‹ Traité pratique des maladies des l'oeil : (volume 2)Chapitre 121 sur 273 · III. V · texte numérisé non relu

III. V

sont venus enlever beaucoup de l'importance qu'on avait cru devoir attachera L'aménorrhée dans cette anomocrinie.

La plupart des observateurs ayant publié hâtivement les cas qu'ils avaient étudiés, n'ont pas indiqué l'époque ni le mode de cessation de la coloration. Dans le fait de Lecat (1), elle a coïncidé avec une sueur abondante et une desquamation assez sensible. On a remarqué aussi une légère desquamation chez les personnes qui offraient des intermittences plus ou moins longues.

5. Êtiologie. — Comme dans un grand nombre d'autres maladies, il est impossible jusqu'à présent d'arriver à la connaissance des causes de cette bizarre affection. Jusqu'au moment où M. A. Duval a publié les deux cas observés chez l'homme, l'apparition de la chromhidrose, uniquement chez les femmes et pendant la période d'activité de l'utérus, pouvait faire espérer de trouver dans les troubles des fonctions de la génération des rapprochements féconds; mais cette donnée a perdu naturellement de sa valeur, depuis qu'il a été constaté que la sécrétion colorée des paupières avait pu se montrer chez deux hommes âgés de plus de 40 ans. Quoi qu'il en soit, le sexe féminin est de beaucoup plus disposé à celte affection, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de trente,

4. Constatation de la chromocrinie. — Diagnostic. — La possibilité d'enlever complètement, par une lotion huileuse, la matière noire ou bleue déposée accidentellement à la surface de la peau de certaines régions, et particulièrement des paupières inférieures, est un fait tellement caractéristique, qu'il suffirait, à lui seul,pourétablirlediagnostic d'une manière précise, s'il n'y avait pas à se tenir en garde contre la simulation. Rien n'est plus simple, en effet, à l'aide de différentes substances colorantes étrangères au corps humain, que d'imiter les taches de la chromhidrose vraie. La reproduction spontanée de ces mêmes macules, d'une manière appréciable, au boutd'un certain temps, sur la région qui a été préalablement ramenée à son état normal, est certainement la garantie la plus irrécusable de la réalité de l'affection. Mais, nous l'avons déjà dit, la constatation de ce phénomène offre, dans quelques cas, des difficultés d'observation. La simulation peut encore réussir à entretenir l'erreur et annuler ainsi l'épreuve. Nous devons donc faire tous nos efforts pour réunir la plus grande somme possible d'éléments de conviclion.il fautque le médecin, mis en présence d'une personne dont les paupières sont noires, puisse arriver facilement et promptement à dissiper tout soupçon de supercherie à l'égard du malade et toute crainte de mystification pour lui-même.

Les troubles de la santé qui ont précédé le début de l'exsudation ou qui l'accompagnent doivent être notés avec soin ; mais, comme on

(I) Lecat. Traité tic la couleur tic la peau, etc. Amsterdam, 176!), et Ann. d'Ocul., 1863, t. L, 1>.H3.

CHROMHIDROSE DES PAUPIÈRES. M

Ta vu, ils n'ont rien de caractéristique, d'essentiel, et parfois une santé parfaite en apparence peut coïncider avec la chromocrinie.

L'examen des taches peut, pour un observateur exercé, qui a vu beaucoup de cas, qui a concentré fortement son attention sur ce sujet, lui fournir quelques notions utiles; mais comme l'affection est rare, comme beaucoup de circonstances, encore mal appréciées, peuvent leur imprimer des caractères variables, cet examen ne peut avoir qu'une valeur accessoire. Il sera très important de constater, s'il y a lieu, que la surface colorée anormalement est terne, non luisante, ne donnant pas l'idée d'une couche liquide ou huileuse, que le duvet de la peau n'est nullement coloré. On écartera ainsi, d'une manière à peu près certaine, la possibilité de l'usage d'un cosmétique coloré, et en particulier d'un corps gras. On s'assurera en même temps qu'il n'existe pas de réserve de matière colorante agglutinant les cils. On notera l'injection du réseau veineux sous-cutané. Enfin, on fixera les limites de la surface atteinte. La nécessité de l'intervention de l'huile pour nettoyer complètement la peau éliminera naturellement toutes les substance colorantes solubles dans l'eau et celles qui, à l'étal pulvérulent, peuventadhérer à la peau(poussière de charbon). On remarquera qu'à l'aide d'un doigt ou d'un linge sec, on ne peut pas agrandir à volonté les limites de la tache.

