LIVRE PREMIER
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA (.(INSTITUTION DE L'ENFANCE ET SUR SES PREDISPOSITIONS A DES MALADIES SPECIALES
L'enfant qui ouvre les yeux à la lumière e>t un être incomplet, dont l'organisme, encore inachevé, demande à se développer. Gomme le dit Hufeland, oo peut appeler le temps qui s'écoule immédiatement après la naissance el pendant la première année, la suite d'une création dont une moitié s'opère dans l'intérieur et l'autre
moitié en dehors du sein de la mère. Certains organes, jusqu'alors inactifs, commencent à fonctionner; ils se développent et se modifient; d'autres disparaissent;
l'enfant passe dans des sphères d'existence entièrement nouvelles, d'abord dans la vie extra-utérine, puis dans celle des sens, enfin dans la sphère du inonde intellectuel. La vie de l'enfant n'est donc pas un état normal, mais une suite délions
MMXBUT. — Nul Y. -NÉS. — 7e ÉDIT. 1
pour \ arriver; c'est ainsi que le médecin doit la considérer. Ce que, dans d'autres circonstances, nous prendrions pour maladie est ici l'effet et le symptôme du travail de la nature, occupée à créer et à développer.
Pouls et taille de l'enfant. — L'enfant pèse d'abord de 6 à 8 livres: au bout d'un an, il en pèse 20; à deux ans, 24: à trois ans, 2<> l/"2: à quatre ans, 30 1/2 ; à cinq ans, 34; à six ans. 37: et à sept ans, il.
Sa taille ne change pas moins rapidement; de 8 à 10 pouces qu'il présente à sa naissance, il en acquiert 26 et 28 au bout de neuf mois: 30 à 31 à la fin de la deuxième année; 32 à 33 dans sa troisième; 35 dans la quatrième, et ainsi jusqu'à sept ans où sa taille est de 39 à il pouces.
Opportunité morbifique et mortalité. — Dans les premiers temps de l'existence, l'activité des fonctions est vraiment remarquable; la nutrition, la circulation, l'élaboration des humeurs s'effectuent avec une grande rapidité. Mais si cette accélération des mouvements organiques est nécessaire à l'accroissement des sujets, elle détermine une susceptibilité par ainsi dire malheureuse des organes qui les dispose aux maladies. Vussi est-on plus souvent malade dans la première enfance qu'à toute autre époque de la vie. Cette aptitude morbifique se révèle d'ailleurs par des faits d'une haute signification. Je veux parler de la mortalité des enfants nouveau-nés.
Le premier jour est le plus terrible à passer; un grand nombre des enfants succombe, et nous saxons, d'après Henschling, qu'en France, sur un million de naissances annuelles, il y en a 160000, c'est-à-dire le sixième, qui sont tranchées parla mort à la lin de la première année. Cette mortalité est un peu plus forte chez les garçons que chez les filles, et cela dans la proportion d'un cinquième, car sur 1 OU enfants de chaque sexe et de 0 à 1 an d'âge, il succombe annuellement 20 garçons et 10 filles. — C'est une loi constante pour la France et pour les États de l'Europe où la statistique des décès a été- faite avec soin.
Prédispositions morbifiques. — L'enfant reçoit avec la vie une manière d'être qui constitue son individualité physiologique ou son idiosyncrasie, laquelle dépend à la fois du climat, de l'âge et de la constitution des parents, de leur disposition morale, de leurs maladies, etc.: il a en puissance, et cela dès le berceau, certaines dispositions inconnues qui amèneront plus tard un certain nombre de maladies, telles que : la syphilis, les dartres, la scrofule et la tuberculose, la goutte, l'tpilepsie, la folie, etc. Il peut annihiler, en vertu de cette idiosyncrasie puérile, quelques-unes de ces maladies jusqu'à vingt, trente ou quarante ans: mais il en est d'autres qu'il ne peut garder plus de cinq ou six années à l'état latent, ce sont : les dartres, la scrofule et l'épilepsie. L'une d'elles, la svphilis, sous forme héréditaire, ('•date au plus tard six semaines ou deux mois après la naissance.
