CHAPITRE X
ASPHYXIE DES tiOUYEAU-NÉS
On donne, en médecine, le nom d'asphyxie aux troubles de l'hématose provo-
quéspar la suspension pinson inoins complète des mouvements respiratoires. V ce titre, cette dénomination convient mieux que toute autre à l'étal morbide des nouveau-nés qu'on observe au moment de la naissance, que des pathologisîes dés gnent sous le nom vague de mort apparente, et que d'autres décrivenl souvent sous le terme d'apoplexie ou d'état apoplectique des nouveau-nés.
taiiscs. — L'asphyxie des nouveau-nés est le résultai de la compression du cordon contre les parois du bassin durant le travail; de l'entortillement (lu cordon gênant le coins du sang dans son intérieur; du décollement prématuré du placenta
de la déchirure du cordon ou du placenta pouvant amener une hémorrhagie ; de la
compression du fœtus par vice de conformation du bassin ; de la compression de la tête par le forceps ; de certains épanchements sanguins dans les méninges ou dans le cerveau ; des obstacles à l'entrée de l'air dans les bronches, par des mucosités plus ou moins épaisses accumulées dans l'arrière-gorge ; enfin, de la faiblesse originelle des enfants, de leur naissance prématurée et de l'altération de leur constitution par les maladies graves de la mère ou par des hémorrhagies utérines fréquentes dans le cours de la grossesse.
Formes. — Cet état d'asphyxie ou de mort apparente offre des apparences diverses, bien décrites par Naegele, Cazeaux, Paul Dubois, etc., apparences qui résultent des causes mêmes de l'accident.
Tantôt l'absence de la respiration est le résultat de la congestion sanguine du cerveau, par suite d'un obstacle à la circulation qui provoque aussi la stase du sang à l'intérieur de la peau, et les enfants sont livides, violacés : c'est ce que j'ai appelé état apoplectique des nouveau-nés, ou asphyxie apoplectique.
Tantôt l'absence de respiration est le résultat de la compression pure et simple du cerveau par un obstacle dans le bassin ou par le forceps, et les enfants demimorts restent pâles : c'est V asphyxie ordinaire.
Tantôt cet état est causé pas hémorrhagie du cordon ou du placenta, ou par faiblesse naturelle, suite des maladies de la mère ou d'un accouchement prématuré, et les apparences sont à peu près les mêmes que dans le cas précédent, à des nuances près.
Il y a donc deux formes à distinguer dans l'asphyxie des nouveau-nés, la forme simple ordinaire et la forme apoplectique. Mais dans toutes ces circonstances, la cause première est la même ; et cette cause, c'est l'absence d'influx nerveux qui empêche les mouvements respiratoires, arrête l'hématose et détermine la mort.
Symptômes. — Dans l'asphyxie apoplectique des nouveau-nés, la surface du corps parait gonflée, insensible à la piqûre ; elle est d'un violet ou plutôt d'un bleu noirâtre; cette coloration est plus marquée aux parties supérieures du corps, et surtout à la face. Les muscles sont sans mouvements, les membres conservent leur flexibilité, le corps sa chaleur, et, comme le font observer Cazeaux et Jacquemier, les pulsations du cordon, du pouls, celles mêmes du cœur, sont quelquefois obscures et peu sensibles.
Dans l'asphyxie ordinaire, cette coloration n'existe pas : les enfants, comme le dit Paul Dubois, présentent la pâleur de la mort; leur peau est insensible, blême, souvent souillée par le méconium ; leurs lèvres sont flasques, les membres sont pendants, la mâchoire inférieure est abaissée, les battements du cordon faibles et presque nuls. L'enfant nouveau-né qui présente ces symptômes a quelquefois exécuté des mouvements et même crié au moment de sa naissance, mais il est presque aussitôt tombé dans l'état de mort apparente.
Entre ces deux types principaux, il y a des nuances, et l'on observe d'autres formes moins prononcées qui établissent en quelque sorte la transition entre Vasphyxie apoplectique et l'asphyxie ordinaire.
