dont la configuration se rapproche de celle des pays que je viens de citer, les départements des Vosges, du Cantal, du Jura, des Pyrénées, des Alpes, comptent 1 sourd-muet sur 500 habitants et même 1 sur 443, comme celui de l'Isère.

En Suisse, le canton de Berne renferme §J| de sa population composé de sourds-muets, et la commune de Weyach, 1 sur 44 individus, d'après le rapport du docteur Billeter.

L'étude attentive des faits, dit cet auteur, a permis de reconnaître depuis longtemps que ce n'est ni dans les régions élevées de la montagne, ni sur les rampes inclinées, au levant et au sud, que se trouvent, en Europe, les agglomérations de sourds-muets indiquées précédemment : c'est en bas des versants tournés au couchant et au nord, privés des rayons solaires et où l'air circule difficilement : c'est surtout dans les replis des terrains et dans les gorges de montagnes, où les changements de température sont fréquents et s'opèrent sans transition, que l'on rencontre le plus grand nombre de sourds-muets.

La constitution géologique de certaines contrées facilite encore, non moins que leur configuration, le développement du mutisme. — Les zones dont le sous-sol est imperméable, celles que recouvrent des bancs de sel gemme, ou que côtoient des fleuves d'un niveau supérieur, toutes ces régions comptent des sourds-muets nombreux. On cite plus particulièrement dans la première catégorie, certains versants du mont Rose et la vallée d'Aar: dans la seconde, la longue bande de terre du département de la Meurthe superposée au banc de sel gemme, qui s'étend de Dieuze, à Marsal, Vie, et nous devons encore prendre en considération l'insalubrité de ces lieux jadis entourés de marécages, autour desquels végétaient des familles nombreuses de vignerons très-pauvres, mal vêtus, mal nourris. Les considérations précédentes nous seront utiles un peu plus loin et je les rappellerai au lecteur en traitant de l'étiologie.

§ 3. — Anatomie pathologique de la surdi-mutité.

«Pendant plusieurs années, dit Itard (I), j'ai cm, et mes premières ouvertures cadavériques semblaient me l'avoir démontré, que la surdi-mutité avait toujours pour cause la paralysie du nerf labyrinthique, ou ce qu'on est convenu d'appeler ainsi, c'est-à-dire l'absence de toute lésion apercevable dans l'organe auditif, tant après la mort que durant la vie. — Tel est, en effet, l'état négatif sous lequel s'offrent à notre investigation l'oreille et ses dépendances, après la mort de la plupart des sourds-muets; mais des recherches ultérieures m'ont fait décou-, vrir des causes plus palpables de cette infirmité. J'ai rencontré deux fois la caisse remplie de concrétions d'apparence crayeuse et deux autres fois de végétations produites par la membrane qui la tapisse, avec destruction de la cloison tympanique et des osselets. Une cinquième m'a offert un engouement de matière gélatineuse, qui remplissait non-seulement la cavité du tympan, mais encore les sinuosités Iabyrinthiques; chez un autre mort d'une fièvre ataxique, le nerf acoustique n'était guère plus consistant que du mucus : ce que j'aurais été tenté d'attribuer à la maladie qui avait terminé les jours de cet enfant, si la même mollesse s'était fait remarquer sur la première paire, qui, comme on sait, est la plus molle de toutes. La consistance était ici bien supérieure à celle du nerf auditif et lui permettait de rési>ter aux légères tractions que je ne pouvais exercer sur celui-ci suis le déchirer. Il y a dans notre institution, poursuit Itard, un sourdmuet qui probablement ne doit son infirmité qu'a l'absence <lu méat auditif, car cet enfant n'est pas complètement privé de l'ouïe et tout porte à croire que si les sons pouvaient arriver librement dans l'oreille interne, ils seraient distinctement perçus. » Fabrice d'Aquapendente a vu deux fois la surdité de naissance produite par un prolongement de la peau tendu au fond du conduit, de sorte (pie la membrane du tympan se trouvait recouverte d'une cloison légumentaire épaisse et coriace. — Un polype dans le conduit auditif peut aussi, d'après Itard, priver l'entant de la faculté d'entendre et de parler. Le docteur E. Deleau, a noté dans sa thèse inaugurale l'absence du canal hori-

(1) T. II, p. 299.

zontal chez l'unique sourd-muet (1) dont M. Deleau père a fait l'examen anatomique.

