‹ Traité pratique des maladies des vieillardsChapitre 6 sur 123 · XXXII · texte numérisé non relu

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aurons une idée générale de la physiologie de la vieillesse, nous en saurons surtout ce qu'il importe essentiellement pour l’intelligence de la pathologie sénile et pour la direction de la thérapeutique et de l’hygiène qui lui conviennent.

Cet exposé sera court, du reste, car il ressort si directement des données anatomiques que nous avons recueillies, qu’il pourrait presque nous suffire de résumer ces dernières.

L’accomplissement imparfait de l’hématose, cette grande fonction que l’on peut considérer comme la source, matérialisée, de la vie, est peut-être le caractère le plus saillant de la vieillesse, comme le fait qui exerce l’influence la plus considérable sur l’organisme des vieillards.

On a vu précédemment comment, à mesure que l’âge avance dans la période d’involution, le poumon se raréfie, ses cellules s’élargissent, les surfaces par lesquelles l’air se met en contact avec le sang s’amoindrissent, les vaisseaux eux-mêmes qui apportent le sang à hématoser diminuent en nombre ; nous savons que ces phénomènes n’attendent même pas, pour se dessiner, la période d’involution, mais se préparent dès avant le milieu de la vie (Magendie). Si l’on ajoute à cela les changements éprouvés par la cage osseuse du thorax, qui tous tendent à en rétrécir les diamètres et à en limiter les mouvements ; les sécrétions épaisses qui viennent habituellement tapisser la muqueuse des bronches, ou même en obstruer la lumière ; les embarras que les altérations organiques du cœur, si fréquentes dans la vieillesse, ajoutent encore à la circulation pulmonaire; on pourra s’étonner que la proportion du sang qui parvient à s’hématoser suffise encore à l’existence des vieillards.

J’ai déjà exposé, dans une des pages précédentes, les conséquences de cette imperfection dans les résultats chimiques (les seuls appréciables pour nous) de la respiration. De là provient ce que Canstatt appelle expressivement la vénosité , c’est-à-dire la prédominance, chez les vieillards, moins encore du système veineux que du sang veineux; et s’il n’est pas permis de rattacher à un fait unique l’ensemble des phénomènes que présentent la décroissance de la vie, la caducité, la décrépitude, cependant on peut bien affirmer : que l’anéantissement général des fonctions, l’atrophie des organes, le refroidissement du corps, la nutrition imparfaite qui émacié les uns, qui accumule chez les autres la graisse et les principes carbonés, l’obtusion des sens et des centres nerveux, l’affaiblissement des facultés digestives, etc., dépendent en grande partie de l’abord, dans tous les organes, d’un

duuand-fakdel. C

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sang incomplètement renouvelé par l’hématose, d’un sang veineux pour ainsi dire.

En effet, dans les phénomènes que l’on peut attribuer à la vénosité, il ne faut pas seulement ranger la dilatation des veines, les varices des membres, l’œdème des extrémités, de la face, la stagnation du sang dans la veine porte et dans les veines abdominales, stagnation que Galien avait déjà remarquée, et qui, en fixant presque exclusivement l’attention des observateurs, avait fait penser que l’abdomen était le siège de prédilection des maladies des vieillards.

Ce qu’il faut envisager surtout, ce sont les conséquences de cette altération du sang, et de sa transformation incomplète en sang artériel. Dans les maladies aiguës, dit Ganstatt (1), le sang qui est imprégné de matières imparfaites et privé de ses qualités vivifiantes, est non-seulement impropre à contribuer à la réaction salutaire de la force médicatrice de la nature, mais encore il ajoute à la pression qu’exerce la maladie. C’est pourquoi, au lieu des phénomènes d’une réaction libre et indépendante, on ne rencontre que tendance à la prostration, et même à l’adynamie, telle qu’y dispose l’état de décomposition ou de dissolution du sang. C’est pour cela que les crises salutaires et spontanées manquent presque toujours, que les maladies inflammatoires revêtent si souvent la forme typhoïde. C’est pour cela que les vieillards montrent une tendance prononcée à la cachexie, au ramollissement des tissus, au scorbut et à la gangrène. Cela paraît dû au moins autant à l’état toxique du sang, qu’à la dépression du système nerveux (2).

Mais si le sang des vieillards a perdu de ses qualités vivifiantes, pénètre-t-il au moins, sans obstacles, tous leurs organes et tous leurs tissus? Non, sans doute. A une époque avancée de la vie, la circulation se ralentit et s’embarrasse. L’élargissement des veines, et par suite le ralentissement du sang qui y circule, l’épaississement et le rétrécissement, au contraire, des vaisseaux artériels, l’amoindrissement successif du système capillaire et la diminution de sa perméabilité, la rigidité des soupapes du cœur, enfin la difficulté croissante de la résorption interstitielle qui résulte de la gêne de la circulation et qui l’accroît encore, toutes ces conditions frappent surtout par le

(1) Canstatt, loc. cit., t. I, p. 81.

