CHR0MH1DR0SE DES PAUPIÈRES
subi la moindre avarie, les quatre paupières avaient repris leur coloration bleuâtre. Nous ne dirons pas que nous avons vu sourdre la matière colorante par les orifices cutanés (voit-on marcher les aiguilles d'une montre, qui cependant en dix minutes font bien du chemin?) mais nous pouvons affirmer que le phénomène de la chromhidrose s'est développé devant nous dans peu d'instants et dans des conditions telles que le moindre doute sur sa réalité n'est plus désormais possible pour nous. C'est qu'en effet, il ne s'agissait pas ici, pour la malade, de profiter d'un moment de distraction des spectateurs pour se barbouiller la pommette d'un peu de graphite; il lui eût fallu plus d'un quart d'heure pour déplacer son appareil, se peindre, le mol est exact, les quatre paupières au moyen d'un pinceau ou d'un crayon à pastel, et replacer l'appareil, collé au moyen de collodion, auquel il eût fallu laisser au moins le temps de se sécher. Et pour cela un quart d'heure n'eûi même pas suffi; ear, nous le répétons, la coloration est étendueen couche uniforme, sans stries, traînées ou irrégularités quelconques, et admirablement limitée à la région du muscle orbieulaire.
La pellicule de collodion et la matière recueillie sur les paupières de l'œil calfeutré furent remises à M. le docteur Rommelaere-Pidoux, de Gand, qui, après en avoir fait l'objet d'un examen attentif, nous a fait parvenir la note ci-après :
« Les objets qui m'ont été remis pour être soumis à l'examen microscopique et chimique étaient : 1° deux plaques chargées de la matière colorante enlevée des paupières à l'aide de la glycérine ; 2° un lambeau du collodion qui avait été appliqué sur la paupière.
» 1° La malière colorante des plaques, soumise au microscope, a présenté tous les caractères de la matière examinée par MM. Robin et Ordonez. Je l'ai trouvée composée de corpuscules de dimensions et de formes extrêmement variables, d'apparence lamelleuse et présentant presque partout une coloration d'un bleu indigo foncé. La teinte était plus claire sur les bords; là aussi la transparence était plus prononcée. Celte malière répondait exactement à la description donnée par M. Le Roy de Méricourt (1).
» J'avais déjà antérieurement, et à deux reprises différentes, examiné la matière colorante provenant des paupières de la même malade, et toujours l'examen m'avait donné les mêmes résultats. Dans un de ces cas, la malière, moins diluée, s'esl présentée sous forme d'amas amorphes, complètement opaques et noirs.
» En soumettant la malière des plaques qui m'ont été remises à l'action des réactifs, les résultats ont été aussi concluants. Je me contenterai de parler de la réaction par l'acide sulfurique et la chaleur combinés, que M. Ordoriez considère comme donnant les résultats les plus concluants. Celle réaction a été extrêmement nette. J'ai suivi le procédé indiqué à la page 165 (2) du Mémoire de M. Le Roy de Méricourt. A l'œil nu, je voyais la matière noire se fondre, en communiquant à l'acide une teinte bistre très-prononcée. L'examen microscopique qui a suivi a démontré qu'en effet, la matière noire avait fondu dans l'acide: la coloration bistre était parfaitement homogène partout.
y> 2° J'ai ensuite soumis à l'examen le petit lambeau de collodion enlevé de la paupière de la malade. A l'aide d'une forte loupe, j'ai constaté que la face externe, convexe, en était parfaitement lisse et brillante; la face concave^ au contraire, qui avait été en contact avec la peau, était terne et couverte d'une infinité de granulations. Les dimensions trop exiguës de ce lambeau ne m'ont pas permis de chercher à enlever cet enduit à l'aide d'un linge huilé. Je dus me contenter de le soumettre à l'examen microscopique et aux réactifs : sous ce double rapport, la matière qui constituait cet enduit s'est montrée identique de tous points à celle qui recouvrait les plaques et dont j'ai parlé plus haul. La réaction par l'acide sulfurique et la chaleur combinés a été tout aussi nette. »
Bruxelles, le 1er septembre 1864.
Signé : Libbrecht, Van Roosbroeck, Warlomont.
(1) Annales d'Oculislique, 1863, t. L, p. 192-193 et p. 122-123 de son mémoire.
(2) Annales d'Oculislique, 1863, t. L, p. 296.
SECTION XXIV
§ IX. Eléphantiasis des paupières. (P. 220.)
Obs. 38.— Eléphantiasis de la paupière supérieure (1).— L'été dernier, il se présenta à maclinique une femme dont la paupière supérieure gauche, monstrueusement déformée, pendait sur la joue. La peau et la conjonctive formaient, entre le bord sourciller et le tarse ,des bourrelets mollasses retombant sur le bord libre de la paupière. La dégénérescence de la peau s'étendait du côté externe jusqu'à la naissance des cheveux sur la tempe. Les dimensions delà paupière étaient réellement énormes. Légèrement attirée vers la joue, elle mesurait bien trois pouces dans son diamètre vertical: son diamètre transversal atteignait à peu près la même dimension. Le sac conjonclival participait à celte déformation, sans toutefois montrer d'autres symptômes de maladie propre. Les fonctions du releveur de la paupière ne semblaient pas altérées ; mais ce muscle était tout naturellement impuissant à soulever un poids aussi considérable. On avait observé cet état peu de temps après la naissance. Il s'était peu à peu aggravé, et la malade assura qu'elle pouvait encore, cinq ans auparavant, ouvrir assez l'œil gauche pour se conduire, surtout en renversant fortement la tête en arrière. On excisa un lambeau triangulaire, à base tournée vers le bord de la paupière, comme dans l'opération de Peclropion. Le lambeau excisé, modérément tiraillé, mesurait un pouce. On prit le soin d'exciser en même temps une partie des masses hyperlrophiques de la paupière et de la tempe. L'examen microscopique ne montra qu'une hypertrophie du ^issu cellulaire et des éléments constituants de la peau, jointe à une quantiléabondante de graisse et de vaisseaux dilatés. Une amélioration notable suivit cette opération : la malade pouvait entr'ouvrir la fente palpébrale dans une hauteur de deux lignes. Une nouvelle opération exécutée de la même façon amènera probablement une guérison complète.