Dans une thèse soutenue à Heidelberg en 48 il (2), le docteur Nuhn a signalé également l'absence du canal horizontal dans les deux oreilles d'un sourd-muet.

Le docteur Michel, de Strasbourg, a communiqué un fait semblable à l'Académie de médecine, dans la séance du 8 mars 1853 (3).

Kramer ne nous apprend rien sur ce point important; il nous dit seulement (4) : « On ne sait pas si les altérations de forme et de dimension des osselets de l'ouïe ont quelque relation directe avec la surdité congénitale ; si l'absence de quelques-uns de ces osselets, si l'immobilité de la chaîne contribuent à produire cette fâcheuse infirmité. »

J'ai cité l'observation n° 113, p. 375, dans laquelle on constate « que le limaçon, le vestibule, les canaux, renfermaient une matière caséeuse. » Or ces lésions avaient été trouvées dans les oreilles d'un sourd-muet de naissance. Nous avons également trouvé des altérations dignes d'être rapportées dans plusieurs cas, que je vais analyser : ces faits sont tirés d'un travail que j'ai adressé à l'Académie de médecine, le 6 mai 1856.

Voici ce 'que la dissection la plus attentive m'a montré :

148e Observation. — Il s'agit d'un sourd-muet de quinze ans, sourd, muet et idiot depuis sa naissance. — Un matin on le trouva mort dans son lit, et l'autopsie n'a révélé aucune lésion cérébrale apparente. — Je n'ai pu me procurer que le temporal droit, sur lequel j'ai trouvé :

1° Le méat externe, sain, sans cérumen;

2° La membrane du tympan opaque et adhérente au promontoire, avec une petite perforation au-dessous de l'insertion du manche du marteau.

3° Les osselets avaient leur place habituelle; la corde du tympan manquait complètement.

4° L'étrier est très-petit, friable, enclavé fortement dans sa fenêtre, à laquelle la platine est soudée positivement.

(1) Du traitement des sourds muets-, Paris, 1853.

(2) Commentatio de vitiis quœ surdo-mutitati subesse soient.

(3) Voyez Bulletin de l'Académie, du 28 mars 1853.

(4) Traité des maladies de l'oreille, p. 451.

5° Fenêtre ronde normale.

6° Inflammation de la muqueuse de la caisse ; — rougeur ; — vascularisation, aspect mamelonné et chagriné ; — point de plexus tympanique.

7° La trompe est libre avec les dimensions normales.

8° Cavités mastoïdiennes saines.

9° Labyrinthe normal, avec ses cavités pleines d'un liquide limpide.

10° Nerf auditif sain.

149e Observation. — Sourd-muet de soixante-neuf ans, très-intelligent, ayant succombé à une hémorrhagie du cervelet. — Le siège de l'hémorrhagie n'a pas permis d'étudier lé nerf auditif gauche dans sa portion intra-crânienne. — Celui du côté droit existait sans lésion.

La dissection m'a montré :

4° Méat externe normal, cérumineux.

2° Tympan transparent, sans adhérences.

3° Caisse normale, avec ses osselets, lubréfiée de mucus limpide, sans tuméfaction de la muqueuse. — On ne peut trouver le plexus tympanique.

4° Fenêtres saines ; — étrier en place ; — labyrinthe normal avec son liquide.

5° J'ai pu suivre les filets du nerf auditif droit jusque dans le labyrinthe et le limaçon.

6° Du côté gauche, le sang du foyer s'était infiltré par le trou auditif interne et ne m'a pas permis de suivre le nerf à sa terminaison.

150e Observation. — Sourd-muet de soixante-quatorze ans, intelligent, mort sans cause connue, qu'un état d'afFaiblissement progressif et général.

1° Du côté droit. — L'organe était complètement normal, à l'exception d'une teinte opaline et nacrée que présenta la membrane du tympan.

