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II. APHASIES DE RÉCEPTION

(Aphasies sensorielles de Wernicke.)

Elles sont au nombre de deux :

i° La cécité verbale ; 2° La surdité verbale.

1° Cécité verbale. — La cécité verbale ou cécité des mots (Wort b lindheit) est la perte des images visuelles des mots. Elle a été bien étudiée par Kussmaul1, en 1877.

Il nous paraît nécessaire, avant d'aborderl'étude de la cécité verbale, de définir au préalable la vision mentale. Nous emprunterons en grande partie à la thèse de Ballet cet aperçu de psycho-physiologie.

«La vision mentale, dit Ballet, est cette faculté que nous avons de conserver sous forme d'images le souvenir affaibli de nos sensations visuelles, et de reproduire et raviver ces images sous l'influence de diverses sollicitations, par association d'idées. Cette faculté existe chez chacun d'entre nous, mais elle est très inégalement développée. Tandis que certaines personnes ne possèdent des objets qu'un souvenir vague et une image à contours indécis, d'autres ravivent leurs images visuelles avec une grande facilité ; ces images ont chez elles une netteté telle que l'objet imaginaire a presque toute la précision de l'objet réel.»

La vision mentale des mots ne serait qu'un cas particulier de la vision mentale envisagée d'une façon générale, c'est-à-dire comprenant, avec la vision des signes, celle des objets.

Kussmaul ; die Stôrungen der Sprache. Leipzig, 1877. Voy. Skwortzoff; Thèse de Paris, 1881.

Charcot ;cliniques, passim.

Ballet; thèse déjà citée.

Girault; Thèse de Bordeaux, 1888.

Weissenberg; Arck. f, Psych., XXII, 2 ;— anal, in Arch. de New., juillet 1892, 79. Pick ; Neur. Centr., 1891 ; — anal, in Arch. de Neur.. juillet 1882,80. Déjerine : Soc. de Biol., 27 février 1892.

D'une façon générale, on peut dire que la vision mentale conserve plutôt les images des choses que les images des mots : «Les représentations visuelles sont par essence représentations de choses, exceptionnellement représentations de mots Néanmoins, chez les individus

éduqués, les images visuelles tiennent une place, petite ou grande, parmi les phénomènes psychiques... Chez certaines personnes, en vertu d'une organisation et peut-être aussi d'une éducation spéciale, les images visuelles des mots ont la prééminence, et les représentations auditives sont reléguées à l'arrière-plan. En d'autres termes, il y a des visuels comme il y a des auditifs».

... «Chez les visuels, ajoute l'auteur, la pensée se formule en mots

écrits ; ils n'entendent pas leur pensée, ils la lisent... La langue n'est

pour eux, comme la dit Rivarol, qu'une simple peinture».

La cécité, c'est-à-dire l'absence de vision, peut revêtir diverses modalités : on appelle cécité corticale la perte du sens de la vision considéré dans l'ensemble de ses parties constituantes ; — la cécité psychique consiste dans le défaut d'interprétation du rôle et de la nature des objets; — enfin la cécité verbale est la perte de la vision, réelle ou mentale, des mots. C'est surtout cette dernière qui doit nous occuper.

Bernard ' résume de la façon suivante les caractères de la cécité verbale : «La cécité verbale met le sujet qu'elle affecte dans l'impossibilité de lire les lettres, les syllabes, les mots, les signes divers placés sous les yeux, tandis qu'il en distingue la silhouette, la position relative, l'arrangement général.»

Dans la cécité verbale complète, la perte de l'image visuelle du mot est absolue et la vue du mot écrit est incapable de la réveiller.

Au contraire, dans une forme atténuée, que l'on désigne sous le nom <X amnésie verbale visuelle, l'image visuelle du mot cesse d'apparaître spontanément dansl'esprit lors de la formation d'une idée, mais elle peut réapparaître quand la représentation graphique du mot est fournie au sujet. Autrement dit, l'amnésique visuel ne peut exprimer sa pensée en lisant mentalement les termes qui la constituent, mais la lecture du mot écrit est possible, et capable de réveiller l'image visuelle dont la représentation spontanée est impossible.

