LIVRE XXVIII
La croissance de l'homme est le résultat de la même impulsion qui lui a donné l'existence. C'est un phénomène que la force plastique ou promorphose, un des trois attributs de la vie, soutient et dirige vers un but déterminé (1).
Née dans la fécondation, cette force s'empare de la cellule qui constitue le germe humain et ne la quittera plus. Elle préexiste à son effet comme toutes les forces de la nature, et elle varie suivant les races, le temps, l'air et les lieux. La matière lui obéit servilement, tant qu'une autre force ne la vient pas troubler. Alors, amoindrie ou neutralisée dans son action, le développement et la forme de l'homme en souffrent, ce qui devrait être à droite se montre à gauche, le blanc passe au noir, ce qui est toujours droit se courbe, des parties ordinairement séparées se réunissent, et l'on en voit de réunies qui devraient au contraire rester séparées. Depuis la moins apparente difformité, jusqu'aux troubles les plus complets du développement et de l'accroissement, tout est possible quand la force qui dirige la forme des êtres, la promorphose, vient à être gênée dans son action.
Après neuf mois d'un travail intra-utérin, cette force vient au dehors avec le nouveau-né, pour continuer son œuvre, à l'air, à la lumière, au milieu d'agents nouveaux et variés, ayant désormais pour auxilaire la puissance d'une alimentation nouvelle, jusqu'alors inconnue.
A ce moment, le corps est achevé dans ses contours, et dans son ensemble le plus général, les vices de conformation ne sont plus à redouter; c'est désormais en lon-
(1) E. Bouchut, La vie et ses attributs, 2e édition. Paris, 1876.
gueur et en largeur que doit s'effectuer la croissance, et cela d'après des lois encore peu connues, et qu'il est très-important de rechercher.
Buffon est le premier qui ait frayé la voie, et il en a laissé un magnifique témoignage dans son tableau de l'accroissement d'un jeune homme de belle venue. Quetelet a imité l'exemple de notre grand naturaliste et, par de nombreux calculs, savamment disposés, dans son travail de pure statistique, il a fait connaître ou à peu près la loi de l'accroissement physiologique depuis la naissance jusqu'à la puberté. Des médecins auraient pu s'emparer de ces faits pour les mettre en lumière et pour éclairer la pathologie; mais, à l'exception de quelques rares travaux, parmi lesquels je citerai ceux de Duchamp (1) et de Richard (de Nancy), de Régnier (2), la science est restée muette sur ce point.
Ce dernier auteur, malheureusement pour lui, n'a pas eu l'attention de lire ce qui a été publié dans les précédentes éditions de cet ouvrage et n'a fait que reproduire un grand nombre d'observations dans lesquelles on peut constater un défaut de précision nuisible. Ainsi, ce médecin considère comme produites par croissance une foule de maladies observées pendant l'accroissement, absolument comme autrefois on attribuait à la dentition toutes les maladies développées dans le cours de l'évo lution des dents. C'est un défaut d'observation qui nuit beaucoup à l'importance de ce travail.
La croissance de l'homme, quoique très-variable et entravée par un grand nombre d'influences, telles que la température, la localité, le régime, le genre de vie, la maladie, la fièvre, etc., s'accomplit cependant d'une façon assez régulière, ainsi que je vais le montrer. J'étudierai ensuite Y influence des maladies sur la croissance, et réciproquement, l'influence de la croissance sur le développement des maladies. Ainsi : 1° de l'accroissement dans l'état physiologique; 2° de l'influence des maladies sur la croissance; 3° de la croissance sur le développement des maladies.
§ I. — Accroissement dans l'état physiologique. La croissance est très-rapide dans les premiers temps de la vie; elle se ralentit peu
à peu et finit par devenir à peine appréciable vers l'âge de vingt à vingt-cinq ans.
On peut voir (fig. 175) comment se fait l'accroissement aux différents âges;
quelle est exactement, année par année, de la naissance à l'âge adulte, la taille
(1) Duchamp, Maladies de la croissance. Paris, 1823.
(2) Régnier, Des maladies de croissance , thèse inaugurale. Paris, 1860, n" 113.
moyenne dans une population qu'on suppose atteindre, en moyenne, à son complet développement, une taille de lm,G84 millimètres, soit 5 pieds 2 pouces (1).
Les chiffres de la rangée inférieure indiquent l'âge, et la ligne qui s'élève de chacun de ces chiffres en se recourbant montre à son extrémité la taille correspondante indiquée en millimètres.
Ainsi, à la naissance, l'enfant a en moyenne 490 millimètres (18 pouces); dans la première année, la croissance est environ de 2 décimètres (7 pouces 5 lignes), c'est-à-dire 1/1 6e de son accroissement total.
Dans la seconde année, elle est de moitié moins rapide.
De quatre à cinq ans, jusqu'à la puberté, elle n'est dans le même espace de temps que d'environ l/21e de l'accroissement total.
Le développement du corps en largeur et en épaisseur est au contraire plus lent dans les premières années de la vie que vers l'âge de quinze à vingt ans. C'est vers quarante ans pour l'homme et vers cinquante ans pour la femme que cet accroissement est le plus complet.
En Belgique, de nombreuses observations ont été laites pour apprécier les progrès de la croissance. On les doit à Quetelet (2). Je vais en donner le résumé, mais il est inutile de dire qu'on ne doit pas conclure rigoureusement des résultats de Bruxelles à l'existence de pareils résultats dans Paris ou dans toute autre localité. Hœc scripsi sub sole romano, s'écriait Baglivi, en pensant à ses lecteurs; il avait raison, et, ici, en moins bons termes, nous dirons la même chose, afin qu'on ne tire pas de conclusions trop absolues de recherches qui seraient seulement approximatives, si on les vérifiait chez nous.
Cinquante enfants mâles ont été mesurés au moment de la naissance ; ils se divisent comme il suit :
Enfants avant de 16 à 17 pouces. 2 garçons. 4 filles. Total. 6