Je signale ces nuances de la membrane du tympan, parce que Itard affirme n'avoir pas trouvé cette cloison malade une seule fois, dans toutes ses dissections d'oreilles de sourds-muets.

2° Du côté gauche. — i° Le méat et la cloison étaient sains ; 2° les osselets, en place ; l'étrier, muni de sa platine, n'avait qu'une branche comme chez les poissons.

3° La fenêtre ronde était réduite à un perluis si fin qu'on ne pouvait la découvrir qu'à L'aide d'une loupe, — et encore ne puis-je affirmer si elle avait un rudiment de membrane (tymponum secundarium).

4° La cloison était transparente.

5° La membrane de la caisse, les cellules mastoïdiennes étaient saines.

6° Le plexus lympanique n'était point visible à l'œil nu, mais après une macération de quelques heures dans l'eau alcoolisée, je parvins à en retrouver des traces à l'aide d'un porte-loupe.

7° Le labyrinthe normal.

151e Observation- — En 1854, M. Léonida, ei-prosecteur d'anatomie à Bologne, et qui suivait à cette époque mes leçons publiques à l'école pratique, me communiqua le fait suivant :

Un jeune garçon, sourd-muet de naissance, ayant succombé à une affection de poitrine, M. Léonida fit une dissection soignée des organes de l'ouïe et remarqua :

1° Que l'os temporal droit avait le canal demi-circulaire inférieur interrompu, dans sa partie moyenne ; le limaçon était normal ;

2° Que dans le temporal gauche tous les canaux se terminaient en un fond entièrement clos (sorte de cul-de-sac), à peu de distance de leur origine.

Le limaçon était réduit à un kyste osseux, uniloculaire, tout simple, c'est-à-dire, qu'il n'y avait aucune trace des rampes. — Les autres parties de l'oreille ne différaient en rien de l'état normal.

152e Observation. — En 1853, un enfant sourd-muet, de six ans, me fut présenté par sa mère, qui me donna les détails suivants :

Pendant le cours d'une scarlatine régulière, dont il avait été atteint à l'âge de dix mois, cet enfant, qui avait déjà donné des signes d'audition, fut atteint d'écoulements purulents par l'une et l'autre oreille. Aucun traitement ne fut mis en usage, et aujourd'hui il reste à peine des traces de ces flux d'oreille ; mais l'enfant est resté sourd, et il ne parle pas. L'on peut constater facilement que les tympans sont détruits : l'œil plonge dans la caisse, dont la muqueuse est rougeâtre, mamelonnée, fongueuse. — Les osselets n'existent plus. — Je donnai quelques conseils, qui, probablement, n'ont pas été suivis ; car je n'ai revu ni la mère ni l'enfant.

Différents auteurs, et plus particulièrement Itard, notre maître, rapportent des détails qui se rapprochent beaucoup de ceux que je viens de donner. Je vais les rapporter brièvement :

Itard (1) a vu un sourd-muet de naissance qui avait la membrane du tympan percée d'un côté et complètement détruite de l'autre, sans que de l'aveu des parents il eût éprouvé, depuis sa

naissance , aucun écoulement par le conduit auditif. — Le même auteur raconte qu'on lui présenta un enfant de huit mois tout à fait sourd : sa mère assurait qu'il avait rendu du lait parles oreilles en vomissant.

En examinant les oreilles au soleil, on pouvait s'assurer que Tune et l'autre étaient dépourvues de membrane du tympan : la caisse, vide de ses osselets, se confondait avec le conduit auditif. — Dans un autre cas (1), chez un sourd-muet qui avait perdu rouie en bas âge, à la suite d'un long écoulement, Itard a vu à l'autopsie du cadavre toutes les sinuosités et cavités de l'oreille détruites et confondues en une seule qui ne formait plus qu'un cul-de-sac au rocher. — Chez un autre sourd-muet de naissance (3t) la caisse de l'une et de l'autre oreille était remplie d'une matière blanche de consistance caséeuse.

Ttard suppose qu'elle était la même, à la dureté près, que celle des concrétions gypseuses que Ton trouve quelquefois dans l'oreille interne ; les osselets manquaient, ainsi que la cloison.

