Nous avons défini (70-74) la myopie au point de vue
dioptrique : « Anomalie par excès de l'état de la réfraction fixe ou
statique. »
Nous n'appellerons donc pas myope l'œil qui réunit les rayons parallèles en avant de la rétine, si cette réunion a lieu par le fait d'une action accommodatrice quelconque, morbide ou fonctionnelle. Ce dernier cas est une anomalie de la réfraction dynamique.
§ I. Caractères optiques.
On reconnaît fonctionnellement la myopie à plusieurs caractères : d'abord à la netteté et à la facilité de la vue rapprochée et, par contre, à l'impossibilité de voir au loin. Dès que, à une distance double, on ne peut distinguer des caractères de dimension double (échelle régulièrement progressive), on peut affirmer qu'il y a myopie. La certitude est donnée ensuite par l'effet favorable produit par les verres concaves.
114. — Détermination ou mesure du degré de la myopie. — Nous avons vu (74) que la mesure du degré de Tamétropie se fondait sur la position du punctum remotum. On détermine cette position par deux moyens principaux dans la myopie : 1° par l'emploi de l'optomètre à fils de M. de Graefe (54); 2° par l'épreuve des verres concaves enseignée par M. Donders (35). La dislance à laquelle deviennent confus les fils de l'optomètre de M. de Graefe, quand on l'éloigné de l'œil, la longueur focale de la plus faible des lentilles concaves qui procurent au loin la vision nette (à 20 pieds, la lecture d'un caractère en rapport avec l'acuité de la vision), voilà la distance du punctum remotum. Nous employons ordinairement la méthode de M. Donders.
On peut, dans la myopie, essayer les deux yeux à la fois; la myopie étant généralement la même des deux côtés, il faut mettre toute son attention à en bien apprécier le degré. Les réponses du myope peuvent induire en erreur : quand il est jeune, qu'il jouit d'une bonne accommodation, il est agréablement sollicité par des images fines et déliées, et choisit alors souvent des verres trop forts. 11 faut marcher progressivement, ne pas se fier aux réponses, mais s'attacher à la manière dont la lecture est faite. Si deux ou
MYOPIE. xcm
trois numéros de suite ne font pas déchiffrer un caractère nouveau plus fin que ne le font les premiers d'entre eux, le premier de ces numéros est suffisant et mesure le degré de l'amélropie. Il peut être sage de contrôler l'un des deux moyens par l'autre.
Il y a des myopies acquises, intermittentes, temporaires, dues à un spasme accommodatif (de ce genre est celle qu'on rencontre dans l'hypermétropie et qui peut dissimuler celle dernière affection); ou différenciera ces états de celui qui est l'expression de la seule réfraction fixe, par l'action de l'atropine qui le fait disparaître. On considérera, en outre, que le spasme est le plus souvent de nature subite, et qu'il esl accompagné de myosis.
L'examen ophthalmoscepique, si la myopie est élevée, donnera une image renversée visible sans lentille (79, 80). Quand le regard est distrait, l'accommodation spasmodique ne se manifeste pas, et il n'y a plus risque de confondre les deux espèces d'amétropie.
Exemple. — Une jeune personne de 14 ans se présente à la consultation; elle y voit bien de près ; son acuité est, je suppose, entre 1 et 3/4 ; elle lit, en effet, le n° 1 de notre échelle à un peu moins d'un pied, 5 à 6 pouces; mais, à deux pieds de distance, elle ne lit point le n° 2, ni même les nos 3 et 4.
Nous la plaçons alors à vingt pieds de notre échelle dont elle ne distingue pas un seul caractère. Mais des verres concaves, de force graduellement croissante, améliorent sa vision. Comme nous avons vu, en commençant, qu'ellene lisait pas du tout les caraclères nos 3 et 4 à deux pieds, nous avons conjecturé qu'il y avait là myopie de moins de -^-; nous commençons donc l'essai par le n° 20. La vision ne commence à devenir moins trouble que vers le n° 13 ; arrivé à 12, le sujet déchiffre le n° 400; le n° 40 lui donne des perceptions neltes ; 9 lui fait lire le n° 30 ; avec le n° 8, il lit nettement et couramment !e n° 20 ; mais 7 et 6, en rendant les caraclères plus petits, ne l'amènent pourtant pas à iire le n° 45.
Nous en concluons que cette jeune personne est affectée d'une myopie de -—.