SECTION XXVI
NAEVUS MATERNUS ET ANÉVRYSME PAR ANASTOMOSE DES SOURCILS ET DES PAUPIÈRES. (P. 223.)
1. La cure radicale des nsevi ma terni est loin d'être encore bien déterminée. La ligature, la cautérisation et la vaccination comptent des succès, mais les injections coagulantes, notamment celles au perchlorurede fer, semblent de beaucoup plus efficaces que les autres procédés opératoires. Malheureusement, ainsi qu'il a été dit plus haut (v. t. I, p. 230), elles exposent, si l'on n'y prend bien garde, à des accidents graves, tels que l'infiltration de la matière d'injection dans le tissu cellulaire avoisinant et son introduction jusqu'au centre circulatoire, où sa présence amène une mort immédiate. M. Carter a publié (2) deux observations de cette issue fatale.
Ce n'est pas à dire pour cela qu'il faille renoncer à ce moyen efficace de traitement, contre une maladie des plus graves, surtout
(1) Von Graefe. Kleinische Monatsbl, 1863. Jauv., B. F.
(2) Med. Times and Gaz. 1863, Sept. 5, p. 262, et Annales d'Oculistique, 1864, t. LU, p. 213.
NAEVUS MATERNUS ET ANÉVRYSME PAR ANASTOMOSE. 61
si les autres tentatives ont échoué (1). Il importe seulement d'en entourer l'application des plus minutieuses précautions. Ainsi, il faudra toujours avoir soin de faire usage des peliles seringues de Pravaz ou d'autres analogues, permettant au liquide, chassé par un piston mû par un pas de vis, de ne s'en écouler qu'en bavant et jamais sous forme de jet(2). D'autre part, si le nsevus siégea la paupière, de façon à permettre de l'enserrer dans la pince à anneau (V. fig. 16, t. I, p. 212), la compression exercée tout autour de lui sera une sauvegarde à peu près certaine contre ce formidable accident, en même temps que contre les hémorrhagies (5).
11 est des cas où, les injections ayant échoué, d'autres procédés ont réussi, tels que la vaccination, la ligature, la cautérisation ou la combinaison de plusieurs de ces moyens (4).
2. M. Nélaton recommande la vaccination, suivant un procédé qui lui appartient: il plonge dans la tumeur de petites épingles à insectes, chargées de virus vaccin, et inocule ainsi les parties profondes et non la superficie; les épingles doivent rester en place pendant plusieurs minutes. Il se sert aussi quelquefois d'épingles sans virus, mais alors il les laisse en place pendant vingt heures, puis les remplace par des fils imprégnés de vaccin, qu'il laisse à demeure plusieurs jours. Il a soin de proléger les bords des piqûres à l'aide de petites canules à fistule lacrymale, à travers lesquelles il fait passer les fils, pour les introduire dans la masse érectile, et cela, afin d'éviter que ces bords, inoculés, ne deviennent le siège de cicatrices apparentes.
5. La cautérisation s'applique de différentes façons. Quand la tumeur est petite, on peut se borner à en toucher le centre avec une aiguille chargée d'une forte solution de potasse caustique. Si elle est cutanée, l'application d'un petit cautère au milieu de sa surface peut réussir ; si elle est sous-cutanée, on commence par diviser les téguments.
k. La ligature de la tumeur, au moyen de fils de soie très-forts imprégnés de teinture d'iode ou d'une forte solution d'alun, de perchlorure de fer, de tannin, etc., a été pratiquée. On passe le fil, à l'aide d'une aiguille courbe, autour de la moitié de la tumeur, puis on lui fait traverser celle-ci suivant son diamètre médian ; ce même fil contourne alors la seconde moitié du naevus, et il ne reste plus qu'à en serrer les deux chefs. On peut aussi faire traverser la tumeur par un fil, qu'on fait sortir par le point opposé à son lieu d'introduction ;
.(!) Après l'emploi infructueux des aiguilles et de la galvano- caustique, la guérison a élé obtenue par des injections de lactate de fer, dans un cas où la maladie siégeait à la paupière inférieure. .Macki>dlr, Med. Times and Gaz. 1857, Auç;. 22, p. 711.
(2) L'aiguille-seringue de Fergus=on ifest pas convenable dans ce cas et expose à faire partir brusquement un jet de liquide, ce qu'il importe d'éviter à tout prix.
(3) Voir un cas mortel au quatrième jour, avec convulsions, après l'injection de quelques gouttes d'acide lanuique pur. (Opli. Hosp. Rep. 1S39-18G0, Vol. II, p. 113.)
(4) Obs. de naevus de l'orbite : injection au perchlorure de fer, insuccès; guérison par la ligature. (Lancet, 1859, N'ov. 26, p. 556.)