Quand on voudra nettoyer les surfaces, pour les soumettre à l'épreuve de la reproduction spontanée, il faudra le faire assez complètement pour qu'à l'aide d'une bonne loupe, il ne soit plus possible de voir, sur aucun point, le moindre corpuscule noir. Cela fait, il restera à s'assurer, par les moyens que chacun puisera dans sa sagacité, que la réapparition de la coloration est due, non à un subterfuge, mais au phénomène morbide lui-même.

Reste l'examen microscopique et chimique. Pour recueillir la matière colorante, nous conseillons l'usage d'un pinceau imprégné de glycérine, si on ne désire avoir que de petites quantités. Autrement, en priant la malade de laver, chaque jour, les paupières colorées, à l'aide d'un pinceau trempé dans l'huile et exprimé ensuite sur un godet de porcelaine, en obtiendra, au bout d'un temps variable, une assez grande quantité de liquide fortement coloré, pour permettre des essais chimiques. L'éther, qui ne dissout pas la matière colorante, servira à l'isoler.

L'acide sulfurique est, de tous les réactifs qu'il a essayés, celui qui a donné à M. Ordonez les résultats les plus concluants. Il s'en est servi d'abord à froid, mais son application et son contact avec la matière noire de la chromhidrose, quoique donnant des résultats relativement à la modification de la couleur et à l'altération des bords des tablettes et des angles, n'étaient pas suffisants, même au bout de 48 heures, pour donner une réaction nette. Il s'est alors décidé à

employer simultanément la chaleur; et c'est à l'aide de ce dernier moyen qu'il est arrivé à obtenir des résultats qui, à eux seuls, contribueraient, à son avis, à vider une partie très importante de la question. Ces résultats, dit-il, peuvent se résumer en ces deux propositions (1) :

« 1 . La matière noire de la chromhidrose diffère essentiellement, au point de vue chimique, des poussières noires ou très-foncées, minérales ou végétales, auxquelles on a voulu l'assimiler.

» 2. La matière noire de la chromhidrose présente des analogies frappantes, au point de vue de sa composition chimique, ainsi que de certaines particularités d'aspect et de forme observables au microscope, avec certains produits de l'économie animale, d'origine pathologique, et connus en général sous la dénomination de mélanose.

» Pour se servir des deux réactifs combinés que je propose, j'ai employé un moyen 1res simple : Les préparations microscopiques que j'avais précédemment traitées par l'acide sulfurique à froid, étaient soumises à l'action de la flamme d'une lampe à alcool, ayant toujours soin de les tenir suffisamment écartées, pour éviter les secousses d'une évaporalion brusque. Au bout de quelques instants, je voyais la matière noire se fondre, se mêler à l'acide sulfurique et communiquer à celui-ci une teinte bistre très prononcée, même à l'œil nu. Le refroidissement de la plaque de verre opéré, j'examinais au microscope, et je remarquais que, en effet, la substance noire de la chromhidrose fondait facilement dans l'acide, en lui communiquant une coloration bistre parfaitement homogène partout.

» Toujours méfiant, j'ai pensé que peut-être la coloration bistre était due à l'action de l'acide sulfurique et de la chaleur sur les matières grasses qui accompagnent les plaques de chromhidrose, ou sur l'huile d'olive ou la glycérine, dont on se sert souvent pour enlever la matière colorante étalée sur les paupières. Voulant éviter ces inconvénients, j'ai institué un nouveau système d'expérimentation, et j'ai procédé de la manière suivante :

» Sur un morceau de papier blanc à filtrer, plié en quatre, je plaçais une certaine quantité de matière noire chromhidrotique, mélangée à de la glycérine. Je traitais ce dépôt, à plusieurs reprises, par l'alcool rectifié, de manière à dissoudre la glycérine et les matières grasses, et à les faire rester dans celte espèce de filtre. Une fois la matière colorante nettoyée par le moyen indiqué, j'enlevais les plaques de chromhidrose ; je les plaçais sur une bande de verre porteobjet, et je continuais l'opération par l'acide sulfurique et la chaleur, comme il a été indiqué précédemment. Le résultat a toujours été identique : la matière noire chromhidrotique fondait toujours dans l'acide

(1) OnDONtz. Ann. d'Qoul., 18G5, t. L, [>. 290.