Diagnostic, terminaison. — Cet état morbide dure plus ou moins longtemps et peut en imposer facilement pour la mort, ainsi qu'on l'a vu plusieurs fois. Cela se comprend quand on songe à l'époque où les signes certains de la mort n'étaient pas bien connus; mais, aujourd'hui on ne doit plus s'y tromper. Jadis on ne savait pas si dans l'asphyxie congénitale, les enfants conservaient ou ne conservaient pas de battements au cœur; maintenant, depuis que je l'ai démontré par des faits
nombreux (1), ou sait que les mouvements du cœur ne peuvent pas disparaître et s'interrompre complètement sans amener la mort. — En conséquence, dans l'asphyxie des nouveau-nés, comme dans tous les états de mort apparente, s'il y a doute, il suffira, pour l'éclairer, d'ausculter avec soin et pendant cinq minutes tous les points de la région précordiale pour savoir si les bruits du cœur ont réellement disparu. Après une exploration négative, on peut être assuré de la mort. Si, au contraire, de faibles battements se font entendre, il faut tout mettre en œuvre pour les réveiller complètement, et c'est alors seulement que le succès est possible, ainsi que l'ont établi Moreau, Cazeaux, Chailly (2), Jaquemier, etc..
L'asphyxie se termine souvent par la guérison ; mais il est cependant un certain nombre d'enfants qui succombent. Chez ceux-ci on trouve toujours une congestion plus ou moins prononcée de l'appareil cérébro-spinal, congestion d'ailleurs trèscommune chez les enfants morts en naissant.
Lésions anatomiques. — D'après Billard, l'injection des méninges, de la moelle et du cerveau, est si commune chez le nouveau-né, qu'il la considère presque comme un état naturel plus que comme un état pathologique. Il l'a trouvée sur le plus grand nombre des cadavres d'enfants morts asphyxiés qu'il appelle apoplectiques, et souvent aussi elle était jointe à l'épanchement de sang dans l'extrémité inférieure et postérieure du rachis. Billard dit en même temps avoir vu cette altération sans qu'elle ait donné lieu pendant la vie à des symptômes appréciables.
Quand l'injection capillaire est portée très-loin, dans l'asphyxie apoplectique par exemple, il ne tarde pas à se faire une exsudation sanguine à la surface des méninges; et le sang qui est le produit de cette exsudation sanguine à la surface des méninges, ordinairement coagulé en grande quantité, comprime le cerveau ou la moelle épinière et donne lieu a l'état de stupeur et d'abattement que présentent les enfants. Cette hémorrhagie a été vue par M. Cruveilhier (3) sur presque tous les enfants morts de cette asphyxie. Elle existe surfout vers les lobes postérieurs du cerveau, autour du cervelet dans la dure-mère rachidienne. Elle se voit aussi, mais rarement, dans les ventricules et dans la substance du cerveau. Billard a cependant rapporté un fait de ce genre. C'est la pulpe cérébrale qui est ordinairement le siège d'une vive injection, sous forme de rougeur pointillée ou sablée, principalement sur les parties latérales des corps striés et des couches optiques.
On trouve aussi quelquefois chez ces enfants des ecchymoses dans le poumon, dans le thymus, et des congestions prononcées des divers organes splanchniques.
Traitement. — L'asphyxie des nouveau-nés est, comme on le voit, un étal fort dangereux et fort grave, qu'A faut combattre promptement et par des moyens variables appropriés aux diverses indications que réclame la situation des enfants.
Traitement 'le la première forme. — Dans la première forme que j'ai admise, c'est-à-dire dans Yosphyxie apoplectique, il faut faire cesser L'engorgement du
cerveau et des autres organes. On coupe le cordon ombilical et on laisse couler deux à trois cuillerées de sang, c'est à-dire in a 60 grammes de sang. La respiration commence a s'établir, s'il n'\ a pas d'obstacle dans la bouche, ce qu'il faut toujours rechercher. On y passe le doigt pour enlever les mucosités qui pourraient s'\ trouver accumulées. La teint.' bleu violacé des téguments disparaît peu à peu, d'abord des Lèvres et du visage, et bientôt après du reste du corps.
I v.. Bouchut, Traité des signes de la mort cl </<••* moyens de ne pai rré vivant.
ouvra-.' couronné par l'Institut de France. î édition, Paris, 1874. < — < chailly, Traité pratique de Vart des accouchements, 6* édition. Paris, | 9 Cruveilhier, Traité etanatomie pathologique, l'an-. 1862, t. 1\, p. 214.