La cécité verbale est totale ou partielle. Totale, elle porte sur l'ensemble des signes constituant le langage écrit ; — partielle, elle respecte certains signes, qui, dès lors, restent perceptibles à l'exclusion des autres représentations graphiques; ce peuvent être l'imprimé1 ou inversement l'écriture de main, les chiffres, les notations chimiques ou algébriques, la musique, etc.

Dans tous les cas où il n'existe pas de cécité psychique concomitante,

1 Bernard ; loc. cit., pag. 72.

2 Un de nos malades (Montpellier médical, 1884, 2' sér., II, 4o) lisait bien l'imprimé et ne pouvait pas lire l'écriture cursive.

la vision des objets est conservée, leur signification peutêtre interprétée et l'on voit les malades, incapables de se livrer à la lecture, jouer sans difficulté aux cartes, aux dames, aux dominos, aux échecs '.

La cécité peut porter sur les lettres ou sur les mots. Dans la cécité littérale, la signification de chaque lettre prise en particulier est perdue, et le malade se trouve dans la situation d'un sujet à qui l'on présenterait un alphabet inconnu. — Dans la cécité des mots ou asyllabie, le malade est comparable à un enfant à qui l'on vient d'apprendre les lettres, mais qui ne connaît pas encore leur agencement et leur juxtaposition sous forme de syllabes et de mots2.

Certains mots, cependant, peuvent quelquefois être lus et le malade reconnaît alors les mots qui lui sont le plus familiers, son nom par exemple. Cela ne tient point à une persistance partielle delà vision des mots : le sujet reconnaît le mot à son aspect général, à sa longueur, à sa silhouette enfin, indépendamment de toute interprétation raisonnée.

Certains sujets suppléent à l'image visuelle du mot, qui leur fait défaut, par l'image motrice graphique, et c'est seulement grâce à la reproduction graphique du mot qu'ils parviennent à en saisir la signification. Ainsi un malade de Charcot arrivait à lire, même assez vite, en figurant les lettres qu'il voyait, soit par l'écriture, soit en l'air avec son doigt ; un aphasique de Westphall lisait en suivant du doigt le contour des lettres ; un autre malade, cité par Bernard, agissait d'une façon analogue (méthode photomimique).

Certainement la lecture du mot ainsi copié leur est aussi difficile qu'avant sa reproduction, et l'aphasique atteint de cécité verbale est aussi incapable de se relire que d'interpréter le texte primitif ; mais ce sont les mouvements nécessités par l'acte de la reproduction graphique qui réveillent dans l'esprit l'image et la signification du mot. Ces aphasiques, comme l'a dit Charcot 3, ne lisent qu'en écrivant.

D'autres aphasiques suppléent parle toucher à la perte delà mémoire visuelle du nom des objets. Freund * rapporte, en effet, l'histoire de quelques malades qui ne pouvaient se rappeler le nom de certains objets

1 Voir, dans la thèse de Bernard, des détails et des exemples sur toutes les variétés de cécité verbale.

2 C'était le cas de Lordat : « ...L'alphabet seul m'était resté, mais la fonction des lettres pour la formation des mots était une étude à faire. Lorsque je voulus jeter un coup d'œil sur le livre que je lisais quand ma maladie m'avait atteint, je me vis dans l'impossibilité d'en lire le titre. Je ne vous parle pas de mon désespoir, vous devez le deviner. Il m'a fallu épeler lentement la pluspart des mots ; et je dois vous dire, en passant, que j'eus occasion de sentir toute l'absurdité de l'orthographe de notre langue.»

C'est à rapprocher absolument du malade de Capdeville (Marseille merf.,1880). qui pouvait épeler très bien et même signaler les fautes d'orthographe, quoique atteint de cécité verbale.

3 Charcot ; Tom. III, pag. iG3.

i Freund; Rev. des Se. méd., 18S9, tom. XXXIII, pag. 101.

lorsqu'ils les apercevaient, mais chez lesquels le contact de l'objet évoquait immédiatement le souvenir du mot correspondant. Cet état, qui est désigné du nom d'aphasie optique, mériterait peut-être de prendre place dans le groupe des aphasies de conductibilité et correspondrait, d'après Freund, à une lésion intéressant les faisceaux nerveux qui relient la sphère visuelle corticale au centre de la parole.