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sulfurique chauffé, en lui communiquant la coloration bistre foncée que j'ai indiquée. Pour peu qu'on prolongeât l'opération après la fonle de la matière colorante, on voyait celle-ci prendre une coloration noire très foncée et se répandre sur la plaque, en plusieurs directions, sous forme d'arborisations ou de rivuîations. »

Traitement: Les applications topiques très-diverses, tentées jusqu'à présent, n'ont donné aucun résultat. Le voisinage des yeux, la sensibilité de la région doivent, d'ailleurs, rendre le praticien très réservé d;ins le choix des substances qu'il voudrait essayer. Les lotions huileuses n'ont d'autre avantage que de faire temporairement disparaître les taches. Dans le cas de troubles généraux de la santé, il faut, avec soin, en rechercher l'origine probable et saisir toutes les indications thérapeutiques qu'ils peuvent donner. On aura, le plus souvent, à combattre l'aménorrhée, la dysménorrhée, la chloro-hystérie ou l'anémie. Si les eaux thermales sulfureuses paraissent avoir eu un succès si prompt et si marqué dans le cas publié par M. A. Duval, ce résultat a été dû surtout à l'heureuse influence qu'elles ont eue sur la constitution affaiblie du malade, ainsi qu'à l'ensemble des modifications apportées par le voyage et le changement de climat. Le déplacement des personnes atteintes, depuis peu de temps, de chromocrinie paraît encore, lorsqu'il peut être effectué, une des meilleures ressources.

Obs. 34 (1). — En janvier 1858,je fusconsullé par une dame, qui se plaignaitde ce que ses paupières inférieures se teignaient en noir, comme si on les eût barbouillées de nitrate d'argent. Cet état s'était montré après qu'elle avait reçu un coup violent sur la partie postérieure de la tête, et la malade pensait qu'il était de la même nature que l'ecchymose, qui apparaît après un coup sur l'œil; mais il en différait complètement et consistait évidemment en écailles noires d'épithélium qui se détachaient. Celle dame était bien portante, assez corpulente et nullement anémique.

Obs.So (2). — Cabanes (Marie), de Montouliers (Hérault), âgée de 21 ans, d'une bonne constitution, d'une laille moyenne, ayant les yeux et les cheveux noirs, n'ayant jamais été malade, vit paraître ses règles à treize ans. Depuis celte époque jusqu'à ce jour, elles se sont montrées d'une manière très-régulière. Elle n'a jamais eu de perles blanches. Mariée depuis deux ans, elle n'a pas encore eu d'enfanl. Vers le mois d'août de l'année dernière, elle fut atteinte, sans cause connue, d'une toux assez forte, qui avait lieu par quintes, et durait pendant une demi-heure environ. Cette toux, en tout semblable à celle qu'on observe dans la coqueluche, était rare dans la nuit, ne donnait lieu à aucune expectoration et se présentait surlout après le repas. A la suite de cette toux, qui avait quelque chose de convulsif, elle ressentait une douleur assez vive à l'épigastre, aux attaches du diaphragme. Jamais elle n'a craché, expectoré de sang : seulement elle éprouvait de la dyspnée au moment où elle toussait; mais celte gêne de la respiration disparaissait avec la toux, qui était forte, résonnante, caverneuse, et se faisait entendre à une assez grande dislance ; son timbre grave n'était pas en rapport avec la stature de la malade et le développement de sa poitrine. Consultée celte époque pour cette toux dont l'intensité, la force, le volume m'élonnaient, j'ordonnai une tisane préparée avec le lichen, édulcorée avec du sirop de Briant, et celui de mou de veau, un vésicatoire au

(1) Mackeszie. Observation inédite.

(2) Bousquet. Mémoires de l'Académie impériale de médecine, 1834, t. XVIII, p. S59.

54 fc MALADIES DU SOURCIL ET DES PAUPIÈRES.

bras et des pilules contenanl du cyanure de potassium, de l'extrait de belladone et de jusquiame. A celte époque, les forces, l'appétit étaient moindres que dnns son étal de santé; mais le sommeil était bon, la toux étant rare pendant la nuit. Vers la fin du mois d'août, et sous l'influence des moyens précédenls, la toux disparut; mais la malade s'aperçut que les paupières inférieures et supérieures des deux yeux prenaient une teinte bleuâtre, qui d'abord, ne consistant qu'en un cercle qui entourait les organes de la vision, semblait croître en étendue sur les joues, en même temps que la couleur devenait de plus en plus foncée. Au bout de quelques jours, cette teinte gagna les joues, le nez, le front, le menton, toute la figure en un mot, et ne s'arrêta qu'aux oreilles et au cou, qui conservèrent leur couleur et leur teinte naturelles. Etant allé à Monlouliers à celle époque, je revis la malade et ne fus pas peu étonné de l'état où elle se trouvait. La figure semblait avoir été enduite d'une couche d'une épaisse solution d'indigo. La toux avait disparu, l'appélil était bon, les digestions faciles, le pouls normal. L'auscultation du cœur et des poumons n'indiquait aucune lésion de ces organes. Depuis cette dernière visite, la malade avait vu paraître, comme à l'ordinaire, son flux menstruel, tout aussi abondant et avec les mêmes qualités physiques du sang. Je me contentai d'ordonner l'eau ferrée et les pilules de Blaud.