Si le sang no pouvait couler du cordon , il faudrait mettre l'enfant dans un bain tiède pour favoriser L'écoulement, et si l'on ne pouvait réussir, il faudrait mettre une sangsue derrière chaque oreille, sur l'apophyse mastoïde, et ne pas laisser couler la piqûre après la chute de l'animal.
Traitement de la deuxième forme. — Dans la deuxième forme, c'est-à-dire dans Yasphyxie ordinaire exempte de symptômes apoplectiques, la perte du sang est inutile, et il ne faut pas faire couler le cordon ombilical ; si les enfants étaient anémiques, ce serait même chose fort dangereuse. Il vaudrait mieux alors laisser l'enfant pendant un quart d'heure attaché au cordon, jusqu'à ce que les battements vasculaires de ce cordon aient cessé, attendre le retour à la vie provoqué par la circulation placento-fœtale, et ne faire la ligature et la section du cordon selon les règles ordinaires que lorsque tout danger aurait disparu. On pourrait même dans ce cas faire la transfusion de 30 grammes de liquide par le cordon, ainsi que l'a faite avec succès, dans un cas, M. de Belina (1). Dans ce cas, Caron signale le bain froid comme moyen de rappeler à la vie les nouveau-nés en état de mort apparente, et alors que les moyens ordinaires avaient échoué, Caron a obtenu un succès complet en plongeant l'enfant dans un seau d'eau froide.
On peut aussi faire, comme Mattei (2), de la succussion. — Le fœtus est saisi par les aisselles pendant que sa tête est immobilisée entre la paume des deux mains. L'opérateur imprime ainsi une petite secousse double à l'enfant, et le bruit de rrorro qui accompagne cette secousse indique l'entrée et la sortie de l'air à travers la glotte.
Par ce moyen, dit Mattei, on opère l'inspiration et l'expiration artificielles, en dilatant et en resserrant le thorax à volonté. Si les muscles inspirateurs conservent encore l'aptitude à se contracter, ils sont appelés à la reprendre par l'exercice direct ainsi que par l'excitation qu'occasionne l'air sur la muqueuse et sur le sang qu'on oxygène en répétant les secousses environ toutes les demi-minutes jusqu'à ce que la respiration spontanée commence.
Dans les deux formes de l'asphyxie des enfants nouveau-nés, il faut, par tous les moyens possibles, essayer de provoquer le besoin des mouvements respiratoires. Tous les excitants extérieurs ont été employés à cet effet. Les frictions, les bains, les douches, etc., sont tour à tour mis en usage. Il faut placer l'enfant dans un bain tiède ou dans un bain préparé avec la décoction de plantes aromatiques, ou bien encore dans des linges chauds ou devant un feu clair. On le frictionne doucement avec un morceau de flanelle ou avec les doigts ; au besoin on le frappe sur les fesses avec la main, et cette flagellation produit toujours un excellent effet. Les frictions peuvent être sèches ou faites avec une flanelle imprégnée de liqueurs irritantes, telles que du vinaigre et de l'eau-de-vie. On se sert en même temps de ces liquides pour exciter les narines ou l'intérieur de la bouche. L'ammoniaque est un liquide dangereux à employer.
Il faut avoir la précaution, dès le commencement de l'opération, de visiter l'intérieur de la bouche pour enlever avec le doigt les mucosités qui pourraient s'y trouver.
Quand tous ces moyens sont inutiles, il faut faire sur la poitrine quelques douches avec de l'eau vinaigrée ou avec de l'eau-de-vie ; le médecin remplit sa bouche
(1) Belina, Mémoire sur la transfusion. — Voyez Dictionnaire de médecine et de thérapeutique, par Bouchut et Després, article Transfusion, et Gaujot et Spillmann, Arsenal de la chirurgie contemporaine. Paris, 187*2, t. II, p. 276.