On peut rapprocher de ces faits les cas d'apraxie, surtout étudiée par les Allemands. Dansl'apraxie, qui est une des formes de la cécité psychique, les malades distinguent fort bien la forme et la silhouette des objets, mais ils ont perdu le souvenir de leur signification et de leur usage. «Elle consiste essentiellement, dit Strumpell', en ce que les malades ont, à un degré plus ou moins élevé, perdu jusqu'à l'intelligence des objets qu'ils voient. Il s'agit évidemment, alors, d'un état qui aune grande affinité avec ce que l'on appelle la cécité de l'âme. Les malades voient tout ce qui les entoure, mais ils n'y comprennent plus rien. Ils prennent, par exemple, un couteau pour une cuiller, au besoin pour un vase de nuit, du savon pour du pain, et agissent en conséquence » .

La cécité psychique, c'est-à-dire l'oubli de la signification des objets, peut exister isolément et, dans des cas exceptionnels, n'a pas coïncidé avec la cécité verbale2.

La cécité verbale coïncide généralement avec une hémiplégie droite et se trouve souvent associée à quelqu'une des autres formes de l'aphasie, surtout l'aphasie motrice etl'agraphie. Cependant on l'observe quelquefois à l'état d'isolement (Armaignac, G. deMussy, Bernheim8, Girault*). — Un symptôme qui paraît bien être spécial et qu'on ne retrouve guère dans les autres types d'aphasies, estYhémianopsie latérale droite, c'està-dire la perte de la moitié droite du champ visuel.

De toutes les formes de l'aphasie, la cécité verbale est la plus grave et la plus tenace ; elle ne rétrograde guère et constitue le plus souvent une infirmité indélébile (Charcot).

C'est à Charcot 5 que revient le mérite d'avoir déterminé le siège habituel de la lésion dans les cas de cécité verbale : c'est dans le lobule pariétal supérieur, dit-il, avec ou sans participation du pli courbe que siégerait la lésion qui tient sous sa dépendance la cécité verbale»6.

1 Strumpell ; Path. hit., pag. 33i.

2 Bernheim ; Rev. de w.èd., 1891, pag. 388. '* Id. ; ibid., août i885.

4 Girault ; Thèse de Bordeaux, 1887-88, n° 62.

5 Charcot; Progrès médical, i883.

(i C11. Bichet (Soc. de Biol., i3 février et 19 mars 1892) a provoqué chez un chien la cécité psychique par l'ablation de la couche corticale des deux hémisphères au niveau du pli courbe. L'animal conserve ses facultés visuelles ; il continue à voir les objets et se dirige dans l'appartement de façon à ne pas heurter les meubles. Mais ces objets n'éveillent en lui aucune image; il n'en reconnaît pas la nature

Onn'a pu localiser jusqu'ici d'une façon plus précise le centre de l'image visuelle des mots.

2° Surdité verbale. — La surdité verbale, très complètement décrite par Wernicke ' sous le nom d'aphasie sensorielle et baptisée en 1876 par Kussmaul, est la perte des images auditives des mots.

Normalement les mots que l'on prononce devant nous laissent, sous forme d'image auditive, une impression plus ou moins durable dans le centre de réception auditive.

L'audition verbale mentale est la représentation auditive des mots constituant les phrases que l'on va prononcer. « Elle consiste, dit Ballet2, dans la résurrection des sensations auditives perçues par notre cerveau et retenues sous forme d'images. Comme ces sensations sont de différents ordres, sensations de bruits, de sons musicaux, de mots, il y a une audition mentale des bruits, des sons musicaux, des mots. On pourrait appeler cette dernière l'audition mentale verbale. C'est elle qu'on désigne aussi communément du nom de parole intérieure, s

La surdité, ou perte de l'audition, comprend plusieurs variétés, analogues à celles que nous avons admises dans la description de la cécité verbale : la surdité cérébrale ou corticale est la perte totale du sens de l'ouïe ; — la surdité psychique consiste dans le défaut d'interprétation des sons, les bruits restant perçus ; — la surdité verbale est caractérisée par la perte de l'audition des mots.