(2) Faul-il attribuer à l’imperfection de l’hématose la présence habituelle du sucre dans l’urine des vieillards, constatée chez les vieilles femmes de la Salpêtrière, pai MM. Dechambre et Reynoso? ( Gazette médicale de Paris, 1852, p. 220.)

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contraste qu’elles présentent avec celles qui appartiennent aux âges précédents. Dans l’enfance, prédominance de la circulation capillaire, par les nécessités de la nutrition ; dans la virilité, prédominance de la circulation centrale, par suite des stimulations extérieures; dans la vieillesse, embarras général de la circulation, commençant par l’amoindrissement du système capillaire, et gagnant de proche en proche le centre circulatoire.

Cependant, malgré toutes ces causes de gêne de la circulation, et peut-être même à cause de leur existence, le pouls des vieillards, loin de se ralentir, paraît plus accéléré que celui des adultes (1), bien que Haller, Double, Nacquart aient écrit le contraire. M. Charllon a trouvé 77 pour moyenne des pulsations des vieillards. MM. Leuret et Mélivié ont trouvé que celte moyenne était de : 7S de soixante à soixantedix ans, 75 de soixante-dix à quatre-vingts, 75 1/2 de quatre-vingts à quatre-vingt-dix.

En même temps que l’hématose se fait d’une manière insuffisante, que la circulation, partout entravée, s’amoindrit, la nutrition devient nécessairement imparfaite, ainsi que les phénomènes d’absorption, de sécrétion, d’excrétion qui s’y rattachent de si près.

Presque tous les tissus paraissent disposés à X atrophie, et, depuis le derme jusqu’aux os eux-mêmes, depuis le tissu cellulaire des membres jusqu’aux parois des organes membraneux, revêtent un caractère tout particulier de gracilité, dont les formes extérieures des vieillards décrépits représentent parfaitement le type. Il est évident que la production de molécules organiques de nouvelle formation n’est pas en rapport avec la déperdition moléculaire, et si l’activité vitale vient tà s’exagérer, elle servira plutôt, suivant la remarque de Canslatt, à former des pseudo-organisations. Les glandes lymphatiques s’atrophient, les vaisseaux lymphatiques s’oblitèrent en partie, comme les capillaires sanguins : aussi l’absorption devient languissante. Les collections séreuses s’opèrent aisément par défaut de résorption ; les vieillards deviennent moins aptes à contracter les maladies miasmatiques et contagieuses, et les agents médicamenteux perdent chez eux de leur activité.

Les sécrétions ne languissent pas moins que l’absorption, et l’organisme des vieillards se distingue en général par un excès de matières excrémenlilielles; tout ce qui est séparé prend plutôt un caractère d’excrétion que de sécrétion (Canslatt) .

(1) Hillairet, Supplément au Dictionnaire des dictionnaires de médecine, art. Pouls.

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Toutes les sécrétions s’amoindrissent, celles qui s’opèrent à la surface de la peau, du canal intestinal; les muqueuses buccale et nasale se dessèchent; les larmes coulent en moindre abondance; le sperme se produit et surtout se renouvelle en bien moindre proportion; la diminution même de toutes ces sécrétions ajoute à la nécessité de débarrasser l’économie des matériaux qui sont impropres à la vie. Si * ces matières demeurent dans l’économie, il survient des dyscrasies variées. 11 est probable que la supersécrétion bronchique, commune aux vieillards, dépend en grande partie au moins de cette condition nouvelle. L’urine se charge de matières solides, sa pesanteur spécifique augmente. L’urine renferme la plupart des principes constitutifs de l’organisme en décomposition. C’est en elle, a dit Stark, que se reflète le mieux tout ce qu’il y a de destructif dans l’ensemble des phénomènes de la vie.

A la fin de l’âge viril, les digestions deviennent, en général, un peu moins faciles; l’estomac, suivant l’expression vulgaire, devient paresseux; plus tard, la chute des dents rend la mastication incomplète, les sécrétions diminuent dans l’appareil digestif comme par toute l’économie, l’assimilation se fait moins promptement et moins complètement, les matières fécales sont plus sèches; la couche contractile du tube intestinal, participant à l’état général d’atonie du système musculaire, prive les diverses périodes de la digestion de l’aide mécanique qu’elle est destinée à leur fournir, et rend en particulier la défécation très-incomplète et insuffisante.

La fécondité disparaît plus tôt chez la femme, où la cessation des règles en éteint la dernière expression, que chez l’homme; plus tôt dans les deux sexes, que la faculté seule de leur rapprochement. Cette disparition du but unique de la fonction, et le flétrissement progressif des organes qui en sont chargés, annoncent que le terme en a sonné; mais la mémoire, l’imagination, l’arnour-propre le prolongent, ce terme, quelquefois indéfiniment, et toujours au détriment de l’organisme dont les ressources sont méconnues.