Il y a des maladies spéciales à l'enfance et d'autres qui sont commîmes à cet âge et à toutes les périodes de la vie. Les premières, telles que l'ophthalmie purulente, les convulsions, le croup, le faux-croup, le phréno-glottisine ou spasme de la glotte, l,t méningite granuleuse, le sclérème, la coqueluche, la dyspepsie, la gastrite, l'entéro-colite, le carreau, ont des caractères propres qu'il faut étudier à part, si l'on ne veut pas les méconnaître: les antres, qui se manifestent à la lois chez l'enfant et chez l'adulte, se présentent, quand on les compare, avec iuw forme modifiée tonte particulière, qui établit entre elles une notable différence. La modification porte principalement sur les lésions, comme dans la pneumonie lobulaire, et sur le degré de réaction qu'elles déterminent, c'est-à-dire sur les symptômes, de sorte que dans un grand nombre de cas la science des maladies de l'homme se trouverait en défaut à l'égard des mêmes maladies de l'enfant, si l'on en axait fait une étude comparative.
CONSTITUTION DE L'ENFANT BT PRÉSISPOSITIONS. 3
\insi, pour ne citer qu'un exemple, rien n'est plus aisé à reconnaître, chez l'adulte, que la phthisie pulmonaire confirmée; il n'est rien qui présente plus de difficulté chez le jeune (Mitant. Il en est de même pour un grand nombre d'autres maladies.
Les affections les plus fréquentes chez les entants à la mamelle sont la gastroentérite el les maladies des \oies digcstives ainsi que celles des voies respiratoires; viennenl ensuite les maladies de la peau et les affections du système nerveux. \u reste, il n'y a rien de bien précis à cet égard, car ce qui serait Mai pour la première période de l'allaitement, ne le serait pas entièrement pour la seconde et ne l'est plus à la (in de l'enfance. En effet, si, parla pensée, on divise en deux parties la vie de la mamelle, Tune qui serait comprise entre le moment delà naissance et l'époque de la dentition, et l'autre étendue depuis la dentition jusqu'au .terme ordinaire de l'allaitement, c'est-à-dire jusqu'à dix-huit ou vingt mois, on trouvera, dans celle seconde période, des maladies qui sont assurément fort rares dans la première : les maladies de la bouche, par exemple, les aphthes, l'angine couenneuse; et d'autres affections infiniment plus fréquentes (pie dans les premiers mois qui suivent la naissance.
Toutes les maladies de l'enfance ne sont que des impressions transformées, et résultent de la réaction qui suit une impression înorbifique. Impression et réaction sont en effet la formule étiologique la plus élevée de toutes les maladies (1). Seulement ici, chez le jeune enfant, l'impression est facile, elle est plus profonde et plus grave (pie chez l'adulte; aussi les réactions sont-elles plus vives et plus dangereuses. Il y a des organes qui sont plus susceptibles que d'autres: tels sont le cerveau* le poumon, les bronches et l'intestin; aussi voit-on ces manifestations morbides éclater ordinairement dans ces tissus et dans ces viscères.
D'une manière générale, on peut dire, sans crainte de se tromper, que les lésions anatomiques des maladies de la première enfance sont moins franchement inflammatoires (pie les lésions des maladies de la seconde enfance et que celles de l'âge adulte; elles sont plus meurtrières, il est vrai, mais la mort est moins souvent le résultai des désordres matériels qu'elles produisent que du coup porté à une faible organisation par une réaction dynamique trop considérable, ou par une asthénie due à un rapide épuisement des forces et à l'état chronique qui peut en être la conséquence.
Rn effet, si l'on examine avec attention les lésions anatomiques d'une pneumonie, et que l'on compare ces lésions à celles de la pneumonie aiguë des adultes, cherche/ <lans l'un et dans l'autre cas l'élément matériel de ce qu'on est convenu d'appeler phlegmasie, et vous ne trouverez, ici el là, aucun rapport à établir. L'inflammation, dans le premier âge, a moins de plasticité; elle est, si l'on peut s'exprimer ainsi, faible comme le sujet sur lequel elle se développe. Rarement la suppuration vient à la suite; les matériaux qu'elle amasse dans les cellules d'un organe y séjournent, car les forces de l'absorption sont amoindries et insuffisantes pour les faire disparaître. &\ l'enfant ne succombe pas, la maladie passe souvent à l'état chronique.
