‹ Traité pratique des maladies des l'oeil :Chapitre 27 sur 147 · OPHTHALMIES INTERMITTENTES · texte numérisé non relu

OPHTHALMIES INTERMITTENTES

Bien qu'à l'époque à laquelle parurent les premières éditions de cet ouvrage, on eût déjà publié plusieurs observations intéressantes d'ophthalmies revenant chez le même individu à des intervalles de temps plus ou moins longs, ces faits ne m'avaient point paru suffisants pour me faire admettre l'existence d'une affection à retours périodiques assez réguliers pour mériter le nom d'ophthalmie intermittente (2). Depuis lors j'ai vu des cas qui m'ont porté à changer d'opinion ; cependant les remarques suivantes me paraissent pouvoir être encore conservées :

La douleur qui accompagne certaines ophthalmies est incontestablement sujette à des exacerbations nocturnes régulières; mais cela ne suffit pas pour faire donner à ces ophthalmies le nom d'intermittentes. Pour qu'une ophthalmie soit intermittente ou périodique, il faut, suivant moi, qu'elle reparaisse très régulièrement après un certain intervalle de jours, de semaines ou de mois; que le retour n'en soit dû à aucune cause accidentelle apparente, mais soit en rapport avec les révolutions du temps. Si l'on étudie la plupart des cas rapportés sous ce titre, on voit qu'ils ne sont que des exemples de quelque espèce particulière d'ophthalmie revenant plus ou moins fréquemment chez le même individu, par suite de l'exposition à la même cause excitante ou à quelque autre analogue. L'ophlhalmie phlycténulaire étant très susceptible de se reproduire sous l'influence d'une cause légère, semblera périodique ; les ophthalmies rhumatismale, catarrho-rhuinatismale et catarrhale, peuvent aussi paraître intermittentes à cause de

[(1) Annales d'Oeulistique, t. XXXIV, p. 256.]

(2) On a cru autrefois que l'inflammation de l'œil du elieval, qui revient si souvent, et se termine par la cécité, était périodique. On a donné à celte cécité le nom de lunaire (moon-blindncss), parce que l'on croyait qu'elle était influencée par le cours de la lune.

0PIITHALMIES INTERMITTENTES. 131

leur tendance à se reproduire chez ceux qui en ont une fois été atteints. J'ai fréquemment traité des malades qui, à des intervalles de trois à quatre mois, ou une fois l'an, et pendant plusieurs années de suite, presque dans la même saison, ont été atteints d'iritis rhumatismale ; mais chaque fois il m'a été facile de trouver la cause du mal dans quelque imprudence commise par le malade. Dans l'inflammation arthritique, il paraît y avoir aussi une certaine tendance à la périodicité, car chaque attaque laisse les yeux pis qu'ils n'étaient et très disposés à une nouvelle attaque sous l'influence de causes nouvelles.

On trouvera la confirmation de ces remarques dans la lecture attentive des observations du docteur Curry et du docteur Bostock, qui tous deux ont été affligés d'attaques répétées d'ophthalmies graves (1). Quelques autres cas publiés comme des exemples d'ophthalmie intermittente paraissent avoir plutôt été des cas de névralgie, s'accompagnant, comme cela se voit souvent, d'inflammation de quelqu'une des membranes de l'œil (2). L'observation qui suit est le premier fait qui m'ait porté à renoncer à mon opinion sur la non-existence de l'ophthalmie intermittente.

Ois. 411. — Un gentleman, âgé de 24 ans, vint me consulter en juillet 1835. Il me dit que jusqu'à 10 ans il avait souffert d'ophthalmie scrofuleuse. Passé cet âge, il était resté exempt de toute affection oculaire jusqu'environ dix mois avant l'époque où il vint me consulter. Depuis ces dix mois, les conjonctives étaient le siège d'une rougeur vive présentant des exacerbations évidemment périodiques. La rougeur offrait la teinte du carmin et différait de celle de l'ophthalmie ordinaire. Les yeux n'étaient jamais complètement exempts de cette rougeur; mais tous les six ou sept jours, il survenait une exacerbation à un œil d'abord, puis à l'autre. Une place rouge se montrait à l'une des conjonctives ; la rougeur s'étendait rapidement à tout le reste de la membrane, puis le même travail survenait à l'autre œil. Ces attaques s'accompagnaient d'un certain gonflement des conjonctives, d'un peu de chaleur et de douleur aux yeux. Il n'y avait ni frisson, ni céphalalgie. La photophobie n'était point marquée. Les vaisseaux de la conjonctive montraient de la tendance à empiéter sur la circonférence de la cornée. Il n'y avait ni phlycténules, ni accroissement de la sécrétion de la conjonctive. Les sclérotiques n'étaient ni épaissies, ni amincies. Il n'y avait rien aux cornées, si ce n'est quelques petites taches opaques sur le bord de celle de droite, ni à l'iris et la vision était parfaite. Au bout de 36 heures environ, les attaques aboutissaient à une crise; la rougeur diminuait graduellement jusqu'à ce que la couleur qui leur était propre reparût. Tout ce travail durait environ six ou sept jours. Suivant la remarque du malade lui-même, il paraissait y avoir dans l'œil quelque cause d'inflammation agissant en dehors de tout excitant externe, et qu'aucune précaution ne pouvait empêcher d'agir; car, dès que les yeux étaient revenus à leur état le plus pâle, il éprouvait une légère sensation de picotement, avant-coureur certain d'une autre attaque. Les choses marchaient ainsi depuis dix mois.