Dans toutes les dissections d'oreilles de sourds- muets faites par Itard, il n'a pas trouvé la membrane du tympan épaissie une seule fois.

On a vu dans mes observations que j'avais trouvé cette membrane altérée. — Si Ton en croit le docteur Ménière (3), « la surdimutité congéniale dépend quelquefois d'un vice de conformation de l'oreille, et, dans ce cas, c'est un arrêt de développement, une aberration organique dont il faut chercher l'explication dans les lois indiquées par M. Geoffroy-Saint-Hilaire. — J'ai consigné plusieurs faits de ce genre, et les auteurs en rapportent de fort remarquables. Dans beaucoup d'autres dissections faites avec le plus grand soin, je nai trouvé aucune lésion apparente des parties constituantes de l'oreille, et l'on peut croire que la surdité dépendait d'une altération du système nerveux; mais de quelle nature est cette maladie ?

« Diffère -t-elle de celle que Ton observe chez les sourds-muets que quelques convulsions ont privés de l'ouïe dans les premières années de leur existence et chez lesquels on constate également une absence complète de lésions organiques appréciables?

(!) Itard, 1. 1, p. 172.

(2) lbid.,p. M.

(3) Gazette médicale, 1846.

Je crois ces maladies tout à fait identiques. Je pense que le fœtus est sujet à beaucoup d'accidents pendant la durée de la gestation, que les affections convulsives sont surtout capables de rendre compte de la plupart des infirmités appelées congéniales, et qu'une observation plus attentive en fera connaître la cause.

a Déjà beaucoup de maladies de ce genre sont considérées, à juste titre, comme la conséquence d'un état pathologique développé chez l'embryon; mais ces états pathologiques, encore peu nombreux, le deviendront davantage à mesure que l'attention se portera sur ce point intéressant. — Il est permis de penser que la surdi-mutité rentrera dans la règle commune et qu'on pourra la rattacher à quelques désordres dont on retrouvera les caractères distinctifs.

« Quant à la surdité complète, qui survient plus tard chez des enfants de sept à douze ans, et même au delà, et qui a pour résultat l'altération successive de la parole et sa perte plus ou moins complète, elle résulte le plus souvent de la méningite qui complique beaucoup de fièvres typhoïdes.

« Je possède un assez grand nombre de faits de ce genre, pour pouvoir publier bientôt un chapitre complémentaire de l'histoire de cette maladie (1). Il y a encore une autre cause dont les conséquences ne sont pas moins graves, mais dont le mode d'action est plus difficile à expliquer. — L'exposition prolongée à un vent froid, un refroidissement considérable de la tête, celleci étant humide de sueur, produisent quelquefois une surdité instantanée et complète qui peut devenir permanente. Ce phénomène, que l'on observe fréquemment sur une seule oreille, envahit quelquefois les deux, et, si le sujet est jeune, le réduit aux conditions de la surdi-mutité consécutive. »

| 4. — Ëtiologie.

D'après Itard, « les causes de la surdi-mutité ne seront jamais que très-imparfaitement connues, » et cela, dit-il, par les raisons qui nous engagent à confondre, sous ce nom, celle qui survient dans le bas âge et celle qui date de la naissance, — c'est-

(1) Le docteur Ménière n'a encore rien publié.

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à-dire l'impossibilité de savoir si l'enfant est né sourd ou s'il l'est devenu dans les premières années de sa vie. Cependant, depuis l'époque où écrivait Itard, on a cherché à élucider ce problème, et nous possédons aujourd'hui certaines données pour arriver à sa solution.

I. Causes prédisposantes. — Nous avons vu précédemment que certaines contrées (la Suisse), certaines localités même, comme le canton de Berne, la commune de Yeyach, présentaient un nombre vraiment considérable de sourds-muets, et nous en avons trouvé la cause dans la configuration du sol, la disposition des habitations enfouies dans des ravins humides, ouvertes à tous les vents, privées de lumière et de soleil (Vosges, Cantal, Berne, etc.). De plus, ces localités sont extrêmement favorables au développement de la scrofule, et le docteur Billeter, qui a si bien étudie en Suisse les crétins et les sourds-muets, n'hésite pas à affirmer que la surdi-mutité n'est qu'une des manifestations de la scrofule.