De la fin d'août au 45 septembre, je ne revis pas la malade; mais étant venue elle-même me trouver à celte époque, je m'aperçus que la teinte bleuâtre était devenue plus foncée: la figure était noire sur toute son étendue: on aurait dit qu'on l'avait couverte d'une couche de cambouis. Elle ressemblait, quant à la figure, à une négresse, avec le luisant que donne une légère transpiration. M'élant aperçu que la partie du bonnet qui louchait le front ou les joues étail noire, je lavai avec un linge mouillé une portion de la joue gauche. Sous l'influence de ce lavage, la couche noire fui enlevée, et la peau m'apparut d'un blanc légèrement bleuâtre, pareil à celui qu'on remarque chez les personnes qui ont la barbe noire et forte et qui viennent de se raser. Mais peu à peu je vis eomme poindre des gouttelettes d'une sueur noire qui, formant une couche de plus en plus épaisse el compacte, donna d'abord à celle partie de la joue que j'avais lavée une couleur bleue plus foncée, puis noire, et arriva à avoir la même nuance que le reste de la figure. Les objets, le linge dont se servait la malade pour frotter, essuyer le visage, étaient tachés de noir; doux,. onctueux au toucher, comme graisseux, un lavage fait au savon n'étail pas suffisant pour faire disparaître les traces de ces taches noires. Les draps de lit, contre lesquels la figure Trouait la nuit, conservent encore une teinte noirâtre, quoiqu'ils aient été lessivés plusieurs fois.

Pendant tout le temps que la figure resta noire, la malade éprouva une céphalalgie violente, au point qu'il lui semblait qu'on lui arrachait la calotte du crâne ; il n'y avait ni soif ni fièvre, l'appélil continuait à êlre bon. On combattit celle céphalalgie par des bains de pied sinapisés et des lavements purgatifs; on continua l'usage des pilules ferrugineuses, el je prescrivis à la malade de se laver la figure avec de l'eau-de-vie camphrée, à laquelle j'avais fait ajouter pareille quantité d'une forte décoction de quinquina el de ralanhia. Vers la fin du mois de novembre, la céphalalgie devint atroce, intolérable; la malade n'a aucune sensation des briques très-chaudes que ses parents lui app'iquenl sur le crâne, dans l'intention de la soulager. Celte céphalalgie dure quatre heures. On a recours alors à des bains de pied sinapisés; la douleur se calme et disparaît. Vers le commencement de décembre, la figure s'éclaircil, et dans un jour (le 9), celle teinte noire disparaît toulâ fait. Vingt-cinq jours après, la malade ayant, en se lavant, mis les pieds nus sur le sol, voit reparaître presque immédiatement celte leinte noire de la figure, mais elle se dissipe quelques jours après. Depuis celle époque, la céphalalgie a complètement cessé, la santé est excellente; les menstrues qui, pendant la durée de celle affection, n'avaient jamais varié dans leur apparence régulière, continuent à se montrer à leur époque ordinaire

La matière noire qui recouvrait la face de notre malade n'était pas seulement déposée à la surface, mais encore dans l'épaisseur de la peau ; car, dès qu'on l'avait enlevée au moyen d'un linge mouillé, on voyait que la pe;ui conservait sur ce point une nuance bleuâtre pareille, comme nous l'avons dit, â ce qu'on observe chez les individus qui ont la barbe noire, forte, el qui viennent de se raser. Cette surface n'était pas uniformément noire ou bleuâtre, mais offrait un pointillé noir; de chacun de ces points, se louchant

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presque les uns les autres, m;iis pourtant distincts et séparés, on voyait, au bout de peu de temps, apparaître une goutte excessivement fine qui, peu à peu, augmentant de volume, Baissai! par se joindre à ses voisines, couvrir de nouveau la partie de la peau qu'on avait lavée et lui donner la même couleur noire du restant de la face. Ce phénomène était en tout semblable à celui qu'on remarque chez les personnes dont la peau est envoie de transpiration, avec celle différence que celle sueur élail moins abondante, d'un noir très foncé, douce, onctueuse au loucher

C'est aux paupières, dont le tissu est plus lâche que dans les autres parties de la figure, que la nuance noirâtre a commencé à se manifester.