Nous pourrions dire, mais sans avantage actuel de simplification (il n'y a rien de plus simple que ce qui précède), que le punclum remotum de ce sujet étant à 8 pouces, >a réfraction statique possède 27 unités d'excès sur la quantité normale. Cependant celte donnée a tout de suite un avantage secondaire; comme nous savons qu'à cet âge l'accommodation est complète et mesure bien les 60 unités de réfraction, nous pouvons conclure à l'instant que son punctum proximum est à la distance qui correspond à 00 t 27 unités de réfraction ou à 2 pouces 4/2. (Table, (45).
§ II. Pathogénie.
US. — Toutes les statistiques, et non pas celles de ce siècle seulement, témoignent de la rareté de la myopie dans les populations rurales, pastorales et militaires, et de sa fréquence énorme parmi les classes civilisées. Il est incontestable que ce résultat doit être attribué à l'application continue de la vue aux objets rapprochés, et même, doit-on ajouter, à l'application de la « vision binoculaire. » En effet, les professions dans lesquelles un seul œil est employé, "même/au moyen de la loupe, graveurs, horlogers, etc., ne comptent point plus de myopes que les autres professions ; ce serait plutôt le contraire.
Ces observations, qui devront avoir un si grand poids dans l'hygiène de l'avenir, rencontrent cependant une contre-partie sur leur route. C'est que, si les conditions dont nous venons de parler favorisent d'une manière déplorable les progrès de la myopie, elles ne paraissent que rarement la créer de toutes pièces.
Il esl assez rare qu'un œil emmétrope devienne myope ; plus rare encore qu'un œil hypermétrope change ainsi de sens. Il existe presque constamment une prédisposition héréditaire, et on peut la constater dans le jeune âge à l'ophthalmoscope, aussi bien que par la recherche de l'hérédité.
La myopie est donc une maladie créée, au moyen des générations
XCJV DIOPTMQUE PATHOLOGIQUE.
successives, dans les classes civilisées, par les causes qui ensuite la développent chez chaque individu. Contrairement aux préjugés communs, la myopie ne rétrograde point; elle progresse au contraire trop souvent. Les hauts degrés de myopie appartiennent plutôt à l'âge avancé. Un œil myope est un mauvais œil, en danger, s'il demeure dans les conditions hygiéniques premières, de devenir un œil très-malade, un œil menacé même!
Ces principes sont en contradiction avec les idées reçues : Le préjugé est général à cet égard, et pour le public un œil myope représente un bon œil, un œil qui s'améliore avec les années.
Plusieurs causes ont amené cette malheureuse opinion, qui a fait bien des aveugles. Avec l'âge, la pupille se rétrécit; les cercles de diffusion des images des objets distants diminuent donc en proportion. Le sujet y verrait alors plus nettement de loin. Secondement, la presbyopie qui se développe sur un œil myope, comme sur un œil emmétrope, recule, vers 50 ans, le punctum remotissimum de — environ. Sur un œil modérément myope, le recul du punctum remotum de 12 à 24 pouces, par exemple, ne saurait être indifférent.
Cette observation, qui montre en quoi l'opinion ancienne pouvait avoir un côté réel, a, malheureusement, sa contre partie dans l'allongement du globe, que l'œil myope éprouve trop souvent en vieillissant. Ces deux effets se contrebalancent, et, en somme, le plus souvent l'œil myope ne manifeste en vieillissant que les effets du recul de son punctum proximum.
Si la myopie ne nous représente, au point de vue optique, qu'un excès de réfraction, nous avons vu (71) qu'anatomiquement ce mot devait exprimer un œil allongé pathologiquement. On a, en effet, établi que, ni la cornée, ni le cristallin ne pouvaient être rendus responsables de l'excès de réfraction. L'appareil réfringent y est trèsgénéralement normal. (Voir la fig. xxx, p. liv.)
Sans doute, il est des cas où l'on rencontre des excès de réfraction qui doivent être attribués à un excès de courbure de la cornée; le kératoconus, par exemple. Mais ce sont des cas rares et dans lesquels la myopie est symptomatique, et non l'affection principale et l'expression même de l'état de la réfraction de l'œil ; on ne saurait donc s'y tromper.
On a également, à une certaine époque, attribué la myopie à ce même excès de courbure développé dans la cornée par la pression des muscles raccourcis, dans le strabisme, par exemple. M. Knapp a mesuré les rayons de la cornée dans un grand nombre de cas de strabisme, et n'a jamais trouvé celle augmentation de courbure.
Il est certain qu'il y a des myopies acquises dans lesquelles c'est le cristallin qui, devenu plus courbe, doit être considéré comme jouant le rôle de cause prochaine. Mais celte action, ce rôle ne sont que temporaires. Aucune observation positive n'a encore produit de cas d'une telle déformation devenue permanente. Cet élat n'est donc pas une anomalie de la réfraction fixe, mais de la réfraction dynamique ou de l'accommodation.