Telle est , également , l'opinion nettement exprimée par W. R. Wilde (1).

On a du voir que, de mon côté, dans tout le cours de cet ouvrage, j'ai prouvé par des faits : que presque tous les sourds offraient des marques non équivoques du tempérament lymphatique et strumeux. En effet, après le tempérament sanguin qui prédomine chez les vieillards atteints de surdité nerveuse, le tempérament strumeux se rencontre chez tous les autres sujets affectés de catarrhe externe ou interne : de flux, de polypes, en un mot, d'une lésion quelconque de l'appareil de l'audition. C'est là, j'ose le dire, une des vérités les mieux établies dans ce traité. J'ajouterai, qu'il suffit de visiter une école de sourdsmuets pour rester convaincu des propositions précédentes, en voyant le grand nombre de sujets qui présentent le type caractéristique du scrofuleux. Il n'y a donc rien d'étonnant que le crétinisme et la surdi-mutité se rencontrent dans les mêmes localités. Indépendamment des conditions météorologiques dont je parlais tout à l'heure et qui favorisent le développement de la surdi-mutité, il faut aussi tenir compte de l'état de bien-être on de misère des populations.

(l)Loc. cit., p. 12.

En effet, les sourds-muets et les crétins de la Suisse ne se rencontrent que dans la classe la plus pauvre et vouée à toutes les misères (1).

De son côté, le docteur Burnet (2) signalait, dès 1830, l'énorme quantité de sourds-muets provenant de la population esclave des États-Unis. — On rapporte que les esclaves noirs de New-Hampshire fournissaient 1 sourd-muet sur 50 individus ; résultat inférieur à la commune de Veyach, où l'on en trouve 1 sur 44 habitants.

J'ajouterai que le pasteurFeuton a constaté également (3) « que sur 250 individus, sourds-muets, présentés au surintendant des écoles de New-York, 20 seulement pouvaient payer les frais d'éducation. Et le docteur Billeter affirme que la partie du village de Veyach, qui renferme 1 sourd-muet sur 44 habitants, est exclusivement occupée par les gens les plus misérables du canton. Les mêmes observations ont été faites en Allemagne, en Suisse, par Mucke, Schmalz, Amstein, Studer, etc. ; en Angleterre et en Irlande, par Dupuget, W. Niell, W. R. Wilde, de Dublin, et les administrateurs de l'hospice deBonaldson; en Italie, par Fabiani (de Modène) ; et en France par tous les médecins qui ont pris la peine d'étudier la question. Cependant, ce n'est pas exclusivement parmi les populations et les familles pauvres que l'on trouve les sourds-muets -, car l'histoire nous enseigne que ce sont des familles riches qui ont fourni les premiers sourds-muets instruits. A cette objection nous répondrons que, dans ce cas, l'expérience a prouvé que la surdi-mutité devait être attribuée à la consanguinité des parents.

L'influence qu'exerce la parenté des époux dans la production du mutisme des enfants est bien connue aujourd'hui.

M. H. Valleroux a trouvé un grand nombre de surdi-mutités que l'on ne pouvait évidemment rattacher à une autre cause, et c'est même de cette source que proviennent la plupart des cas que l'on observe dans les familles où les considérations de naissance et de fortune passent avant tout dans les unions ma-

(1) Docteur Billeter, loc. cit.

(2) 4e Circulaire de l'institution des Sourds-Muets, p. 226.

(3) Coup d'œil sur les institutions des sourds-muets en Europe et en Amérique,

ETIOLOGIE. 481

trimoniales. Ainsi se trouvent expliqués les ajournements et les prohibitions de l'Église aux mariages entre parents.

Quant à l'hérédité, il est certain que les sourds-muets naissent, pour la plupart, d'un père et d'une mère qui entendent bien. Maison observe, clans le développement de la surdi-mutité eongéniale, des bizarreries incompréhensibles, et la nature nous dérobera peut-être toujours, le secret de ces accidents singuliers.