Obs. 36. — Première relation due à M. Godefroid, chirurgien de deuxième classe, attache au corps des fusiliers marins (Expédition du Mexique.) (1). — M. de X., lieutenant de vaisseau, âgé de trente-deux ans, est d'un tempérament nervoso-sanguin et a toujours joui d'une bonne santé jusqu'en 1852. A celte époque, étant embarqué sur un navire en fer, destalion sur les côles de Syrie, il fut atteint de douleurs rhumatismales dans les membres inférieurs. Lors du siège de Sébastopol, attaché aux batteries de la marine, il fut assez grièvement blessé à la cuisse droite. Rentré en France, il ne tarda pas à présenter (fin de 1854) des accidents nerveux hystériformes qui le laissaient, pendant plusieurs heures, sans connaissance. Les crises étaient devenues de plus en plus rares, lorsque vers la fin de 1855, il s'aperçut que ses paupières inférieures présentaient une coloration noirâtre qui chaque jour gagnait en étendue et en intensité. Du reste, cette coloration variait avec la température : très-prononcée sous l'influence de la chaleur, elle devenait à peine visible pendant les temps froids. C'est ainsi que, durant l'hiver de 4859, la teinte noirâtre disparut complètement, ne laissant qu'un cercle à la base de la paupière, au point qu'elle pouvait paraître n'être quecernée parla fatigue. M. deX.se croyait débarrassé de son affection, mais cette illusion dura peu : dès les premières chaleurs, la teinte des paupières reparut. Depuis lors, elles sont toujours restées plus ou moins colorées. Lorsque je fus embarqué, au mois d'octobre 1861, sur le même navire que M. deX., ses paupières inférieures offraient une coloration d'un gris terne. Mais quand nous eûmes à supporter les chaleurs des tropiques, puis celles du Mexique, elles prirent une belle teinte noire, dessinant nettement un croissant à concavité supérieure, limité par le bord libre de la paupière et dont la convexité suit, sans le dépasser, le rebord inférieur du-trou orbitaire. Si l'on vienl à soumettre la paupière à des lavages réitérés et à des frottements énergiques, la coloraiion disparaît en partie, mais il reste cependant un reflet grisâtre très accusé. Le linge qui a servi à ces lavages est coloré en noir. La chaleur, une vive émotion, l'acte de la digestion et toute cause, en un mol, qui active la circulation sanguine, contribue aussi à augmenter la coloration noirâtre des paupières. Si la sueur coule sur le visage et qu'elle vienne à passer sur la paupière inférieure, elle prend une couleur noire. Je n'ai jamais vu aucune accumulation de matière colorante entre les cils ni vers le grand angle de l'œil, comme cela a été signalé dans quelques-uns des cas publiés. La seule douleur que cette affection cause à M. de X., c'est une sensation de gravier qui existe de temps en temps dans la paupière inférieure, surtout lorsqu'il est exposé à une vive lumière, telle que celle qui est renvoyée par une plage de sable.

La vision n'est pas altérée; toutefois M. de X. s'est aperçu que lorsqu'il se livre à des observations méridiennes, sa vue se fatigue plus rapidement qu'avant l'apparition des taches colorées. M. de X. désirerait vivement être débarrassé de cette singularité. La réalité de l'exsudation de la matière colorante a été constatée par tous les médecins militaires ici présents : MM. Erhmann, Coindet et Claudel, médecins majors de première classe, ainsi que par M. Colson, médecin principal de la marine.

Deuxième relation, due à M. le docteur V. deRochas, chirurgien de deuxième classe, chirurgien-major du paquebot la Louisiane (2). — M. de X., lieutenant de vaisseau, âgé de trente-deux ans, a pris part au siège de Sébastopol ; il a été blessé dans la tranchée par des éclats d'obus qui lui ont labouré la partie supérieure de l'une des cuisses. Au retour de la campagne de Crimée, il est venu en congé à Lorient, et dès

(1) Godefroid. Ann. d'Ocul., 1863, t. L, p. 172.

(2) Ann. d'Ocul., 1863, t. L, p. 173.

lors on remarquait une teinte brune des paupières inférieures. Celle teinte resta à peu près la même jusque vers ces derniers temps, si ce n'est que, lorsqu'il était fatigué, qu'il était souffrant ou qu'il faisait très-chaud, elle devenait un peu plus foncée. M. de X. vient d'accomplir la première phase de la guerre du Mexique, pendant laquelle il a été maltraité de toute façon. En effet, il a élé frappé à la tête devant Puebla par une halle qui a entamé la boîte crânienne. Il a élé atteint de fièvre intermittente, puis de dyssenterie. M. de X. offre un certain degré d'anémie; tout le système nerveux est profondément troublé. Aussi présente-t-il fréquemment des accès de névralgie dont le siège varie, mais qui intéressent surtout les plexus pulmonaires; dans ce cas, il survient alors des spasmes respiratoires effrayants.