La forme subaiguë ou chronique, succédant très-vite à une acuité inflammatoire très-vive, est, selon moi, un des caractères les plus importants des maladies de l'enfance; c'est ce qui les rapproche, jusqu'à un certain point, des maladies des vieillards. Vinsi la pneumonie se présente beaucoup plus souvent sous la forme chronique, à ces deux périodes extrêmes de l'existence, (pie dans l'âge adulte. Il en est de même de la pleurésie el (le l'entéro-colite; celle-ci surtout est remarquable par sa tendance à se transformer en maladie chronique.
(t) E. Bouchut, Nouveaux éléments de pathologie générale et de séméiologie. 3° édition, Taris, 1875, p. 28.
k PATHOLOGIE GENERALE ET SEMEIOTIQUE DE L ENFANCE.
Les altérations anatomiques ne sont pas les seuls indices capables de révéler au médecin la différence qui sépare les phlegmasies chez les enfants à la mamelle des phlegmasies chez les adultes ; d'autres signes non moins importants, tirés de l'étude de leurs symptômes, de leur marche, de leur durée et de leur terminaison, viennent confirmer cette assertion. En effet, que de différences dans les symptômes, suivant les maladies ! N'est-ce pas à l'étroitesse de la glotte chez les enfants et à leur état nerveux qu'il faut rapporter les accidents de dyspnée et d'asphyxie qui surviennent si rapidement dans quelques affections des voies respiratoires? N'est-ce pas à la susceptibilité très-grande du système nerveux qu'il faut attribuer les phénomènes spasmodiques et convulsifs qui signalent le début des maladies aiguës fébriles ou la fin de quelques maladies chroniques? N'y a-t-il pas, enfin, dans la réaction fébrile des caractères différentiels évidents d'une très-grande ^ aleur ?
Chez le jeune enfant, la réaction fébrile est, comme chez le vieillard, sans rapport exact avec la lésion matérielle : chez le premier, elle est d'abord très-vive et semblerait indiquer un désordre très-considérable, qui n'existe souvent pas ; chez le vieillard, elle est faible, quelquefois nulle, malgré de très-graves lésions anatomiques; il n'y a que chez l'adulte où la balance se trouve en quelque sorte équilibrée, et où l'on puisse se guider sur la réaction fébrile pour juger l'étendue des lésions matérielles.
Le désaccord de la réaction fébrile et de la lésion anatomique est un des phénomènes les plus curieux de la pathologie enfantine, et il a, selon moi, une haute signification médicale. Ainsi, pour prendre un exemple, l'altération des forces, qui se montre si vive et si différente dans la pneumonie de l'enfant, dans la pneumonie de l'adulte et dans la pneumonie du vieillard, atteste au moins une fois de plus la vérité de ce principe que, ces lésions étant données les mêmes, chacun, selon son âge, ou d'autres circonstances encore, a une manière de les subir qui constitue son idiosyncrasie.
Chez les jeunes enfants, la réaction est constituée par l'ensemble des phénomènes généraux, tels que les troubles de la sensibilité générale et motrice, l'agitation, les troubles de la calorification cutanée qu'il faut étudier avec le thermomètre mis dans l'aisselle, seul moyen d'éviter toute erreur, et enfin par la fréquence des pulsations artérielles. Le pouls ne donne, il est vrai, qu'une idée approximative et exagérée de l'étendue des altérations locales et de la résistance dynamique des sujets; mais enfin c'est un renseignement fort utile qu'on ne saurait négliger. Fort ou faible, il est en général très-varié dans son accélération, et présente une ou deux rémissions par jour. Ses intermittences sont très-rares et n'ont d'ailleurs lieu que dans les maladies du système cérébro-spinal du cœur ou de l'intestin. Dans l'enfance, la réaction fébrile n'est donc pas continuellement la même; très-vive un moment, elle diminue beacoup, et reparaît ensuite à un très-fort degré. Ces modifications sont surtout remarquables au bout de quelques jours de durée de la phlegmasie, soit du poumon, soit du gros intestin; elles deviennent trèsrévidentes lorsque ces maladies passent à l'état chronique.
Les affections de la première enfance diffèrent donc des maladies de l'adulte sous bien des rapports : 1° action facile des causes productrices; réaction vive, souvent exagérée, qui tombe rapidement; 3° faible plasticité de l'inflammation, qui donne aux lésions anatomiques des caractères physiques particuliers; état fébrile souvent accompagné de rémissions; 5° marche rapide des accidents; terminaison précipitée, soit que la guérison ait lieu, soit que la mort ou la chronicité survienne; tout enfin me permet de dire que les maladies des enfants à la