(2) Mattei. Nouveau moyen de faire respirer les enfants qui naissent en état de mort apparente (Du1l.de VAcad. de méd., 1866-67, t. XXXII, p. 433)
et projette ce liquide avec force sur les parois du thorax; en même temps i! provoque une respiration artificielle en pressant latéralement sur les fausses côtes, pour remplacer l'action des muscles paralysés. Quelques personnes conseillent d'appliquer la bouche sur celle de l'enfant, et de lui souffler dans l'arrière-gorge. 11 vaut mieux pratiquer l'insufflation au moyen d'un tube recourbé mis dans le larynx. Cette opération doit être faite avec de grandes précautions, d'abord pour ne pas commettre d'erreur de lieu et pour ne pas insuffler l'œsophage, ensuite pour ne pas dilater les poumons outre mesure et détermine l'emphysème pulmonaire. On peut se servir à cet effet, comme le recommandent Dugès, madame Lachapelle (i), du tube laryngien de Chaussier (fig 53), dont la forme et la disposition générale sont très-appropriées.
L'index de la main gauche est porté sur l'épiglotte et sert de guide au tube laryngien que pousse la main droite vers l'ouverture du larynx, de manière à y pénétrer en ramenant l'épiglotte en avant. Comme l'instrument pourrait être dans l'œsophage, il faut lui imprimer des mouvements de latéralité pour voir s'il entraîne avec lui le larynx. D'ailleurs s'il était dans l'œsophage, dès la première insufflation, on verrait le soulèvement de i'épigastre par le gaz, et l'on devrait aussitôt s'arrêter.
Il est utile de presser un peu sur le larynx avec l'instrument pour déprimer l'œsophage ou fermer les
narines et les lèvres avec les doigts, puis on fait dix à douze insufflations par minute, en pressant un peu sur la poitrine pour aider à la sortie de l'air. Ces insufflations peuvent être prolongées pendant un quart d'heure, une demi-heure, et même tant qu'on croit entendre à l'auscultation les rares battements de la région précordiale. Quand 1rs battements de cœur ont disparu complètement, et que l'oreille appliquée sur la poitrine n'entend plus rien depuis plusieurs minutes, tous les efforts deviennent inutiles, et je crois sans exemple qu'en pareil cas on ait jamais pu ranimer un enfant; c'est aussi l'avis des accoucheurs expérimentés dont j'ai plus haut cité les observations.
Le docteur Plettinck (2), dans un état complet d'asphyxie causée par L'entortillement du cordon autour du cou, après avoir vainement essayé pendant une heure et demie tous les moyens possibles de rappeler le malade à la \ie : bains chauds et froids alternativement, insufflation pulmonaire, compression saccadée des parois ihorariques, etc., eut L'idée de recourir à un moyen capable d'exciter à volonté L'inspiration et L'expiration. A cet effet, il rasa les barbes d'un»
Fie. 53.
de Chaussier.
Fie 54. — Plume de Plettinck, contre Pasphyxiedes nouveau-nés.
lume (Gg. 5 i )
fi Lachapelle, Pratique de l'art des accouchements. Pari», 1825
Plettinck, .1////. de la Société médicale de Roulers, 1849, lr" livr., et Bulletin de thérapeutique, 1849, t. XXXVI, p. 177.
au tiers moyen de la tige B, C, laissant intactes celles de son sommet A et celles de sa base D. En introduisant dans le nez l'extrémité de la tige restée barbue A, il produisit un effort d'expiration; en enfonçant plus loin, jusqu'à la partie dépouillée de barbe B, il y avait tendance à vomir (inspiration) ; en introduisant un peu plus profondément, C, il n'y eut rien qu'un effort de déglutition; en poussant jusques et y compris la base où les barbes avaient été conservées, D, il y eut de nouveau tendance à éternuer, c'est-à-dire à expirer profondément, de sorte que produisant l'effet d'une pompe aspirante et foulante, il provoqua l'inspiration et l'expiration à volonté et rétablit ainsi entièrement la respiration.
On a conseillé aussi l'emploi de Yélectro-puncture dans le diaphragme et dans les muscles intercostaux. Ce moyen peut être fort utile, et il a réussi dans un grand nombre de circonstances.
Il est surtout important de prolonger les tentatives avec une grande persévérance. On ne doit point se fatiguer, et, comme je le disais un peu plus haut, il faut continuer pendant une heure et au delà, de manière à ne quitter l'enfant que lors de la disparition complète et définitive des mouvements du cœur, c'est-à-dire lorsqu'il est impossible de le rappeler à la vie.