Depuis la blessure à la tète, les paupières inférieures se couvrent chaque jour d'une couche noire en forme de croissant, dont les deux pointes vont rejoindre les sourcils, en sorte que de loin on croirait voir une paire de lunettes colorées appliquées sur les yeux. La paupière supérieure elle-même n'est pas parfaitement nette. Cette couche noire est très adhérente à la peau ; cependant, en exerçant une légère friction à l'aide d'un linge blanc, on en enlève une certaine quantité, que j'ai regretté ne pouvoir examiner au microscope. Le matin, après que M.deX... s'est lavé le visage, les paupières sont plus nettes que dans la journée et surtout que le soir; mais, pour enlever complètement ce qui reste dans les pores de la peau, il faudrait se servir d'huile ou de glycérine; pendant et après les accès névralgiques dont j'ai parlé, la coloration des paupières est plus marquée. Il y a une relation évidente entre la chromhidrose et l'état nerveux du sujet. J'ai remarqué que les paupières se couvraient de gouttelettes de sueur, alors qu'il n'en paraissait pas sur le reste du visage. En regardant de très près, les portions de la peau anormalement colorée, sans même se servir d'une loupe, on voit que celte couche qui paraît, à dislance, continue el uniformément étendue, ne l'est pas en réalité : ce n'est que le rapprochement extrême des particules colorantes qui produit cet aspect.

Extrait d'une lettre du docteur Léon Coindet, médecin en chef de la 2me division de l'armée du Mexique, adressée à M. le baron Larrey.

« Enfin, en dehors de tout ceci el comme fait intéressant, j'ai donné mes soins à un lieutenant de vaisseau, natif de Lorient, M. de X., qui avait reçu un coup de feu à la tête, au combat de Puebla, et qui, depuis cinq à six ans, était atteint d'une chromhidrose parfaitement marquée des deux paupières inférieures. La matière bleuâtre, noirâtre, qui les recouvre d'une manière permanente, s'enlève facilement avec un mouchoir, qui reste imprégné de cette matière colorante, pour reparaître presque aussitôt. »

L'observation qui suit a été publiée à la suite d'une enquête faite par les docteurs Libbrecht, Van Roosbroeck el Warlomont, dans le but de constater l'authenticité d'un cas de chromhidrose que le docteur Coppée, de Gand, avait signalé à la Société de médecine de cette ville et sur la réalité duquel des doutes s'étaient manifestés, malgré le rapport favorable qu'une commission, nommée par cette dernière, avait fait à sou sujet.

Obs. 37 (1).— Nathalie de P., âgée de 28 ans, a toujours été souffrante depuis l'âge de 41 ans : des tumeurs blanches, des accidents hystériques se présentant sous les formes les plus diverses et une foule d'autres symptômes pour le détail desquels nous renvoyons à l'observation originale , ont profondément altéré sa constitution. Le premier jour où nous nous rendîmes près d'elle, nous trouvâmes la malade assise dans sa chambre. Les quatre paupières étaient colorées en bleu-noir dans tout l'espace correspondant au muscle orbiculaire; la matière colorante était régulièrement étendue, aussi foncée aux bords qu'au

(I) Warlomont. Bulletin de l'Académie royale de médecine de Belgique, 2e série, tome VII, n» 8, et Annales d'Oculislique, 1864 , t. LU, p. 97.

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centre; des frictions à sec avec le doigt n'en entraînaient pas la moindre parcelle; pratiquées avec de l'ouate également sèche, à peine donnaient-elles à celle-ci une légère teinte bleuâtre. Au contraire, ces mêmes frictions, au moyen d'ouate imprégnée de glycérine, firent sans peine disparaître entièrement cette trace de coloration. La matière enlevée, soigneusement recueillie, nous étendîmes, après nous être bien assurés a la loupe qu'aucune parcelle n'en avait été négligée ni sur la peau, ni dans les cils, une bonne couche de collection sur la paupière inférieure droite, et nous attendîmes, décidés à ne pas perdre la malade de vue un seul instant. Nous nous attendions à voir le phénomène se produire au bout de trois quarts d'heure; mais, moins heureux que nos confrères de la Société de médecine, au bout de trois heures, nous n'étions pas plus avancés qu'à la première minute. N'ayant pas prévu ce contre-temps et n'ayant pas pris nos mesures en conséquence, il nous fallut partir, aussi peu avancés qu'à notre arrivée: l'épreuve était négative; elle ne nous avait rien appris dans un sens ni dans l'autre. C'était à recommencer.