Parmi les faits les plus extraordinaires de ce genre, Kramer cite le suivant (1) : Les époux Hartnuss, de Berlin, tous deux d'une bonne santé et entendant bien, n'ayant jamais eu de sourds dans leur famille, ont eu il enfants : 5 filles douées d'une ouïe excellente, et 6 garçons tous sourds-muets de naissance. La mère ne se rappelle pas avoir jamais éprouvé aucun accident appréciable. Pendant ses nombreuses grossesses elle a toujours été gaie, active et bien portante (2).

Rudolphi (3) a rapporté l'histoire d'un homme, père de 3 fils sourds-muets et de 2 filles entendant bien, et qui avait lui-même l'oreille gauche dure.

Si les filles eussent été sourdes-muettes comme les garçons, les partisans de l'hérédité auraient pu citer ce fait ; mais nous ne trouvons là qu'une anomalie des plus obscures. Cependant, la transmission du mutisme peut avoir lieu par voie collatérale, comme le prouve le fait suivant, tiré d'un rapport de l'institution des Sourds-Muets de Londres; l'institution Hartford possède 2 sœurs qui ont 14 cousins affectés, comme elles, de surdimutité ; ces 16 individus descendent tous d'une même bisaïeule: mais ce qu'il y a de vraiment incompréhensible et qui échappe à toute théorie, c'est que les enfants et petits-enfants de cette dernière jouissent complètement du sens de l'ouïe et de la parole.

\\. Causes déterminantes. — Ces causes sont celles que nous avons étudiées Longuement à chacune des pages de ce traité, depuis les voies de conformation du méat auditif jusqu'aux lièvres graves particulièrement, ainsi que les différentes surdités dites

[\] Kramer, p. '«50.

(i) L'observation de la famille Laco, ntée plus loin, est encore ploi dfgae d'attention.

(3) Physiologie, t. Il, 1, § 302.

nerveuses; il y faut joindre encore les maladies qui frappent le fœtus dans le sein de sa mère, jusqu'aux affections de la première et de la seconde enfance et même à un âge plus avancé. C'est ainsi que j'ai été consulté, il y a peu de jours, pour une demoiselle de 18 ans qui, après avoir perdu complètement l'ouïe, il y a six mois, à la suite d'une fièvre typhoïde grave, est devenue complètement muette , bien qu'avant sa maladie elle entendît et parlât très-bien (1).

Les maladies intra-utérines sont trop peu connues encore pour qu'il soit possible de déterminer la part qu'elles prennent dans la production de la surdi-mutité : cependant, dans quelques cas, leur action ne paraît pas douteuse : le docteur Guyot, directeur de l'Institut de Groningue, rapporte que deux dames attribuaient le mutisme de leurs enfants à l'émotion qu'elles avaient éprouvée, en assistant à la représentation du drame de L'abbé de rÉpée.Y'àbxâm, Mùncke}Itard, parlent de sourds-muets dont l'infirmité était attribuée, par les mères, à des émotions vives, et surtout à des frayeurs ressenties pendant la grossesse. Chez un frère et une sœur, visités par M. Valleroux à l'institution de Gand , le directeur rattachait l'infirmité aux violents accès de colère auxquels la mère s'était livrée pendant ses grossesses.

Itard a signalé les orages de la dentition comme Tune des causes les plus fréquentes du mutisme : en effet, ces accidents sont les convulsions, les congestions vers l'encéphale et nécessairement le système labyrinthique, les méningites, etc. Viennent ensuite les fièvres éruptive, typhoïde ; or, nous avons démontré longuement (2) quelles graves lésions l'appareil auditif subit, durant le cours de ces affections. Nous avons même déjà fait pressentir dans ce passage, que la surdi-mutité était malheureusement la conséquence de ces altérations, si le sujet atteint était un enfant. L'observation que j'ai rapportée plus haut, prouve également que des adultes peuvent également devenir muets, à la suite de la fièvre typhoïde, lorsque l'ouïe est restée perdue sans retour.

(1) J'ai rapporté plusieurs observations semblables, sous les n°s 63 et 68, p. 274 et 286. On pourra les consulter avec fruit. (2)Chap. v, p. 225 à 245.

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