On avait essayé les sangsues autour des yeux; à l'intérieur, le mercure, le sulfate de quinine et l'arsenic; à l'extérieur, la solution de nitrate d'argent, celle de sulfate de zinc et le vin d'opium; le tout sans succès. On eut alors recours à la saignée du bras qui parut bien faire, mais cette amélioration ne fut que temporaire. Ce malade me consulta encore

(1) History of a case of Remitting Ophthalmia, and ils succcsful Tre^lmenl by Opium, by James Curry, M. D. Médico-Chirurgical Transactions, vol. III, p. 348. London, 1812. Case of a Periodical Affection of the Eyes and Chest, by John Bostock, M. D. lbid., vol. X, p. 161. London,

(2) Voyez Hueter, Grâfe undWalllier's Journal der Chirurgie und Augenheilkunde, vol.XH, p. 271, vol. XIII, p. 93. Berlin, 1828,1829.

en mars 1838. Sa maladie avait persisté sans grand changement. L'intervalle entre les attaques était peut-être un peu plus long; il était plutôt de sept que de dix jours. L'opacité observée sur le bord de la cornée avait subi un accroissement très-notable. Il existe actuellement à chaque cornée une sorte d'arc manquant en haut, mais occupant dans une large étendue le reste de la circonférence. Ces anneaux avaient une couleur d'un blanc jaunâtre particulier, de sorte qu'ils ressemblaient à du pus ou à de la substance osseuse. Ils avaient été en s'accroissant pendant dix-huit mois. Le malade s'était adressé aux chirurgiens et aux oculistes les plus éminents de notre pays, mais sans tirer aucun avantage de leurs prescriptions. Il avait eu recours aux ventouses d'après l'avis de l'un, au fer d'après l'avis d'un autre. Mon ami, le docteur Slaberoh, de Berlin, qui le vit avec moi, conseilla l'iode à l'intérieur et les frictions stibiées à la nuque. Le malade m'écrivit quelque temps après que ces remèdes avaient été aussi peu efficaces que les autres. Le 10 juillet 1839, son médecin ordinaire m'informa que la maladie continuait à faire des progrès.

Tel est le premier cas évident d'ophthalmie intermittente que j'eus occasion d'observer. Il ressemble à ceux décrits par Benedict, n'affectant aussi que les parties externes de l'œil, et offrant les symptômes du taraxis (1). Le type en était sextane ou seplane. Il a de l'analogie avec la maladie décrite par Staub (2) comme une congestion plutôt que comme une ophthalmie. Cet auteur l'appellerait une fièvre intermittente locale.

Obs. 412. — Un gentleman d'environ 50 ans me consulta en décembre 1838. Les deux conjonctives offraient une rougeur très-considérable, d'une teinte assez livide, et n'étant, à vrai dire, ni réticulée, ni zonulaire. Les conjonctives paraissaient plutôt teintes en rouge qu'enflammées. La rougeur, moindre sur la moitié supérieure des globes oculaires que sur l'inférieure, était surtout marquée au côté temporal. Il n'y avait ni épaississement considérable des conjonctives, ni chémosis, ni sécrétion morbide; les paupières n'étaient aucunement collées le matin ; il n'y avait point dans les yeux de douleur ni de sensation de gravier. On voyait entre la sclérotique et la cornée un cercle blanchâtre étroit. La cornée, l'iris et la pupille de chaque œil étaient naturels et la vision parfaitement bonne. Le malade se plaignait d'une sensation de froid dans les yeux, qu'il faisait passer en les chauffant au feu, habitude dont ses médecins avaient coutume de rire. 11 se trouvait mieux chaque fois qu'il allait en plein air, et la rougeur diminuait. Mais s'il rentrait et lisait pendant une demi-heure, la rougeur augmentait. La lumière du gaz, loin de l'incommoder, lui était agréable. Il y avait des alternatives de mieux et de pis, mais les exacerbations n'étaient point régulières. L'intermittence, si elle existait, était journalière, l'amélioration survenant lorsque le malade sortait de chez lui l'après-dînée. Le vent, même celui d'est, ne nuisait point à ses yeux.

Cette ophthalmie durait depuis deux mois. Le malade avait été longtemps sujet à des douleurs névralgiques dans la poitrine, le dos et les côtés. Pouls à 66, point de frissons ; peau d'une chaleur agréable, mais sèche, et ne transpirant qu'avec difficulté, excepté après un exercice actif.

J'ai appris que, cinq mois après m'avoir consulté, le malade était encore dans le même état. D'après l'aspect de ses yeux, je considérai la maladie comme étant essentiellement la même que celle qui existait dans le cas précédent, bien que le caractère intermittent fùtassez obscur.

Obs.MS. — Une dame de haut rang, qui, chaque été depuis deux ans, avait pris de fortes doses de sulfate de quinine pour combattre la hay-fever, fut prise brusquement d'obscur-

(1) Benedicfs Handbuch der praktischen Augenheilkunde, vol. II, p. 6. Leipzig, 1825.

(2) Zeitschrift fur die Ophlhalmologie, vol . IV, p. 371. Heitlelbcrg, 1855.

Page 1