Quinze jours après, nous nous retrouvâmes au poste; M. Van Roosbroeck, qu'un obstacle majeur avait éloigné, s'était fait remplacer par M. le docteur Rommelaere jeune, de Gand. Décidés à passer toute la journée en observation, s'il le fallait, nous nous étions munis de vivres pour ne pas être, comme la première fois, éloignés par la famine de ce que nous nous étions imposé comme un devoir. Nous nous y prîmes comme la première fois, sans être plus heureux; car, après trois heures d'observation, de onze heures du malin à deux heures de relevée, rien absolument ne s'était encore produit. Nous nous mîmes à table, dans la chambre même de la malade, où nous l'avions dressée, et toujours sans perdre celle-ci de vue. Une heure se passe encore et rien. — A trois heures, notre jeune fille nous déclare qu'elle doit indispensablement se retirer un instant sans témoin; nous ne pouvons décemment nous y refuser : elle passe donc dans sa chambre, où elle demeure dix minutes à peine, et d'où elle revient avec les paupières colorées du plus beau bleu-noir, du côté où aucune application de collodion n'avait été faite: du côté opposé, où le collodion avait été appliqué, la peau avait conservé sa coloration normale.

Étions-nous dupés? Nous étions fort portés à le penser, et le médecin même de la malade, jusque-là ferme dans ses convictions, paraissait près d'être ébranlé. Je lui proposai d'aller visiter la chambre de la malade qu'elle venait de quitter, dans la pensée d'y découvrir quelques pièces de conviction: nous remuâmes tout, de fonder) comble, sans rien trouver. Pendant que nous nous livrions à celle besogne, au moins indiscrète, la malade parut sur ses béquilles: elle nous reprocha notre inquisition; nous lui répondîmes qu'après ce qui venait de se passer, nous étions fondés à croire qu'il y avait dans sa chambretle quelque agent susceptible de causer son mal, et que, dans son intérêt, nous avions voulu nous en enquérir. Elle parut se payer de cette monnaie, et la paix fut faite.

Mais nous n'étions pas plus avancés, nous l'étions moins au contraire, car nous ne pouvions nous défendre d'un doute assurément légitime. Seul, le. médecin de la malade tint bon. Comment l'idée d'une semblable simulation aurait-elle pu venir à celle campagnarde, éloignée du commerce de ses semblables, depuis plusieurs années, par un état maladif continuel, dont une tumeur blanche du genou, des vomissements de sang, des polypes utérins avaient élé quelques-unes des manifestations? Avait-elle jamais ouï parler de cliromhidrose, quand lui, médecin, s'avouait qu'avant d'avoir vu ce cas, il ignorait jusqu'à l'existence de celle élrange affection? La matière, plus ardoisée que noire, examinée par M. Poelman, avait présenté un nombre considérable de granulations moléculaires noirâtres, et entre autres une cellule pigmenlaire, à noyaux vésiculeux, des plus caractéristiques (1). Les autres caractères microscopiques étaient absolument identiques à ceux que MM. Robin et Ordonez avaient découverts à la substance que M. Le Roy de Méricourt avait soumise à ces habiles micrograpbes (2). Comment notre malade auraitelle pu se procurer cette substance spéciale, inconnue, différente de tous les produits

(t) Bulletin de la Société de Médecine de Gand, 1864-, p. 70.

(2) S'il y a une analogie à établir, nous a écrit plus tard M. Poelman, je pense que cette matière se rapproche plus de ces produits peu connus qu'on rencontre accidentellement dans la sueur que de celle des tissus pigmentaires ; je ne suis pas éloigné de croire, ajoute-t-il, que, si le fait de Vosselaere est bien établi, le produit coloré dépend d'une sécrétion glandulaire.

tinctoriaux connus? Non, tout cela n'était pas possible. La sécrétion clirombidrolique pouvait, comme d'autres sécrétions, comme la sueur, par exemple, avoir ses variations d'évolution, ses caprices, etc., etc. « Tout est possible, nous dit-il, tout, sauf le subterfuge que vous soupçonnez et auquel manquent tous les motifs comme tous les moyens d'exécution. »

Quoi qu'il en fût, notre seconde campagne était encore négative ; cependant nous ne nous tînmes pas pour battus. Nous engageâmes M. deMeulemeesler à faire de nouvelles épreuves sans notre participation, principalement au moyen de bandeaux bien soigneusement apposés, de nous tenir au courant des résultats et de nous faire savoir quand nous pourrions revenir. Il fallait attendre que la malade fût un peu remise des émotions que nos indiscrètes perquisitions ne lui avaient guère épargnées. Cela fut ainsi convenu.