Ce point de vue de la cessation des fonctions reproductrices est un des plus importants, à cette époque de la vie que l’on a nommée époque climatérique. Pendant l’âge moyen de la vie, dit Canstatt, dont le livre, dans la partie consacrée aux généralités physiologiques, est plein de philosophie, les forces vitales dirigent leur action d’une manière uniforme, vers la conservation de l’espèce et de l’individu. Dès le commencement de la période climatérique, l’instinct de la formation qui, auparavant, s’était dirigé en partie

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vers la sphère sexuelle, et avait employé dans ce but son excès de puissance plastique, s’affaiblit à mesure, et avec lui les organes qui y sont destinés. Mais de même que c’est la loi des premiers degrés du développement de la vie que, si des forces disparaissent, il y en ait d’autres qui s’éveillent, de même, ici, la force plastique change d’objet et choisit un autre organe. Telle est l’origine fréquente des pseudoplasmes qui se développent si souvent à cet âge (1).

Et comme l’activité sexuelle s’éteint plus tôt chez la femme que chez l’homme, et qu’elle y jouait un rôle plus considérable, c’est plus tôt et d’une manière plus tranchée que les périls de cette époque de la vie éclatent chez elle, comme avaient été plus prononcées également les conséquences physiologiques et pathologiques de la puberté. Et il survient alors chez la femme une période que Canstatt appelle justement chlorose cle l’involution, pendant laquelle et l’ensemble de la santé et les accidents qui menacent ou surviennent, rappellent la chlorose cle la puberté , et réclament à peu près les mêmes soins et les mêmes remèdes.

Il est utile que la vie sexuelle s’éteigne graduellement, et que la force plastique qui n’y est plus employée le soit à fortifier l’individu. L’embonpoint qui naît alors, et qui est presque particulier aux femmes, n’est-il pas un heureux témoignage d’une tendance salutaire de l’organisme, et, soit chimiquement, soit physiologiquement, n’explique-t-il pas comment on y peut voir une préservation contre les accidents nombreux qui marquent souvent l’époque climatérique? Bufeland appelait cet embonpoint une sorte de rajeunissement, et il avait raison, car ce sont ces sortes de vieillards chez qui les modifications organiques que nous avons exposées se dessinent le plus tardivement; ce sont eux qui conservent le plus l’aptitude aux maladies de l’âge viril, avec leur physionomie, leur marche, leur terminaison, et chez qui l’hygiène, et la thérapeutique surtout, doivent le moins s’éloigner des préceptes et des habitudes consacrées aux âges précédents.

Les sens , ces organes subtils de relation de la pensée avec le monde extérieur, atteignent à l’entrée de l’âge viril leur plus haut degré de perfection : plus vifs, plus purs peut-être dans l’enfance, il leur faut 1 éducation de l’expérience et du temps pour que l’organisme en tire tout le parti auquel la nature les a destinés. Ils commencent à s’affaiblir en même temps que les organes de la repro-

(1) Canstatt, toc. cit., t. I, p. 92.

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duclion : ils s’afiaiblissent, et par l’altérai ion directe des instruments qui les composent, et par celle des extrémités nerveuses qui s’y répandent : la peau racornie, endurcie, privée en partie des vaisseaux qui se sont oblitérés (Bichat), n’est plus le siège que d’un tact obscur et peu distinct. La vue s’obscurcit, se trouble; le cristallin perd de sa transparence; les membranes pituitaire et buccale se dessèchent par la diminution des sécrétions qui leur sont propres, et par le retrait de leurs capillaires; la membrane du tympan subit, sans doute, une altération analogue, ainsi que tout l’appareil auditif.

Il en est de même des mouvements: débiles et incertains, alors que les os sont moins ou mal dessinés, ils n’acquièrent leur force et leur sûreté qu’à l’époque où leviers et puissances motrices sont parvenus à leur plus haute perfection de forme et de texture. Plus tard, ils reviendront encore à la faiblesse et à l’indécision, alors que les muscles, s’atrophiant eux mêmes, ne recevront plus qu’une insuffisante stimulation, d’une circulation nerveuse et sanguine doublement amoindrie. Et M. Duchenne (de Boulogne) a observé, comme un fait constant, que la proportion d’électricité qu’il faut développer pour obtenir la contraction d’un muscle est en raison directe de l’àge.

Ce dernier trait domine, en effet, tout le tableau que nous venons de tracer de la physiologie des vieillards. La source de l’influx nerveux se tarit. Elle se tarit partout, non pas seulement dans les centres où se rassemblent et se coordonnent toutes les impressions reçues par le système; mais partout où ce dernier se répand, depuis les rameaux qui le continuent, jusqu’aux extrémités où il s’épanouit, sa force s’amortit et s’épuise. Nous ne compléterons pas celle étude par le portrait psychologique du vieillard, du vieillard vert encore et tenant aux meilleures années de la vie, et du vieillard caduc et qui s’éteint. Nous renverrons au livre de notre vieux maître Reveillé- Parise : sa plume se complaît dans la triste douceur de ces peintures, et nous craindrions, même en les reproduisant, d’en troubler la spirituelle sérénité. Mais si l’on voulait savoir à quoi sert, dans les dernières années de la vie, l’éducation morale et intellectuelle des premières, on n’aurait, après avoir lu Beveillé-Parise, Montaigne et Cicéron, qu’à aller visiter Bicêtre et la Salpêtrière.

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