Un sujet atteint de surdité verbale entend les bruits, interprète la signification des sons autres que la parole, mais ne peut parvenir à comprendre le sens des mots parlés : « La surdité verbale, dit Bernard, consiste dans l'impossibilité de comprendre la signification de la parole entendue et même de tous les sons devenus conventionnellement représentation d'idées. »

Le tableau clinique est curieux dans ces cas-là. « Le moindre bruit sera perçu par le sujet. La voix humaine à peine émise, le choc d'une épingle tombant sur une table, le bruit des pas autour de lui, du vent dans le feuillage, lui feront tourner la tête, et du côté d'où vient justement le bruit. Il reconnaîtra même les qualités du son perçu. » En

et n'est en aucune façon impressionné par la vue d'une pièce de gibier. Il lui arrive toutefois de suppléer, par l'intervention d'un autre sens, l'odorat par exemple, à la vision mentale qui fait défaut; si on place sous son nez la pièce de gibier, il la happe immédiatement.

1 Wernicke ; Der aphasische Symptomen-cov^lex, Breslau, 1874; — Forts, der med., Bd. I, i883.

Voy. également la thèse déjà citée de MU3Skwortzoff. Gikaudeau; Rev. mensuelle, mai 1882.

D'Heilly et Chantemesse ; Progr. méd., i883. Ballet; thèse déjà citée.

2 Ballet; Lot. cit., pag. 26.

même temps, il ne comprend pas ce qu'on lui dit. Il semble, comme le dit Kussmaul, transporté au milieu d'un peuple parlant une langue inconnue, — ou plutôt, comme le remarque Bernard, la parole n'est plus pour lui qu'un murmure confus, un bruit vague et indistinct, un son dont la remémoration, selon la juste expression de Lordat, est à faire.

On prend, à première vue, le malade pour un sourd ou un aliéné, et il n'est ni l'un ni l'autre.

Dans ïamnésie verbale auditive, qui est une forme atténuée de la surdité verbale, le sujet ne peut se rappeler spontanément l'image auditive des mots représentant l'idée qu'il veut émettre ; mais, si on prononce ces mots devant lui, les images qui leur correspondent sont ravivées et reparaissent. Dans la surdité verbale complète, au contraire, les images sont entièrement effacées et ne peuvent être réveillées par aucune sensation extérieure.

A côté de la surdité verbale complète, portant sur l'ensemble des sons représentatifs d'idées, il y a des surdités verbales partielles, au cours desquelles on note la conservation de certaines images auditives : certaines langues, les impressions musicales, peuvent être, dans les cas de ce genre, perçues et interprétées. On a, d'autre part, observé des dissociations dans la perte de l'ouïe verbale, faisant porter la privation, chez les sujets qui en sont atteints, soit sur une langue seulement, ou un idiome, soit sur les sons musicaux, soit sur leurs propres paroles. — La perception de la musique est fréquemment conservée ; Ballet explique cette apparente anomalie par ce fait que les impressions musicales serviraient d'intermédiaires entre les représentations émotionnelles et les représentations verbales ; et on sait que le langage émotionnel, autrement dit instinctif, est souvent conservé chez l'aphasique.

Quelquefois l'image auditive absente peut être rappelée quand le sujet fait appel à l'image motrice ou graphique du mot (Frankel) ; il peut de la sorte faire une éducation nouvelle de son centre auditif.

Au point de vue de la représentation des idées, la surdité verbale se traduit habituellement par de la paraphasie, c'est-à-dire que « au lieu de mots conformes au sens surgissent des mots d'un sens contraire, complètement étrangers au sujet et incompréhensibles. » La perte des images auditives, surtout chez les individus qui ont coutume de prononcer mentalement leur phrase avant de l'extérioriser, entraîne fréquemment des troubles de la parole. Nous avons vu que, souvent aussi, l'agraphie se trouve sous la dépendance de la surdité verbale.

Elle entraîne également l'alexie, de préférence chez les sujets peu lettrés qui, dans l'acte de la lecture, font constamment appel aux images auditives des mots.

La lésion cérébrale, chez les sujets atteints de surdité verbale, paraît localisée dans le lobe temporal. Seppilli, sur dix-sept cas de surdité

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verbale, a trouvé quinze fois une lésion unilatérale de la première circonvolution temporo-sphénoïdale ; deux fois une lésion des deux côtés; dix fois la deuxième circonvolution participait à la lésion. Il conclut que la surdité verbale dépend « d'une lésion du lobe temporal, et plus précisément d'une lésion de la première et de la deuxième circonvolution temporale du côté gauche » .

Ballet1, se fondant sur la présence constante d'une lésion de la première circonvolution temporale dans la surdité verbale, considère cette circonvolution comme étant le siège exclusif des représentations verbales auditives.

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