Six semaines se passèrent pendant lesquelles M. de Meutemeester ne perdit pas son temps. A diverses reprises, il avait appliqué des bandages hermétiquement scellés, et plusieurs fois, après avoir constaté qu'ils n'avaient pas été dérangés, il avait pu s'assurer que la sécrétion morbide s'était manifestée. Le procédé auquel il s'était arrêté, nous écrit-il, consistait dans l'application d'un large lambeau de taffetas gommé, soigneusement collé au moyen de collodion ; ce lambeau recouvrait l'œil sans le toucher, fixé qu'il était aux parties saillantes voisines, front, nez, tempe et pommette : il permettait à l'exhalation cutanée de se produire et à l'observateur de voir, au besoin, sans le soulever, ce qui s'était passé sous lui. L'épreuve étant désormais convaincante, nous disaitil, il nous priait d'aller la répéter avec lui, ce que nous ne nous fîmes pas dire deux fois. Le 14 août, M. Van Roosbroeck et M. Libbrecht, qui habitent Gand, allèrent avec M. de Meulemeesler appliquer un appareil construit comme nous venons de dire. Après avoir lavé avec le plus grand soin les quatre paupières, l'œil droit fut recouvert seul; le gauche resta libre. Une toute petite traînée de collodion avait été appliquée, à l'insu de tout le momie, par M. Van Roosbroeck. à la paupière inférieure droite, assez étendue pour permettre de voir si quelque matière y était déposée, trop étroite pour empêcher l'exhalation cutanée. — Le lendemain, j'allai prendre, à Gand, mes deux collègues, qui s'étaient adjoint le docteur Van Weesemael, et nous nous rendîmes ensemble à la poursuite de notre solution, qui, celle fois, ne devait plus nous échapper.

L'appareil élaità peu près intact : il était bien un peu décollé du côté du nez; mais en y regardant attentivement, on pouvait s'assurer que le joint n'était pas assez large pour avoir pu permettre l'introduction d'une matière colorante quelconque, dont aucune traînée, d'ailleurs, ne se voyait sur la partie de la peau qui le séparait de la paupière. A la rigueur cependant, une main habile, munie d'un pinceau à miniature, aurait pu, passant par là, aller badigeonner les parties recouvertes; mais, à coup sûr, la malade n'aurait pu exécuter elle-même ce tour de force : il lui eût fallu un complice, impossible à soupçonner dans son entourage. L'appareil levé, les paupières furent trouvées aussi colorées qu'elles l'avaient jamais été : la pellicule de collodion, soigneusement enlevée, était colorée des deux côtés, mais par transparence seulement vers la surface libre ; sa surface adhérente était seule granuleuse et garnie d'une poudre bleu-noir qu'on put enlever par le grattage. La surface libre était parfaitement lisse et reluisante.

Donc, sans ce maudit joint, l'épreuve eût pu sembler complète. Nous ne voulûmes pas, néanmoins, nous en contenter, et nous recommençâmes séance tenante. Il fut convenu que nous ne perdrions pas la malade de vue, niais que, pour éloigner jusqu'à l'ombre d'un doute possible, nous recouvririons l'un des yeux de l'appareil de taffetas collodionné; de celte façon, échappât-elle même un instant à nos regards, qu'il lui serait de toute impossibilité de porter quoi que ce fût au contact de ses paupières ainsi calfeutrées. Trois heures se passèrent de la sorte sans résultat bien appréciable; il nous semblait cependant voir les paupières se bislrer un peu, mais c'était au moins douteux. Nous nous mîmes à table et engageâmes notre sujet à s'y installer avec nous : elle fit assez de résistance : depuis longtemps, nous dit-elle, elle ne mangeait que du fruit et du laitage, et ne supporterait ni la viande, ni le vin ; elle se décida cependant, mais ne voulut d'abord rien prendre. L'un de nous ayant émis l'idée qu'un doigt de vin, pris par une personne peu habituée à en boire, provoquerait peut-être une transpiration qui pourrait nous venir en aide, insista pour lui faire prendre quelques gorgées de vin de Porto; peu d'instants après les avoir ingurgitées, elle fut prise de vomissements, qui n'eurent pas lieu sans effort. Dix minutes après, sous nos yeux, sans que l'appareil eût

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